Le printemps ? – Trois fois rien !

Vient de paraître sur « De braises et d’ombre » :

Le printemps ? – Trois fois rien !

Reprise du billet du 26/12/2012

« Vous cherchez du côté du plus grand… C’est tellement plus simple : J’attends le printemps. Ce que j’appelle le printemps n’est pas affaire de climat ou de saison. Cela peut surgir au plus noir de l’année. C’est même… » 

[…]

« Le printemps n’est rien de compréhensible – c’est même ce qui lui permet de tenir dans trois fois rien – un bruit, un silence, un rire. »

. . .

Christian Bobin

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« Je est un autre ! » Un dieu ?

O, comme j’aimerais pouvoir une fois, une seule fois, lancer cette harangue exaltée à la face de ce miroir qui, sans vergogne, me jette régulièrement au visage le triste et déplaisant portrait d’un prétentieux qui le questionne !… Juste pour tenter, une fois, une seule fois, de le persuader qu’aucun vœu ne saurait être plus humble que le désir sincère de ressembler à un Dieu.

Orphée innombrable

Parle. Ouvre cet espace sans violence. Élargis
le cercle, la mouvance qui t’entoure de floraisons.
Établis la distance entre les visages, fais danser
les distances du monde, entre les maisons,
les regards, les étoiles. Propage l’harmonie,
arrange les rapports, distribue le silence
qui proportionne la pensée au désir, le rêve
à la vision. Parle au-dedans vers le dehors,
au-dehors, vers l’intime. Possède l’immensité
du royaume que tu te donnes. Habite l’invisible
où tu circules à l’aise. Où tous enfin te voient.
Dilate les limites de l’instant, la tessiture
de la voix qui monte et descend l’échelle
du sens, puisant son souffle aux bords de l’inouï.
Lance, efface, emporte, allège, assure, adore. Vis.

Jean Mambrino – La Saison du monde (1986)

Jean Mambrino (1923-2012)

Jean Mambrino (1923-2012)

Précédemment sur ce blog : « Adieu à Jean Mambrino »

Juste le temps de vivre

Poème dit par Philippe Clay

"Abeille de cuivre chaud"  (Espèce en voie de surproduction infinie)

« Abeille de cuivre chaud » (espèce pléthorique, sans risque d’extinction, hélas!)

Juste le temps de vivre

Il a dévalé la colline
Ses pieds faisaient rouler des pierres
Là-haut entre les quatre murs
La sirène chantait sans joie

Il respirait l’odeur des arbres
Il respirait de tout son corps
La lumière l’accompagnait
Et lui faisait danser son ombre

Pourvu qu’ils me laissent le temps
Il sautait à travers les herbes
Il a cueilli deux feuilles jaunes
Gorgées de sève et de soleil

Les canons d’acier bleu crachaient
De courtes flammes de feu sec
Pourvu qu’ils me laissent le temps
Il est arrivé près de l’eau

Il y a plongé son visage
Il riait de joie il a bu
Pourvu qu’ils me laissent le temps
Il s’est relevé pour sauter

Pourvu qu’ils me laissent le temps
Une abeille de cuivre chaud
L’a foudroyé sur l’autre rive
Le sang et l’eau se sont mêlés

Il avait eu le temps de voir
Le temps de boire à ce ruisseau
Le temps de porter à sa bouche
Deux feuilles gorgées de soleil

Le temps de rire aux assassins
Le temps d’atteindre l’autre rive
Le temps de courir vers la femme.
Juste le temps de vivre.

Boris Vian

Brumes et brouillards /10 – Ici, maintenant !

Alfred Sisley (1839-1899) - Le brouillard à Voisins - 1874 - Orsay.

Alfred Sisley (1839-1899) – Le brouillard à Voisins – 1874 – Orsay.

Nebbia

Nascondi le cose lontane,
tu nebbia impalpabile e scialba,
tu fumo che ancora rampolli,
su l’alba,
da’ lampi notturni e da’ crolli
d’aeree frane !

Nascondi le cose lontane,
nascondimi quello ch’è morto!
Ch’io veda soltanto la siepe
dell’orto,
la mura ch’ha piene le crepe
di valeriane.

Nascondi le cose lontane:
le cose son ebbre di pianto!
Ch’io veda i due peschi, i due meli,
soltanto,
che dànno i soavi lor mieli
pel nero mio pane.

Nascondi le cose lontane
che vogliono ch’ami e che vada!
Ch’io veda là solo quel bianco
di strada,
che un giorno ho da fare tra stanco
don don di campane…

Nascondi le cose lontane,
nascondile, involale al volo
del cuore! Ch’io veda il cipresso
là, solo,
qui, solo quest’orto, cui presso
sonnecchia il mio cane.

Giovanni Pascoli – 1899 – Canti di Castelvecchio

Corot - Ville-d'Avray-flou

Camille Corot (1796-1875) – Ville-d’Avray – 1870

Brume

Tu caches les choses lointaines,
toi brume impalpable et blafarde,
fumée qui semble sourdre encore,
vers l’aube,
des éclairs nocturnes où croulent
des amas de ciel !

Toi cache les choses lointaines,
cache-moi tout ce qui est mort !
Que je voie seulement la haie
d’entour,
le murger dont les trous sont pleins
de valérianes.

Cache bien les choses lointaines :
les choses sont ivres de pleur !
Que je voie mes arbres fruitiers,
les deux,
qui donnent leur douceur de miel
pour ma tranche de pain.

Cache bien les choses lointaines
qui veulent que j’aime et que j’aille !
Que je ne voie là que ce blanc
de route,
qu’un jour je devrai prendre, au las
tintement des cloches…

Oui, cache les choses lointaines,
cache-les, vole-les au vol
du cœur ! Que je voie le cyprès
là, seul,
rien que les entours, près d’ici
où sommeille mon chien.

Traduit de l’italien par Jean-Charles Vegliante

Apprendre

Water is taught by thirst

Land – by the ocean passed

Transport – by throe –

Peace -by it’s battle told –

Love, by Memorial Mold

Birds, by the snow

Emily Dickinson (1830-1886)

Emily Dickinson (1830-1886)

On apprend l’eau – par la soif

La terre – par les mers qu’on passe

L’exaltation – par l’angoisse –

La paix – en comptant ses batailles –

L’amour – par une image qu’on garde

Et les oiseaux – par la neige

Le doute

Sagesse reza

Reza – Sagesse

Le doute

L’impossibilité de vivre
se glisse en nous au début
comme un caillou dans la chaussure :
on le retire et on l’oublie.

Ensuite arrive une pierre plus grande
qui n’est plus déjà dans la chaussure :
le premier ou le dernier malentendu
se mêle à l’amour ou au doute.

Viennent après d’autres échecs :
la perte d’un mot,
la sauvage irruption d’une douleur,
une mort sur le chemin,
la chute d’une feuille sur notre solitude,
la vieillesse qui s’annonce
comme un soir écorché par la pluie.

Nous émergeons de tout
avec un tremblement qui dissout la confiance.
La lune pâlit,
nous commençons à nous méfier du soleil.

Roberto Juarroz