A une passante

Vient de paraître sur « De braises et d’ombre » :

A une passante

¨Mirror- Portrait par Tigran-Tsitoghdzyan

Il y a comme cela des jours où la poésie nous saute à la gorge sans prévenir, sans pitié.

Que tout à coup la vie décide de nous gratifier, par surprise, sans raison, de la volupté d’un instant exquis, rare, effroyablement court, qui se résume à l’accident heureux d’une insoupçonnable et magnétique rencontre, et…

[…]

Merci, Serge, de dire mes mots ! 

Merci, Charles, de les avoir, hier, écrits !

Merci Madame, belle inconnue, d’avoir ce matin traversé mon chemin !

« Un éclair… puis la nuit ! – Fugitive beauté… »

Lire, voir, écouter la suite . . .

 

Lumière blessée /4 – Les yeux au ciel

Pieter Bruegel l'Ancien - La parabole des aveugles - 1568

Pieter Bruegel l’Ancien – La parabole des aveugles – 1568

Les aveugles

Contemple-les, mon âme ; ils sont vraiment affreux !
Pareils aux mannequins, vaguement ridicules ;
Terribles, singuliers comme les somnambules,
Dardant on ne sait où leurs globes ténébreux.

Leurs yeux, d’où la divine étincelle est partie,
Comme s’ils regardaient au loin, restent levés
Au ciel ; on ne les voit jamais vers les pavés
Pencher rêveusement leur tête appesantie.

Ils traversent ainsi le noir illimité,
Ce frère du silence éternel. Ô cité !
Pendant qu’autour de nous tu chantes, ris et beugles,

Éprise du plaisir jusqu’à l’atrocité,
Vois, je me traîne aussi ! mais, plus qu’eux hébété,
Je dis : Que cherchent-ils au Ciel, tous ces aveugles ?

Charles Baudelaire  (« Les Fleurs du mal »)

Jean Martin - Les aveugles - 1937 (Musée des BA Lyon)

Jean Martin – Les aveugles – 1937 (Musée des BA Lyon)

La nuit 26 – Minuit : l’heure de la contrition ?

Tel est le pouvoir sarcastique de minuit, capable d’exhorter à l’examen de conscience le poète « possédé », ce génie qui, dans d’autres vers définitifs, clamait pourtant à la « Lune de sa vie » :

« Il n’est pas une fibre en tout mon corps tremblant
« Qui ne crie : Ô mon cher Belzébuth, je t’adore ! » ¹

Mais il est long et sinueux le chemin vers la contrition. Les ténèbres qu’il traverse sont pour les « âmes désordonnées » un confortable refuge, leur ultime étape avant de fuir, sur le conseil du poète lui-même, l’infini qu’elles portent en elles ².

Toute hérésie, minuit sonné, n’est-elle pas vouée à recevoir l’absolution des ténèbres ?

1. Baudelaire – Le possédé (Les fleurs du mal)

2. Baudelaire – Femmes damnées (ibid)  [Faites votre destin, âmes désordonnées, / Et fuyez l’infini que vous portez en vous !]

Bartolemeo Passerrotti - La joyeuse compagnie (1550)

Bartolemeo Passerrotti – La joyeuse compagnie (1550)

L’examen de minuit

La pendule, sonnant minuit,
Ironiquement nous engage
À nous rappeler quel usage
Nous fîmes du jour qui s’enfuit :
– Aujourd’hui, date fatidique,
Vendredi, treize, nous avons,
Malgré tout ce que nous savons,
Mené le train d’un hérétique.

Nous avons blasphémé Jésus,
Des Dieux le plus incontestable !
Comme un parasite à la table
De quelque monstrueux Crésus,
Nous avons, pour plaire à la brute,
Digne vassale des Démons,
Insulté ce que nous aimons
Et flatté ce qui nous rebute ;

Contristé, servile bourreau,
Le faible qu’à tort on méprise ;
Salué l’énorme bêtise,
La Bêtise au front de taureau ;
Baisé la stupide Matière
Avec grande dévotion,
Et de la putréfaction
Béni la blafarde lumière.

Enfin, nous avons, pour noyer
Le vertige dans le délire,
Nous, prêtre orgueilleux de la Lyre,
Dont la gloire est de déployer
L’ivresse des choses funèbres,
Bu sans soif et mangé sans faim !…
– Vite soufflons la lampe, afin
De nous cacher dans les ténèbres !

Charles Baudelaire (Les Fleurs du mal)

Que le monde est petit quand on dialogue avec son âme !

Mappemonde

Mappemonde

Illustration musicale : Dvorak – Symphonie N° 9 – « Du nouveau monde »
– Fritz Reiner et le Chicago Symphony Orchestra –

Any where* out of the world
                      N’importe où hors du monde

Cette vie est un hôpital où chaque malade est possédé du désir de changer de lit. Celui-ci voudrait souffrir en face du poêle, et celui-là croit qu’il guérirait à côté de la fenêtre.

  Il me semble que je serais toujours bien là où je ne suis pas, et cette question de déménagement en est une que je discute sans cesse avec mon âme.

  –   » Dis-moi, mon âme, pauvre âme refroidie, que penserais-tu d’habiter Lisbonne ? Il doit y faire chaud, et tu t’y ragaillardirais comme un lézard. Cette ville est au bord de l’eau ; on dit qu’elle est bâtie en marbre, et que le peuple y a une telle haine du végétal, qu’il arrache tous les arbres. Voilà un paysage selon ton goût ; un paysage fait avec la lumière et le minéral, et le liquide pour les réfléchir ! « 

   Mon âme ne répond pas.

   –  » Puisque tu aimes tant le repos, avec le spectacle du mouvement, veux-tu venir habiter la Hollande, cette terre béatifiante ? Peut-être te divertiras-tu dans cette contrée dont tu as souvent admiré l’image dans les musées. Que penserais-tu de Rotterdam, toi qui aimes les forêts de mâts, et les navires amarrés au pied des maisons ? « 

   Mon âme reste muette.

   –  » Batavia te sourirait peut-être davantage ? Nous y trouverions d’ailleurs l’esprit de l’Europe marié à la beauté tropicale. « 

   Pas un mot. – Mon âme serait-elle morte ?

   –  » En es-tu donc venue à ce point d’engourdissement que tu ne te plaises que dans ton mal ? S’il en est ainsi, fuyons vers les pays qui sont les analogies de la Mort.

   –  » Je tiens notre affaire, pauvre âme ! Nous ferons nos malles pour Tornéo. Allons plus loin encore, à l’extrême bout de la Baltique ; encore plus loin de la vie, si c’est possible ; installons-nous au pôle. Là le soleil ne frise qu’obliquement la terre, et les lentes alternatives de la lumière et de la nuit suppriment la variété et augmentent la monotonie, cette moitié du néant. Là, nous pourrons prendre de longs bains de ténèbres, cependant que, pour nous divertir, les aurores boréales nous enverront de temps en temps leurs gerbes roses, comme des reflets d’un feu d’artifice de l’Enfer! »

 Enfin, mon âme fait explosion, et sagement elle me crie :  » N’importe où ! N’importe où ! Pourvu que ce soit hors de ce monde ! « 

Charles Baudelaire – Petits poèmes en prose – XLVIII

* C’est ainsi, avec espace, que Baudelaire a orthographié « anywhere ».

Vermeer - L'astronome

Vermeer – L’astronome

« Nous sommes ces nuages… »

– Eh! qu’aimes-tu donc, extraordinaire étranger?
– J’aime les nuages… les nuages qui passent… là-bas… là-bas… les merveilleux nuages!

Baudelaire ( In  » Petits poèmes en prose  » –   » I -L’étranger «  )

Ballet « Nuages » : Chorégraphe : Jiri Kylian – Musique : Claude Debussy (Nocturnes)

Les 2 danseurs canadiens : Evelyn Hart et Rex Harrington

Les nuages

Les nuages frôlent
Falaises et crêtes
Courtisent les vallées
Tracent sur plan d’azur
De brèves et blanches écritures
Détissées par le temps

Face aux montagnes
Qui surplombent nos saisons passagères
Nous sommes ces nuages
Entre gouffres et sommet.

Andrée Chedid ( » Rythmes  » )


La nuit 17 – Gaspard de la nuit

Aloysius Bertrand  (Ceva, Italie 1807 - Dijon 1841)

Aloysius Bertrand
(Ceva, Italie 1807 – Dijon 1841)

Que serait Aloysius Bertrand dans nos mémoires devenu sans Maurice Ravel et son génie diabolique de la musique ?

Il est vrai qu’on doit à ce poète très tôt disparu, grâce à son seul ouvrage,  » Gaspard de la nuit «  , publié après sa mort, d’avoir encouragé Baudelaire à aborder, avec le succès que l’on connait, le genre nouveau du poème en prose et plus tard d’avoir servi de source inspiratrice à André Breton et à tout le mouvement surréaliste.

Il n’est toutefois pas certain que ce prestige littéraire posthume, même augmenté de l’admiration de Mallarmé et de Max Jacob, aurait suffi à lui seul à projeter l’œuvre loin du parvis des bibliothèques et à attirer l’attention de la postérité de l’auteur vers cette poésie romantique noire, « condensée et précieuse » – selon l’expression de Mallarmé – qu’il nous offre et dont Gérard de Nerval s’était fait le chantre en son temps.

Comme il aurait été dommage, pourtant, que ces  » Fantaisies à la manière de Rembrandt et de Callot « , selon le sous-titre qu’a donné à son recueil Louis Bertrand lui-même, ne fussent pas parvenues jusqu’à nous. Car alors nous aurions été privés du charme à la fois romantique et gothique de la représentation des visions intérieures du poète sur fond de Moyen-Âge ; petits tableaux ésotériques, voire parfois diaboliques, brossés avec finesse, qui entrainent le lecteur dans les pénombres crépusculaires de l’univers magique et secret des gnomes, fées, sylphides et autres troublants alchimistes.

Nous n’aurions pas pu apprécier non plus le poids des silences et la profondeur des ombres qui s’installent entre les lignes du recueil et qui en disent souvent autant, sinon plus parfois, que les ciselures de la phrase et les joyaux du verbe. – Le pianiste Vlado Perlemuter, grand interprète de Ravel, n’avait-il pas qualifié Bertrand d’  » orfèvre des mots «  ?

Par bonheur donc,  et pour la littérature, et pour la musique, le recueil a séduit le compositeur Maurice Ravel. L’exceptionnelle qualité  de ses œuvres et sa très grande notoriété ont sans aucun doute aidé  » Gaspard de la nuit «  et son auteur à traverser le temps.

 

Gaspard couverture1

 

Maurice Ravel (1875-1937)

Et c’est peut-être par leur qualité commune d’orfèvre de l’expression artistique que Ravel – surnommé  » l’horloger suisse «  par Stravinsky – rejoint naturellement Bertrand, lorsqu’il découvre, en 1908,  » Gaspard de la nuit «   à l’occasion de la réédition du recueil au Mercure de France. Ravel qui affirmait vouloir  » dire en notes ce que le poète exprime en mots « .

Comment en effet le compositeur, grand magicien des arpèges, des glissandi et des échelles musicales n’aurait-il pas trouvé une juste résonance à son talent dans la prose poétique de Bertrand et l’univers fantastique et hallucinatoire qu’elle dépeint ? Comment aurait-il pu ne pas mettre son art consommé des rythmes et de leur subtile articulation au service de la création et de l’illustration d’une formidable émotion multiforme et polychrome dont le piano serait le vecteur ?

Maurice Ravel choisit trois poèmes dans l’œuvre de Bertrand, Ondine, Le gibet et Scarbo, pour réaliser le triptyque pianistique qui fait toujours frissonner d’effroi les pianistes les plus chevronnés, tant l’interprétation en est difficile et exigeante. Surtout Scarbo. Ravel lui-même s’était déclaré incapable de l’interpréter et en confia l’exécution au pianiste Ricardo Viñes lors de la première représentation en 1909

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I / ONDINE

C’est le mouvement le plus gracieux et le plus délicat. Il commence comme un rêve. La musique arrive d’un ailleurs inconnu nimbant aussitôt l’auditeur de la sereine quiétude d’une nuit étoilée au bord d’un lac apaisé. Voluptueuse liberté de l’eau qui s’écoule, sensualité des reflets multicolores sur le miroir liquide que déforment quelques clapots de vaguelettes, pour accompagner l’appel amoureux d’une naïade qui veut séduire cet humain sur le rivage et l’emmener au fond de son royaume subaquatique.

Tandis qu’il est confronté à la tâche délicate de maintenir continument l’atmosphère onirique du moment et la fluidité de l’ambiance aquatique du lieu, le pianiste doit laisser s’exprimer la mélodie, surimpression sonore qui traduit le discours des personnages. Épreuve difficile !  Ô combien !

Gaston Bussière - Nymphe des eaux

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II / LE GIBET

Tout ici est tristesse et désolation. Un lointain carillon lugubre sonne l’heure sombre propice aux questionnements inquiets. Tout l’art du pianiste réside dans sa capacité à garder son auditeur enveloppé dans une atmosphère d’angoissante monotonie qu’un soleil finissant traverse pour lui confirmer qu’au bout de la corde le pendu est bien mort, désormais exempt de toute émotion.

Albert Besnard - Le pendu 1873 - Eau-forte

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III / SCARBO

C’est le plus célèbre mouvement de ce triptyque, celui-là même qui glace l’échine des interprètes tant il exige d’eux une transcendante virtuosité. Musique frénétique et bizarre qui fait appel à toutes les clés de la musique ou presque, pour rendre l’effet fantasque de ce gnome farfelu qui vient hanter le rêve du dormeur. Il saute, tressaute et sursaute bizarrement, produit des bruits agaçants, disparait et réapparaît sans cesse, suggérant une multitude d’images brèves et fantasques, hallucinations fugitives, dérangeantes, cauchemardesques.

Outre la kyrielle de talents qu’il faut au pianiste pour nous faire croire qu’il est ce gnome hyperactif, coiffé d’un bonnet rouge et pointu, il lui faut encore nécessairement, pour parvenir à l’effet recherché, maîtriser l’art subtil du percussionniste, tant Ravel sollicite ici cette spécificité de l’instrument. C’est à ce prix, terriblement élevé certes, qu’à l’instar de ce nain perturbateur, il  » grandira, entre la lune et [nous], comme le clocher d’une cathédrale gothique.  » Mais pour notre plus grand plaisir !

Gnome

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À suivre : Poème d’Aloysius Bertrand et interprétation choisie du mouvement correspondant composé par Maurice Ravel :

  • La nuit 17 – Gaspard de la nuit / ONDINE
  • La nuit 17 – Gaspard de la nuit / LE GIBET
  • La nuit 17 – Gaspard de la nuit / SCARBO

La nuit 16 – Au clair de la lune

John Atkinson Grimshaw - Battersea Bridge

John Atkinson Grimshaw – Battersea Bridge

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La Lune, qui est le caprice même, regarda par la fenêtre pendant que tu dormais dans ton berceau, et se dit :  » Cette enfant me plaît.  »
Et elle descendit moelleusement son escalier de nuages et passa sans bruit à travers les vitres. Puis elle s’étendit sur toi avec la tendresse souple d’une mère, et elle déposa ses couleurs sur ta face. Tes prunelles en sont restées vertes, et tes joues extraordinairement pâles. C’est en contemplant cette visiteuse que tes yeux se sont si bizarrement agrandis ; et elle t’a si tendrement serrée à la gorge que tu en as gardé pour toujours l’envie de pleurer.
Cependant, dans l’expansion de sa joie, la Lune remplissait toute la chambre comme une atmosphère phosphorique, comme un poison lumineux ; et toute cette lumière vivante pensait et disait :  » Tu subiras éternellement l’influence de mon baiser. Tu seras belle à ma manière. Tu aimeras ce que j’aime et ce qui m’aime : l’eau, les nuages, le silence et la nuit ; la mer immense et verte ; l’eau uniforme et multiforme ; le lieu où tu ne seras pas ; l’amant que tu ne connaîtras pas ; les fleurs monstrueuses ; les parfums qui font délirer ; les chats qui se pâment sur les pianos et qui gémissent comme les femmes, d’une voix rauque et douce!
 » Et tu seras aimée de mes amants, courtisée par mes courtisans. Tu seras la reine des hommes aux yeux verts dont j’ai serré aussi la gorge dans mes caresses nocturnes ; de ceux-là qui aiment la mer, la mer immense, tumultueuse et verte, l’eau informe et multiforme, le lieu où ils ne sont pas, la femme qu’ils ne connaissent pas, les fleurs sinistres qui ressemblent aux encensoirs d’une religion inconnue, les parfums qui troublent la volonté, et les animaux sauvages et voluptueux qui sont les emblèmes de leur folie. « 

Et c’est pour cela, maudite chère enfant gâtée, que je suis maintenant couché à tes pieds, cherchant dans toute ta personne le reflet de la redoutable Divinité, de la fatidique marraine, de la nourrice empoisonneuse de tous les lunatiques.

Charles Baudelaire

( » Le spleen de Paris «  repris en 1864 sous le titre  » Petits poèmes en prose «  )

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John Atkinson Grimshaw (Leeds 1836 – Leeds 1893) :

Le peintre de la Lune