Humeur de printemps : allégresse mélancolique

Vient de paraître sur « De braises et d’ombre » :

Humeur de printemps : allégresse mélancolique

Tout le printemps des paysages et des rivières
monte comme un encens dans mon cœur,

et le souffle de toutes choses
chante en mes pensées comme une flûte.

Rabindranath Tagore – « L’offrande lyrique »

Victor Borissov-Moussatov – Printemps 1901

« Allegro malinconico ». Tout est dit de l’humeur de Francis Poulenc dans ce titre oxymorique du premier mouvement de son emblématique « Sonate pour flûte et piano » au moment où il entreprend sa composition à Cannes entre février et mars 1957.

Frissonnements fébriles des variations en arabesques auxquels succède une calme mélodie, pensive, parfois sibylline, qui se termine et termine le mouvement en forme de question suspendue sur les quatre notes du premier thème.

Le plaisir est au bout du clic. . .

Oiseaux tristes

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Oiseaux tristes

« … des oiseaux perdus dans la torpeur d’une forêt très sombre pendant les heures les plus chaudes de l’été. »
(Ravel – 1928)

Koson Ohara – oiseaux

 

Madoka Fukami, en kimono, interprète magnifiquement Miroirs (1904-1906)
de Maurice Ravel
:

II. Oiseaux tristes

Lire, voir, écouter… Méditer !

Un cœur en automne /8 : Souvenirs à six cordes

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Un cœur en automne /8 : Souvenirs à six cordes

Ressouvenir

Ô passé des chants doux ! ô l’autrefois des fleurs !…
Je chante ici le chant des anciennes douleurs.

[…]

Renée Vivien (1877-1909)

Un cocktail mélancolique comme une potion cosmopolite du bonheur :

– Quelques vers languides d’une belle poétesse française,

– Une partition de musique nostalgique d’un compositeur brésilien,

– La délicate virtuosité d’une interprète chinoise…

 … faisant chanter la guitare d’un légendaire maître facteur espagnol.

Xuefei Yang

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Un cœur en automne /5 : Back to Carrieckfergus

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Un cœur en automne /5 : Back to Carrickfergus

Carrickfergus castle – photo by John Tinneny

Il est tard. Les vieilles pierres irlandaises neuf fois centenaires du château de Carrickfergus ne vont pas tarder à rejoindre pour la nuit leur nid de brumes froides.
Laissons les se souvenir des invasions qui les assemblèrent et des combats dont elles portent encore fièrement les cicatrices.

Ce soir, nous irons nous réchauffer dans ce pub, derrière le port.
Autour d’un violon, d’une flûte, et d’une guitare, nous noierons notre mélancolie dans une (ou peut-être deux…!) pinte de Guinness ou de Kilkenny.
Une jolie rousse chantera pour nous la complainte de ce ce vieux vagabond qui rêve, avant de mourir, de retrouver ses amours de jeunesse, là-bas, pas très loin de Belfast, à Carrickfergus…

Émus, nous lèverons nos verres… à l’irlandaise :

– « It’s grand !  Slàinte ! »*

* « C’est bon ! Santé ! » (Prononcer “Slantché”)

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Un cœur en automne /4 : La mélancolie

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Un cœur en automne /4 : La mélancolie

Charade :

– Mon premier : 

« C’est un chat perdu
qu’on croit retrouvé
… »

– Mon deuxième :

« C‘est se r’trouver seul
place de l’Opéra
quand le flic t’engueule… »

– Mon troisième :

« C’est revoir Garbo
dans La Reine Christine
c’est Victor Hugo
et Léopoldine
… »

– Mon quat…

– Et mon tout :

« C’est quelquefois rien
C’est quelquefois trop... »

Mais c’est une bien poétique chanson française d’un révolté de génie !

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Un cœur en automne /1 : Octobre

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Un cœur en automne /1 : Octobre

« Je voudrais dire encore un mot à l’adresse des oreilles exquises : ce que, quant à moi, je demande véritablement à la musique. Qu’elle soit de belle humeur, désinvolte, tendre et profonde comme un après-midi d’octobre. »    (Nietzsche – « Ecce homo »)

Ivan Shishkin – peintre paysagiste russe (1832-1898)

Imprégné des mots de Nietzsche que j’ai fait miens depuis longtemps, et glissant mon pas dans les pas romantiques de Tchaïkovski, c’est au rythme lent du promeneur solitaire que j’entreprends aujourd’hui cette balade à travers l’automne.
Mais peut-être n’était-ce que la…

[…]

Une halte en poésie, une autre au pied d’un chevalet…
Peut-être qu’un violon couleur d’automne me confiera son âme ?
Et, qui sait, belle amie, si votre chant daignait m’offrir la vôtre…?

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La nuit 32 – Effet de soir

Léon Spilliaert (1881-1946) - Digue de nuit - 1908

Léon Spilliaert (1881-1946) – Digue de nuit – 1908

Effet de soir

Cette nuit, au-dessus des quais silencieux,
Plane un calme lugubre et glacial d’automne.
Nul vent. Les becs de gaz en file monotone
Luisent au fond de leur halo, comme des yeux.

Et, dans l’air ouaté de brume, nos voix sourdes
Ont le son des échos qui se meurent, tandis
Que nous allons rêveusement, tout engourdis
Dans l’horreur du soir froid plein de tristesses lourdes.

Comme un flux de métal épais, le fleuve noir
Fait sous le ciel sans lune un clapotis de vagues.
Et maintenant, empli de somnolences vagues,
Je sombre dans un grand et morne nonchaloir.

Avec le souvenir des heures paresseuses
Je sens en moi la peur des lendemains pareils,
Et mon âme voudrait boire les longs sommeils
Et l’oubli léthargique en des eaux guérisseuses.

Mes yeux vont demi-clos des becs de gaz trembleurs
Au fleuve où leur lueur fantastique s’immerge,
Et je songe en voyant fuir le long de la berge
Tous ces reflets tombés dans l’eau, comme des pleurs,

Que, dans un coin lointain des cieux mélancoliques,
Peut-être quelque Dieu des temps anciens, hanté
Par l’implacable ennui de son Éternité,
Pleure ces larmes d’or dans les eaux métalliques.

Ephraïm Mikhaël (1866-1890)

Ephraïm Mikhaël

La nuit 30 – Mélodie sentimentale ou le « bonheur d’être triste »

« La mélancolie est un crépuscule. La souffrance s’y fond dans une sombre joie. La mélancolie, c’est le bonheur d’être triste. »

Victor Hugo – Les Travailleurs de la mer

Où notre âme élégiaque peut-elle mieux que dans la « saudade » de la mélodie brésilienne chercher l’écho de cette indéfinissable sensation mélancolique qui la maintient en état d’impesanteur au milieu des halos d’une tristesse diffuse, là-même où ose à peine se dissimuler la suavité de l’inavouable plaisir que cette lascivité lui procure ? Comme si cet état mélancolique constituait pour nous-même l’indispensable preuve de notre existence, légitimation, s’il en était besoin, de l’ineffable bonheur qu’elle confère à nos instants crépusculaires.

Seul le chant mélodieux d’Orphée, l’inconsolable, sait raconter l’abondance et le manque… Orphée est brésilien, n’est-ce pas ? Et le poète n’ignore pas, quand, depuis la nuit de ce « pays de lumière, de sel et d’eau », il choisit de nous caresser le cœur en boucle avec une mélodie sentimentale, qu’il nous téléporte subrepticement, petit à petit, dans l’intime de l’âme brésilienne, comme devant le miroir de nos propres langueurs.

Ainsi s’invente une histoire…

Tout commence un soir, à Rio de Janeiro, loin des tambourins métalliques des cariocas en fête, dans le fauteuil de velours d’une petite salle de concert. Une soprano, charmante, gracieuse, Nadine Sierra, entre en scène accompagnée de son pianiste. Elle chante, elle enchante… Après les merveilles de son répertoire, joyeux, sucré, savant, quelques bis, délicieux. Enfin, l’ultime morceau du récital, un hommage au plus romantique des compositeurs brésiliens : Nadine, négligemment appuyée sur le piano, interprète une pièce d’Heitor Villa-Lobos, « Melodia sentimental », composée en 1950 – quelques années avant sa mort – sur une poésie de Dora Vasconcellos.

Un rien compassé, certes, mais un bonheur ! Un bonheur de douce mélancolie !…

La mélodie me poursuivra jusqu’au bout de la nuit… La mélancolie aussi.

Acorda, vem ver a lua
Que dorme na noite escura
Que surge tão bela e branca
Derramando doçura
Clara chama silente
Ardendo meu sonhar..

As asas da noite que surgem
E correm no espaço profundo
Oh, doce amada, desperta
Vem dar teu calor ao luar

Quisera saber-te minha
Na hora serena e calma
A sombra confia ao vento
O limite da espera
Quando dentro da noite
Reclama o teu amor

Acorda, vem olhar a lua
Que brilha na noite escura
Querida, és linda e meiga
Sentir meu amor e sonhar

Réveille-toi, viens voir la lune
qui dort dans la nuit noire
qui surgit si belle et blanche
fontaine de douceur
claire flamme silencieuse
brûlant mes songes..

Les ailes de la nuit qui apparaissent
et traversent les profondeurs de l’espace
oh, bien aimée, réveille-toi
viens donner ta chaleur au clair de lune

J’aimerais te savoir mienne
à l’heure sereine et calme
où l’ombre confie au vent
la limite de l’attente
quand dans la nuit
elle réclame ton amour

Réveille-toi, viens voir la lune
qui brille dans la nuit noire
Chérie, si belle, si tendre,
reçois mon amour et rêve

&

Quelques tranches de « carne de sol » et une ou deux « caïpirinha » plus tard, me voici entraîné dans la chaude nuit brésilienne. On a décidé, cadeau d’une amitié soudaine, de m’emmener au « Vivo Rio » écouter la grande Maria Bethania. Quand nous arrivons dans la salle comble où elle se produit ce soir, elle a, depuis de longues minutes déjà, hypnotisé la foule inconditionnelle de ses admirateurs. Du fond du théâtre enthousiaste où nous attendons de pouvoir prendre place, nous voyons Maria revenir sur le plateau après une courte pause. Dès que, dans un balancement nonchalant, les lampions du décor tamisent leur déjà pâle lumière, le silence s’empare des lieux désormais en apnée. Discrètement soutenue par quelques accords de guitare, Maria dit quelques vers extraits du célèbre poème « Patria minha » (Ma patrie) du non moins célèbre Vinicius de Moraes, avant d’enchainer la désormais mienne « Melodia sentimental ».

A croire qu’elle m’avait attendu…

Patria Minha (Vinicius de Moraes)

Se me perguntarem o que é a minha pátria, direi :
Não sei. De fato, não sei
Como, por que e quando a minha pátria
Mas sei que a minha pátria é a luz, o sal e a água
Que elaboram e liquefazem a minha mágoa
Em longas lágrimas amargas.

Si l’on me demande quelle est ma patrie, je dirai :
Je ne sais pas. De fait, je ne sais pas
Comment, pourquoi ou quand ma patrie
Mais je sais que ma patrie est la lumière, le sel et l’eau
Qui façonnent et liquéfient ma douleur
En de longues larmes amères.

Autre lieu, autre voix, autre accent, plus populaire sans doute, mais même parfum de douce mélancolie où confusément se mêlent fumet de souvenir et arôme d’espérance.

&

Mais, on le sait, la nuit à Rio ne prend fin qu’avec l’apparition des premiers rayons du soleil sur la baie. Alors, après son enivrant concert, notre « Abelha-rainha » (Reine des abeilles), comme on surnomme ici Maria Bethania, que nous sommes allé saluer dans sa loge, nous a invités à attendre le bel astre sur sa terrasse, en haut de sa colline. Des heures et des heures magiques pendant lesquelles chacun a partagé sans pudeur, mais avec une infinie délicatesse, ses sentiments, d’un trait de guitare, d’un hochement rythmé de la tête, ou en mêlant simplement son fredonnement à la chorale improvisée, plongeant de temps à autre un regard admiratif vers le scintillement des braises éternelles éparpillées tout en bas.  

Et puis, aux derniers instants de la nuit, avant que nous nous séparions, Maria a bien voulu, partager avec nous l’un de ses enregistrements de « Melodia sentimental ». A l’observer s’écouter elle-même, qui aurait encore osé un doute ?

« La mélancolie c’est le bonheur d’être triste. »

&  &  &

Sensation du soir : Triste, la beauté ?

« Ne sommes-nous pas parfois enclins à croire que Mozart n’a jamais été sali par la pensée de la mort, et n’a jamais été infecté par ses tristesses délétères. Bien que, dans une lettre écrite quelques années avant sa disparition, il confesse son intimité avec la pensée de la mort, il serait pourtant difficile d’y trouver à cette époque, si l’on excepte la fatigue et l’élan comprimé, une réflexion morbide, qui aurait tendu ses arcs noirs au dessus de son univers. »

Cioran – « Le livre des leurres » 1936 – Quarto Gallimard, p. 177

Mozart par LangeCes « arcs noirs », que sa santé fragile lui avait pourtant laissé apercevoir dans sa jeunesse, la vie s’était chargée de les bander autour de lui en 1778, lors du douloureux décès de sa mère. Une fois encore les voici « tendus au dessus de son univers » en cette année 1787, millésime de « Don Giovanni » et de la « Petite Musique de Nuit ». La lettre en date du 4 avril que Wolfgang Amadeus écrit à son père malade qui vit ses derniers instants, donne au jeune homme de 31 ans l’occasion d’affirmer sa pleine lucidité vis à vis de la mort :

« Comme la mort, à y regarder de plus près est le vrai but de la vie, je me suis, depuis quelques années, tellement familiarisé avec cette véritable, parfaite, amie de l’homme, que son image m’est très apaisante et réconfortante ! Je ne me couche jamais sans songer que le lendemain peut-être, si jeune que je sois, je ne serai plus là… »

C’est sans doute à cette subtile clairvoyance que l’on doit la délicate retenue qui préside à l’expression contemplative – indéniablement mélancolique pourtant – de ce joyau qu’est le lied « Abendempfindung ». Mozart l’écrit en juin 1787, quelques semaines à peine après la mort de Léopold, son père… Il ne serait pas surprenant que la partition ait conservé quelques traces de son émotion, les larmes ont la fâcheuse manie de nous échapper.

Plus on se délecte de la grâce béate de cette musique, plus grande est la tentation de rejoindre en pensée ce musicologue italien* qui déclarait que la contemplation sereine de la mort qu’inspire ce texte musical lui apparait comme une préfiguration de sa manifestation définitive et suprême que Mozart exprimera dans son œuvre ultime, le « Requiem ».

* Pier-Luigi Petrobelli

C’est avec toute la lumière de sa voix que Sophie Karthäuser éclaire ce soir de profonde intimité.

Triste, la beauté ?

Abendempfindung

Abend ist’s, die Sonne ist verschwunden,
Und der Mond strahlt Silberglanz
So entflieh’n des Lebens schönste Stunden
Flieh’ vorüber wie im Tanz

Bald entflieht des Lebens bunte Szene,
Und der vorhang rollt herab.
Aus ist unser Spiel ! Des Freundes Träne
Fliesset schon auf unser Grab.

Bald vielleicht mir weht, wie Weswind leise,
Eine stille Ahnung zu-
Schliess’ ich deises Lebens Pilgerreise,
Fliege in dans Land der Ruh’.

Werd’t ihr dann an meinem Grabe weinen
Trauernd meine Asche seh’n,
Dann, o Freunde, will ich euxh erscheinen
Und will Himmel auf euch weh’n.

Schenk’ auch du ein Tränchen mir
Und pflücke mir ein Veilchen auf mein Grab.
Und mit deinem seelenvollen Blicke
Sieh’ dann sanft auf mich herab.

Weih’ mir eine Träne und ach !
Schäme dich nur nicht, sir mir zu weih’n
O sie wird in meinem Diademe
Dann die Schönste Perle sein.

(?) Joachim Heinrich Campe (1746-1818)

Sensation du soir

C’est le soir, le soleil s’est retiré
Et la lune brille d’un éclat argenté.
Ainsi s’enfuient les plus belles heures de la vie,
Qui s’envolent comme en dansant.

Bientôt s’éteindra la scène bariolée de l’existence,
Et le rideau tombera.
Terminé notre spectacle, la larme de l’ami
Coulera déjà sur notre tombe.

Bientôt peut-être (comme un léger vent d’ouest,
Un paisible pressentiment m’envahit)
Achèverai-je mon pèlerinage à travers cette vie
Et m’envolerai-je pour le royaume de paix.

Alors vous pleurerez sur ma tombe,
Affligés, vous penchant sur mes cendres ;
Alors je vous apparaîtrai, mes amis,
Et du ciel, vous adresserai un signe.

Toi aussi, fais-moi don d’une petite larme
Et cueille pour moi une violette sur ma tombe,
Puis vers moi, doucement, incline
Ton regard plein d’âme.

Offre-moi une larme, ne redoute la honte
De t’épancher pour moi.
Sur mon diadème, alors, cette larme sera
La perle la plus belle.