Larmes d’opéra – Larmes à l’Opéra (Puccini 2/3)

Vient de paraître sur   « De braises et d’ombre » :

Larmes d’opéra – Larmes à l’Opéra (Puccini 2/3)

« Il me faut mettre en musique des passions véritables, des passions humaines, l’amour et la douleur, le sourire et les larmes et que je les sente, qu’elles m’empoignent, qu’elles me secouent. »

Giacomo Puccini

Est-il image plus incitative à la compassion que celle de la mère de douleur ? Comment alors retenir ses larmes lorsque le portrait figé du tableau prend chair, s’anime, et que …

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« Senza mamma » 

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Marie : Variations en forme de triptyque

« Je vous ai recommandé la dignité du scepticisme : voilà que je rôde autour de l’Absolu. Technique de la contradiction ? Rappelez-vous plutôt le mot de Flaubert : « Je suis un mystique et je ne crois en rien ». »

 Cioran (La Tentation d’exister – in Œuvres – Gallimard Quarto – P. 890)

« L’écriture est le lieu du miracle », relevait, je ne sais plus où, Christian Bobin, très inspiré par la spiritualité chrétienne, et dont la plume fait la plus grande joie de l’homme de peu de foi que je suis.
Seulement l’écriture ?  aurais-je envie de respectueusement lui répondre… sauf, alors, peut-être, à mettre une majuscule à « Écriture » !

… Et je l’inviterais, en ce jour de l’Assomption, à partager avec nous les émotions que soulève en nos diverses sensibilités, religieuses ou profanes, chaque volet de ce triptyque composé, pour la circonstance, de quelques-uns des innombrables « miracles artistiques » nés de l’admiration suscitée par Marie, mère de Jésus-Christ.

  Au centre :

Un récit multiforme depuis le Calvaire

Retable d'Issenheim 1515 - détail (St Jean soutenant Marie au pied de la croix) - Musée Unterlinden Colmar

Mathias Grünewald – Retable d’Issenheim 1515 – détail (St Jean soutenant Marie au pied de la croix) – Musée Unterlinden Colmar

[…]
Elle est debout sur le Calvaire
Pleine de larmes et sans cris.
C’est également une mère.
Mais quelle mère de quel fils !

Elle participe au Supplice
Qui sauve toute nation,
Attendrissant le sacrifice
Par sa vaste compassion.

Et comme tous sont les fils d’elle,
Sur le monde et sur sa langueur
Toute la charité ruisselle
Des sept blessures de son cœur,

Au jour qu’il faudra, pour la gloire
Des cieux enfin tout grands ouverts,
Ceux qui surent et purent croire,
Bons et doux, sauf au seul Pervers,

Ceux-là vers la joie infinie
Sur la colline de Sion
Monteront d’une aile bénie
Aux plis de son assomption.

Paul Verlaine (Sagesse XXIV – Poésie/Gallimard P.74)

Karol Szymanowski (1882-1937) : Stabat Mater op. 53
1.  Stała Matka bolejąca  (Stabat Mater dolorosa)

D’un côté :

Un hommage « chuchoté sous l’arceau »

« Aimez l’amour qui parle avec la lenteur basse
« Des Ave Maria chuchotés sous l’arceau ;
« C’est lui que vous priez quand votre tête est lasse,
« Lui dont la voix vous rend le rythme du berceau. »
Germain Nouveau (« L’amour de l’amour » in « Les poèmes d’Humilis »)

De l’autre :

Une visite, émue et émouvante, à midi

 

Il est midi. Je vois l’église ouverte. Il faut entrer.
Mère de Jésus-Christ, je ne viens pas prier.

Je n’ai rien à offrir et rien à demander.
Je viens seulement, Mère, pour vous regarder.

Vous regarder, pleurer de bonheur, savoir cela
Que je suis votre fils et que vous êtes là.

Rien que pour un moment pendant que tout s’arrête.
Midi !
Être avec vous, Marie, en ce lieu où vous êtes.

Ne rien dire, regarder votre visage,
Laisser le cœur chanter dans son propre langage,

Ne rien dire, mais seulement chanter parce qu’on a le cœur trop plein,
Comme le merle qui suit son idée en ces espèces de couplets soudains.

Parce que vous êtes belle, parce que vous êtes immaculée,
La femme dans la Grâce enfin restituée,

La créature dans son honneur premier et dans son épanouissement final,
Telle qu’elle est sortie de Dieu au matin de sa splendeur originale.

Intacte ineffablement parce que vous êtes la Mère de Jésus-Christ,
Qui est la vérité entre vos bras, et la seule espérance et le seul fruit.

Parce que vous êtes la femme, l’Éden de l’ancienne tendresse oubliée,
Dont le regard trouve le cœur tout à coup et fait jaillir les larmes accumulées,

Parce que vous m’avez sauvé, parce que vous avez sauvé la France,
Parce qu’elle aussi, comme moi, pour vous fut cette chose à laquelle on pense,

Parce qu’à l’heure où tout craquait, c’est alors que vous êtes intervenue,
Parce que vous avez sauvé la France une fois de plus,

Parce qu’il est midi, parce que nous sommes en ce jour d’aujourd’hui,
Parce que vous êtes là pour toujours, simplement parce que vous êtes Marie, simplement parce que vous existez,

Mère de Jésus-Christ, soyez remerciée !

Paul Claudel (in Œuvre poétique, Poèmes de guerre – La Pléiade, Gallimard)

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Mathias Grünewald - Retable d'Issenheim (1515) - Musée Unterlinden Colmar

Mathias Grünewald – Retable d’Issenheim (1515) – Musée Unterlinden Colmar

Lumière blessée /7 – Le rossignol aveugle

Le rossignol aveugle

Pauvre exilé de l’air ! Sans ailes, sans lumière,
Oh ! Comme on t’a fait malheureux !
Quelle ombre impénétrable inonde ta paupière !
Quel deuil est étendu sur tes chants douloureux !
Innocent Bélisaire ! Une empreinte brûlante
Du jour sur ta prunelle a séché les couleurs,
Et ta mémoire y roule incessamment des pleurs,
Et tu ne sais pourquoi Dieu fit la nuit si lente !
Et Dieu nous verse encor la nuit égale au jour.
Non ! Ta nuit sans rayons n’est pas son triste ouvrage.
Il ouvrit tout un ciel à ton vol plein d’amour,
Et ton vol mutilé l’outrage !

Par lui ton cœur éteint s’illumine d’espoir.
Un éclair qu’il allume à ton horizon noir
Te fait rêver de l’aube, ou des étoiles blanches
Ou d’un reflet de l’eau qui glisse entre les branches
Des bois que tu ne peux plus voir !
Et tu chantes les bois, puisque tu vis encore.
Tu chantes : pour l’oiseau, respirer, c’est chanter.
Mais quoi ! Pour moduler l’ennui qui te dévore,
Sous le voile vivant qui te cache l’aurore,
Combien d’autres accents te faut-il inventer !

Un cœur d’oiseau sait-il tant de notes plaintives ?
Ah ! Quand la liberté soufflait dans tes chansons,
Qu’avec ravissement tes ailes incaptives
Dans l’azur sans barrière emportaient ses leçons !
Douce horloge du soir aux saules suspendue,
Ton timbre jetait l’heure aux pâtres dispersés ;
Mais le timbre égaré dans ta clarté perdue
Sonne toujours minuit sur tes chants oppressés.

Tes chants n’éveillent plus la pâle primevère
Qui meurt sans recevoir les baisers du soleil,
Ni le souci fermé sous le doigt du sommeil
Qui se rouvre baigné d’une rosée amère ;
Tu ne sais plus quel astre éclaire tes instants ;
Tu bois, sans les compter, tes heures de souffrance ;
Car la veille sans espérance
Ne sent pas la fuite du temps !

Tu ne vas plus verser ton hymne sur la rose,
Ni retremper ta voix dans le feu qui l’arrose.
Cette haleine d’encens, ce parfum tant aimé,
C’est l’amour qui fermente au fond d’un cœur fermé ;
Et ton cœur contre ta cage
Se jette avec désespoir ;
Et l’on rit du vain courage
Qui heurte ton esclavage
Sur un barreau sanglant que tu ne peux mouvoir.

Du fond de ton sépulcre un cri lent et sonore
Dénonce tes malheurs autre part entendus ;
Ton œil vide s’ouvre encore
Pour saluer une aurore
Que l’homme n’éteindra plus !
Ce jour que l’esclave envie
Du moins changera son sort,
Et je sais trop de la vie,
Pour médire de la mort !

Chante la liberté, prisonnier ! Dieu t’écoute.
Allons ! Nous voici deux à chanter devant lui.
J’ai su dire ma joie, et je sais aujourd’hui
Ce qu’un son douloureux te coûte !
Chante pour tes bourreaux qui daignent te nourrir,
Qui t’ont ravi des cieux la flamme épanouie :
Tes cris font des accords, ton deuil les désennuie ;
Si ta douleur s’enferme, ils te feront mourir !
Chante donc ta douleur profonde,
Ton désert au milieu du monde,
Ton veuvage, ton abandon ;
Dis, dis quelle amertume affreuse
Rend la liberté douloureuse
Pour qui n’en sait plus que le nom !

Dis qu’il fait froid dans ta pensée,
Comme quand une voix glacée
Souffla sur le feu de mon cœur
Pour éteindre aussi la lumière
D’une espérance, – la première,
Que je prenais pour le bonheur !
Laisse ton hymne désolée,
Comme l’eau dans une vallée,
S’épancher sur tes sombres jours,
Et que l’espoir filtre toujours
Au fond de ta joie écoulée !

Marceline Desbordes-Valmore (Mélanges)

 ∴

… Et l’on comprend que ce rossignol – fût-il voyant et chantât-il en russe – persuadât la mort d’épargner l’Empereur de Chine…!

D’amour ou de musique : Ne pas perdre l’instant…

« Ce n’est que dans la musique et dans l’amour qu’on éprouve une joie à mourir, ce spasme de volupté à sentir qu’on meurt de ne plus pouvoir supporter nos vibrations intérieures. Et l’on se réjouit à l’idée d’une mort subite qui nous dispenserait de survivre à ces instants. La joie de mourir, sans rapport avec l’idée et la conscience obsédante de la mort, naît dans les grandes expériences de l’unicité, où l’on sent très bien que cet état ne reviendra plus. Il n’y a de sensations uniques que dans la musique et dans l’amour ; de tout son être, on se rend compte qu’elles ne pourront plus revenir et l’on déplore de tout son cœur la vie quotidienne à laquelle on retournera. Quelle volupté admirable, à l’idée de pouvoir mourir dans de tels instants, et que, par-là, on n’a pas perdu l’instant. Car revenir à notre existence habituelle après cela est une perte infiniment plus grande que l’extinction définitive. Le regret de ne pas mourir aux sommets de l’état musical et érotique nous apprend combien nous avons à perdre en vivant. »

Emil Cioran (« Le livre des leurres » – 1936 / « Extase musicale » – Gallimard – Quarto P.115)

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« Ruhe sanft, mein holdes Leben » Zaïde (Opéra inachevé de Mozart) – Acte I

Repose calmement, mon tendre amour,
dors jusqu’à ce que ta bonne fortune s’éveille.
Tiens, je te donne mon portrait.
Vois comme il te sourit avec bienveillance !

Doux rêves, bercez son sommeil
et que ce qu’il imagine
dans ses rêves d’amour
devienne enfin réalité.

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« Pour Mozart, comme pour toute musique angélique, porter ses regards vers le bas, vers nous, est une trahison. A moins que se sentir homme soit la pire des trahisons… »

Emil Cioran (« Le livre des leurres » – 1936 / « Mozart ou la mélancolie des anges » – Gallimard – Quarto P.177)

Sensation du soir : Triste, la beauté ?

« Ne sommes-nous pas parfois enclins à croire que Mozart n’a jamais été sali par la pensée de la mort, et n’a jamais été infecté par ses tristesses délétères. Bien que, dans une lettre écrite quelques années avant sa disparition, il confesse son intimité avec la pensée de la mort, il serait pourtant difficile d’y trouver à cette époque, si l’on excepte la fatigue et l’élan comprimé, une réflexion morbide, qui aurait tendu ses arcs noirs au dessus de son univers. »

Cioran – « Le livre des leurres » 1936 – Quarto Gallimard, p. 177

Mozart par LangeCes « arcs noirs », que sa santé fragile lui avait pourtant laissé apercevoir dans sa jeunesse, la vie s’était chargée de les bander autour de lui en 1778, lors du douloureux décès de sa mère. Une fois encore les voici « tendus au dessus de son univers » en cette année 1787, millésime de « Don Giovanni » et de la « Petite Musique de Nuit ». La lettre en date du 4 avril que Wolfgang Amadeus écrit à son père malade qui vit ses derniers instants, donne au jeune homme de 31 ans l’occasion d’affirmer sa pleine lucidité vis à vis de la mort :

« Comme la mort, à y regarder de plus près est le vrai but de la vie, je me suis, depuis quelques années, tellement familiarisé avec cette véritable, parfaite, amie de l’homme, que son image m’est très apaisante et réconfortante ! Je ne me couche jamais sans songer que le lendemain peut-être, si jeune que je sois, je ne serai plus là… »

C’est sans doute à cette subtile clairvoyance que l’on doit la délicate retenue qui préside à l’expression contemplative – indéniablement mélancolique pourtant – de ce joyau qu’est le lied « Abendempfindung ». Mozart l’écrit en juin 1787, quelques semaines à peine après la mort de Léopold, son père… Il ne serait pas surprenant que la partition ait conservé quelques traces de son émotion, les larmes ont la fâcheuse manie de nous échapper.

Plus on se délecte de la grâce béate de cette musique, plus grande est la tentation de rejoindre en pensée ce musicologue italien* qui déclarait que la contemplation sereine de la mort qu’inspire ce texte musical lui apparait comme une préfiguration de sa manifestation définitive et suprême que Mozart exprimera dans son œuvre ultime, le « Requiem ».

* Pier-Luigi Petrobelli

C’est avec toute la lumière de sa voix que Sophie Karthäuser éclaire ce soir de profonde intimité.

Triste, la beauté ?

Abendempfindung

Abend ist’s, die Sonne ist verschwunden,
Und der Mond strahlt Silberglanz
So entflieh’n des Lebens schönste Stunden
Flieh’ vorüber wie im Tanz

Bald entflieht des Lebens bunte Szene,
Und der vorhang rollt herab.
Aus ist unser Spiel ! Des Freundes Träne
Fliesset schon auf unser Grab.

Bald vielleicht mir weht, wie Weswind leise,
Eine stille Ahnung zu-
Schliess’ ich deises Lebens Pilgerreise,
Fliege in dans Land der Ruh’.

Werd’t ihr dann an meinem Grabe weinen
Trauernd meine Asche seh’n,
Dann, o Freunde, will ich euxh erscheinen
Und will Himmel auf euch weh’n.

Schenk’ auch du ein Tränchen mir
Und pflücke mir ein Veilchen auf mein Grab.
Und mit deinem seelenvollen Blicke
Sieh’ dann sanft auf mich herab.

Weih’ mir eine Träne und ach !
Schäme dich nur nicht, sir mir zu weih’n
O sie wird in meinem Diademe
Dann die Schönste Perle sein.

(?) Joachim Heinrich Campe (1746-1818)

Sensation du soir

C’est le soir, le soleil s’est retiré
Et la lune brille d’un éclat argenté.
Ainsi s’enfuient les plus belles heures de la vie,
Qui s’envolent comme en dansant.

Bientôt s’éteindra la scène bariolée de l’existence,
Et le rideau tombera.
Terminé notre spectacle, la larme de l’ami
Coulera déjà sur notre tombe.

Bientôt peut-être (comme un léger vent d’ouest,
Un paisible pressentiment m’envahit)
Achèverai-je mon pèlerinage à travers cette vie
Et m’envolerai-je pour le royaume de paix.

Alors vous pleurerez sur ma tombe,
Affligés, vous penchant sur mes cendres ;
Alors je vous apparaîtrai, mes amis,
Et du ciel, vous adresserai un signe.

Toi aussi, fais-moi don d’une petite larme
Et cueille pour moi une violette sur ma tombe,
Puis vers moi, doucement, incline
Ton regard plein d’âme.

Offre-moi une larme, ne redoute la honte
De t’épancher pour moi.
Sur mon diadème, alors, cette larme sera
La perle la plus belle.

Joyeux Noël 2014

Noël

Quels meilleurs messagers de paix que Jean-Sébastien Bach et sa musique céleste pour transmettre à tous les vœux de Noël des « Perles d’Orphée » ?

Puisse chacun trouver dans cette aria angélique de cette cantate profane (« La chasse »), composée pour égayer les banquets du soir après la chasse, et fêter les princes qui les organisaient, la joyeuse sérénité qu’elle évoque et qui sied si bien au temps de Noël !

 Joyeux Noël !     Merry Christmas !

Schafe können sicher weiden,
Wo ein guter Hirte wacht.
Wo Regenten wohl regieren,
Kann man Ruh und Friede spüren
Und was Länder glücklich macht.

Les brebis peuvent paître en sécurité
Là où un bon berger veille.
Là où les souverains gouvernent avec sagesse,
On peut goûter le calme et la paix
Et c’est ce qui rend un pays heureux.

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Les agapes de Noël terminées, les enfants épuisés de bonheur enfin endormis, les convives tous repartis ou couchés, tous repus et comblés, un dernier répit avant le sommeil de la nuit serait bienvenu, n’est-ce pas ?

Alors pourquoi ne pas s’asseoir quelques instants devant son piano et retrouver entre ses doigts la douce mélodie de cette aria, telle que l’a transcrite pour l’instrument, avec un tempo plus recueilli, le pianiste Egon Petri dans les années 50 ?

Et si l’on ne retrouve plus la clef du piano… voici une solution de remplacement. – A utiliser aussi d’ailleurs, même si, couvercle levé, le clavier offre impudiquement ses touches… Ce père Noël là – miraculé de la main droite – fait joliment chanter les cordes.