« Mon choix le plus doux ! »

Vient de paraître sur « De braises et d’ombre » :

« Mon choix le plus doux ! »

Disparaître dans la seule contemplation du monde…
Une minute, un jour, le reste d’une vie…
S’abreuver à…

Henry Purcell (1659-1695)

« Ô solitude, my sweetest choice » d’Henry Purcell, magnifiquement servi par la voix d’Anne Sofie Von Otter accompagnée au théorbe par Jakob Lindberg sur des images superbes d’Elisabeth Gadd.

Le baroque en majesté !

Lire, voir,écouter la suite . . .

La gavotte et le piano : la musique toujours recommencée

En écoutant Rameau, en regardant Rameau.

En regardant Rameau écouter Rameau.

Il y a quelques jours, j’écoutais, avec un plaisir toujours égal, Marcelle Meyer, cette formidable pianiste qui a si bien servi le répertoire français jusqu’à sa mort en 1958. J’avais choisi, comme souvent, de me régaler de son interprétation au piano des suites pour clavecin de Rameau.

– Que les amoureux puristes de la musique baroque me pardonnent, mais le clavecin ne séduit pas assez longtemps ma sensibilité auditive, pour faire de moi un de ses adeptes assidus. Et si la musique de Couperin trouve encore dans le clavecin matière sonore à combler mes oreilles modernes, les sonates de Scarlatti (merci à Vladimir Horowitz), les partitions de Bach (merci à Madame Turek et à Monsieur Gould), et, bien évidemment les compositions pour clavier de Rameau, bénéficient positivement, à mon goût, de l’amplitude, des nuances sonores et des subtilités harmoniques du piano du XXème siècle.

J’écoutais donc Marcelle Meyer, la première pianiste à avoir enregistré l’intégrale des suites de Rameau au piano, en 1947. Et, alors qu’elle attaquait avec la légèreté légendaire de son toucher la « gavotte et ses doubles » de la suite en La mineur, mes yeux se posaient longuement sur ce buste du compositeur réalisé par Caffiéri, quelques années avant la mort du Maestro. Ainsi, Jean-Philippe Rameau me rejoignait-il pour partager cet instant particulier.

Je le regardais écouter sa musique, comme jamais il n’avait pu l’entendre…

Jean-Philippe Rameau par  J-J Caffieri - 1760

Jean-Philippe Rameau par J-J Caffieri – 1760

… Et sans perdre la moindre note, je pensais :

Comme il est attentif ! Les sonorités nouvelles de cet instrument dont il ignore tout ne semblent pas le déranger, bien au contraire. Qui, mieux que lui, pourrait comprendre que les ornements qui caractérisent la musique de son siècle ne retrouvent pas, avec la spécificité de ce nouvel instrument, la même présence et la même prédominance que celles qu’il leur réservait écrivant pour le clavecin ? L’expression générale de son visage détendu laisse plutôt imaginer une sensation de plaisir, de satisfaction même. L’impression de condescendance que pourrait évoquer un regard plongeant – et qui n’est sans doute que le résultat d’une position debout – s’estompe très vite derrière la bienveillance de son discret sourire, sans doute celui du maître, stratégiquement avare de compliments, heureux de constater les progrès de son élève. Il aime ça, le piano baroque, me dis-je.

Mais il me parle, continuais-je d’imaginer : « Si cette querelle devait exister, affirmait-il, ce ne serait pas entre les instrumentistes, mais plutôt entre mélomanes. Les interprètes, eux, sont parfaitement d’accord avec l’idée que « c’est la lettre qui tue et l’esprit qui donne la vie » ». Ne venait-il pas de citer une remarque que faisait au début des années 2000, lors d’un entretien, le célèbre pianiste et pianofortiste autrichien, Paul Badura-Skoda, à propos de la vieille querelle qui oppose toujours les amateurs de musique ancienne en quête de sonorités authentiques et les modernistes qui préfèrent retrouver dans ces mêmes musiques les timbres qui leur sont familiers depuis l’enfance ?

Le dernier accord de la gavotte plaqué sous les doigts de Marcelle Meyer résonnait encore et Rameau profita du souffle de la page tournée pour s’envoler vers les lumières de son siècle. Il avait fait de moi son complice d’un instant, un bonheur. Alors, pour prolonger ce plaisir, je décidai de ré-écouter la gavotte, interprétée cette fois-ci par un jeune pianiste contemporain, Alexandre Tharaud, le seul, pourrait-on dire, qui, depuis les enregistrements de Marcelle Meyer, a osé, quelque soixante années plus tard, se risquer à une interprétation des œuvres pour clavecin du compositeur. Une brillante réussite, lumineuse, dans la ligne directe de sa prestigieuse aînée, et de nature – les publications récentes en attestent – à encourager l’engagement de ses confrères dans cette même voie.

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Cette belle après-midi baroque aurait pu s’arrêter là, mais la curiosité, le pressentiment peut-être d’un trésor caché, m’incitèrent à prendre en main le seul instrument dont je puisse me prétendre virtuose, la souris de mon ordinateur. Après ce voyage dans l’imaginaire, une navigation aventureuse sur la toile avec pour cap deux mots clés, « Rameau » et « Piano ». Une analyse musicologique par-ci, un commentaire éclairé par-là, puis la découverte inattendue, offerte comme une heureuse, très heureuse, conclusion à ce qui devait, par ce fait même, devenir ce billet : La gavotte et ses six doubles de la suite en La mineur interprétée par une jeune pianiste inconnue de moi, Natacha Kudritskaya. Installée à son piano dans la chambrette de la Mimi de Puccini, sous les toits de Paris, la jeune musicienne est filmée en noir et blanc avec une sensibilité et une économie d’effets qui magnifient le plaisir du spectateur, faisant presque de lui un voyeur-auditeur indiscret.

A partir d’une technique sans faille, Natacha fait danser son piano au rythme de son cœur et du nôtre, assurément ; son plaisir de jouer est évident. Si son jeu possède la transparence de la glace, il se défend bien d’en avoir la froideur. L’ornementation demeure retenue, pudique, sans perdre en inventivité, la pédale se refuse à tout excès, et la mesure contrôlée des agréments, loin de desservir la spontanéité de la danse, lui confère une noblesse altière. On pourrait presque déceler dans la sensibilité de cette interprétation une trace « romantique », – favorisée par le choix d’un piano à la sonorité plus intime, moins brillante en tout cas que les généreux Steinway de concert – qui pourrait heurter le puriste de musique baroque certes, mais qui confère à cette partition un regain de modernité qui m’émeut particulièrement. Un enchantement !

Quelle plus belle illustration de cette vérité énoncée par le compositeur contemporain Mauricio Kagel et rapportée par Alexandre Tharaud, lui-même :

« Pour que la musique vive et survive, il faut sans cesse la réinventer. »

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Au temps de Holberg

Ludvig Holberg (Bergen 1684 - Copenhague 1754)

Ludvig Holberg (Bergen 1684 – Copenhague 1754)

Après avoir regardé un instant le portrait de Ludvig Holberg – dont nos livres d’Histoire, toutes générations confondues, ont gardé secrète l’existence – on ne devrait pas tirer grand mérite à affirmer que son temps c’est le XVIIIème siècle.

Consultation faite, on replacera l’homme plus précisément dans la première moitié du siècle, et géographiquement dans les pays nordiques, sa biographie nous apprenant qu’il quitte à l’âge de 18 ans la Norvège où il est né pour s’installer au Danemark, plus favorable à la vie intellectuelle de l’époque, où il meurt, honoré et reconnu, à l’âge de 70 ans.

Homme de lettres et historien, polyglotte, ayant voyagé longuement en Europe,  il va contribuer par ses œuvres à fixer la langue de ces deux pays, et partant à satisfaire le puissant désir exprimé par les rois Frédéric IV et Frédéric V de remplacer le latin par une langue littéraire danoise. Norvège et Danemark étaient à cette époque regroupés sous la même couronne du Danemark.

Il était donc légitime que la Scandinavie, en 1884, à l’occasion du bicentenaire de la naissance de Ludvig Holberg, ait souhaité rendre hommage à l’illustre écrivain. Le gouvernement norvégien demanda alors naturellement à son plus grand compositeur, Edward Grieg, gloire scandinave de la fin du XIXème, et lui aussi natif de Bergen, de composer pour la circonstance une cantate dont il dirigerait l’interprétation le jour de la cérémonie… en plein air.

Edvard Grieg (Bergen 1843 - Bergen 1907)

Edvard Grieg (Bergen 1843 – Bergen 1907)

Il n’avait toutefois pas échappé au compositeur que Holberg était né un 13 décembre…

Norvégien et fier de l’être, certes, mais malgré tout frileux, Grieg, pour éviter la représentation extérieure, donna sa préférence à une suite pour piano – son instrument de prédilection -, dans le style de l’époque, très inspirée des suites de Bach. Il décida de la transcrire pour orchestre à cordes enchainant ainsi à jamais sous le titre de Suite  Holberg , ou plus exactement Suite op.40 : « Du temps de Holberg »,  les cinq mouvements traditionnels des compositions baroques : Prélude – Sarabande – Gavotte – Air – Rigaudon, qui vinrent encore enrichir les innombrables succès du Maître norvégien.

Et voilà, une nouvelle fois, un illustre écrivain, « le Molière scandinave », en l’occurrence – comme on a parfois surnommé Holberg -, dont la postérité ne doit d’avoir franchi les étroites limites de ses frontières nationales qu’aux talent, à la célébrité et à l’irradiation universelle d’un musicien. – Aurions-nous déjà oublié ce que la mémoire de Aloysius Bertrand doit à Ravel ?

La suite Holberg, depuis sa création, n’a jamais manqué de trouver une place de choix dans le répertoire des formations pour cordes et dans les sélections musicales des auditeurs du monde entier.

Pour preuve que le succès de cette œuvre franchit allègrement les siècles sans trier parmi les générations, pourquoi ne pas en écouter le dernier mouvement, Rigaudon, avec ses immanquables allusions à Bach, évidemment, mais aussi ses quelques références folkloriques.

Et à l’accordéon, s’il vous plaît, par un duo de jeunes filles, bien de notre temps, qui s’en donnent à cœur joie.  Enchantement et vitalité. Jubilatoire!

Duo Toeac : Pieternel Berkers et Renée Bekkers

Mais il serait légitime de vouloir retrouver ou découvrir une interprétation classique et conventionnelle de cette magnifique suite. La jubilation, certes différente, n’en serait pas moindre. Surtout si l’on a choisi l’interprétation tout en équilibre, profonds contrastes et chaudes sonorités, de l’incontournable Franz Liszt Chamber Orchestra de Budapest, dirigé du violon par son directeur artistique, Jànos Rolla.

Les cordes en majesté !

I. Prélude – II. Sarabande

Ce billet, déjà long, devrait s’arrêter là, et c’est bien ainsi qu’il avait été conçu initialement. Mais la gourmandise est trop forte : je ne résiste pas au plaisir d’insérer ici la suite de l’œuvre, confiée maintenant aux enthousiastes musiciens du Norwegian Chamber Orchestra dirigés par Terje Tønnesen. Les voilà tous prêts à danser dans le jardin un beau week-end d’été.

Leur musique, incontestablement, a revêtu sa plus belle robe de fête.

 III. Gavotte

IV. Air (Andante religioso)

V. Rigaudon

Je retiendrai cet article comme l’un des plus heureux que j’aurais, jusqu’à présent, publiés sur ce blog. Puissè-je vous avoir transmis une part de ce bonheur !

Femme : Hommage d’un jour, pour toujours

Comme s’il fallait attendre un jour particulier de l’année pour faire, Messieurs, ce qui devrait être pour nous – et qui l’est pour certains – une attitude spontanée et permanente :

rendre hommage à la féminité.

Mais, puisque désormais, Ô tristesse, il est convenu que chaque année au mois de mars, le monde doive faire l’effort de se rappeler que la femme existe, inclinons-nous aujourd’hui un peu plus bas encore, et avec encore plus de plaisir, devant cette reine au pouvoir si grand.

Joignons notre geste à la belle révérence qui lui est adressée au travers des portraits de ces reines dramatiques, les  » Drama Queens «  que brosse pour nous la mezzo-soprano Joyce di Donato, elle-même reine de la scène, qui s’est si merveilleusement glissée dans la peau des plus extraordinaires d’entre elles : Bérénice, Cléopâtre, Armida, Frédégonde, et tant d’autres héroïnes de l’histoire ou de la légende, et à coup sûr de l’Opéra.

Hommage à la grâce, au talent, à l’esprit, à la fragilité, à la force des sentiments, à l’intensité des émotions : hommage à la Femme.

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Version courte en anglais (HD disponible : roue dentelée)

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Version complète en français (un régal qui mérite le temps qu’il exige pour le savourer)

« Chauffe, Simone! » ou le feu au salon…

Il est fort à parier que dans quelques jours, voire quelques semaines, vos dimanches ne vous inviteront plus à courir la campagne. Transis de froid sur les canapés glacés de vos salons que le soleil aura abandonnés, vous chercherez inévitablement un moyen de vous réchauffer. Voici une suggestion qui pourrait bien vous y aider :

Mettez donc le feu à votre salon!

Oui! La cheminée est une bonne idée. Mais insuffisante. Essayez plutôt ma proposition :

1

D’abord invitez une jeune femme sensuelle, de préférence rousse… incendiaire, cela va de soi. Explosive, évidemment, surtout si vous choisissez une bombe baroque. Et si vous avez décidé que ce serait la « prima donna » du genre, Simone Kermes, l’incendie se fera aussi feu d’artifice.

Dès les premiers crépitements soufflez fort, et de tous côtés pour attiser le feu naissant! « Agitée par deux vents »,  telle la Costanza de Vivaldi dans « Griselda »,  la femme flamme s’enhardira généreusement. Prenez garde de ne pas vous brûler!

Allez, chauffe Simone!

2

La chaleur catalyse la métamorphose ; Costanza se transformerait en Armida, reine de Damas et magicienne. Il ne serait pas surprenant, pour grossir l’incendie, qu’elle appelle à son aide les « furies terribles » qu’elle sollicitait déjà à Jérusalem pour faire obstacle au mariage du « Rinaldo » de Haendel.

3

Quand vous épongerez vos sueurs, le feu sans doute aura commencé à faiblir. A la lueur clignotante des braises moribondes, vous entendrez le doucereux madrigal des derniers foyers apaisés. La flamme caressante aura le goût du miel de Venise que Monteverdi, naguère, préparait .

Le tourment de mon cœur
est si doux
que je vis comblé
pour une cruelle beauté

Et la cruelle que j’adore
peut bien me refuser
un juste réconfort,
ma fidélité vivra
entre douleur infinie
et espoir trahi.