De braises et d’ombre

Après un long silence les « Perles d’Orphée » se prolongent dans un nouvel espace de partage d’émotions.

Ce nouveau blog, dans le fond, ne devrait pas être très différent de son aîné : comme lui il affichera, certes, une sensibilité particulière pour la musique et la poésie, mais, l’émotion se nichant partout et son expression n’ayant pas plus de frontières géographiques que de limites artistiques, à l’instar des « Perles », il gardera fièrement ses portes ouvertes. Toujours résolu à l’idée de n’être, ni plus, ni moins, qu’un modeste journal de mes vrais émois esthétiques, lieu heureux de partages et d’échanges.

Mais alors pourquoi changer d’espace ? Pour une raison de forme. Tout simplement pour ne pas avoir à transformer les apparences des « Perles » que je souhaite conserver dans leur jus. — Un blog ne pouvant transformer sa thématique visuelle que pour la totalité de ses parutions. Et puis, le mouvement c’est la vie…! — Les braises et l’ombre n’en sont-elles pas un beau symbole ?

En saluant d’un clic la majesté du crépuscule embrasé ci-dessous, vous accèderez à la page  « À propos »  de mon nouveau blog :

« De braises et d’ombre »

Soyez-y les bienvenues !    Soyez-y les bienvenus ! 

Braise et ombre crépusculaires3 texte

 

La nuit 29 – Flocons de lune

Lune neige forêt

Nuit de plus haute lune

O l’immobile nuit sous le regard !
Tant de silence à la matière confondu,
Matière pure, en blancheur résolue,
Flocons, plus que de neige, de lueurs !

Visible enfin, le froid lui-même enchante,
Resplendissant ici tel le tissu
De ces rayons, au loin, qui perpétuent
Sur la paroi de lune leur empreinte.

Surface blanche, étale, où se rassemble
Le plus nocturne, arrachant à l’objet
Tout le détail qu’il abandonne à l’ombre,

Et quelques fonds tenaces de planète
Renforcent, parachèvent l’étendue :
Nuit de neige et de lune – et ma stupeur !

Jorge Guillén

(in Cantique – Poèmes choisis traduits par Claude Esteban – Gallimard – collection Du monde entier)

Extrait de la 4ème de couverture rédigée par Claude Esteban :

Longtemps Jorge Guillén a été le poète d’un livre unique, Cántico, dont l’édition originale – un recueil de soixante-quinze poèmes – avait paru à Madrid en 1928, et qui a trouvé son aboutissement en 1950 sous la forme d’un ouvrage comportant plus de trois cents poèmes et quelque cinq cents pages – dont on propose ici les moments majeurs. Ce livre, au terme de trente années, est demeuré conforme à la vocation d’unité que le poète espagnol s’était fixée : une «œuvre» qui ne se présente point comme une simple récollection, fatalement contingente, de fragments, mais qui, à l’instar des Fleurs du mal ou de Leaves of grass, offre au lecteur une sorte de configuration architecturale où le développement successif aille de pair avec une croissance quasiment organique de l’ensemble.

Le dessein de Cantique a été défini par Guillén lui-même dans sa dédicace finale à Pedro Salinas : « Consumer la plénitude de l’être en la plénitude fidèle des paroles »

[…]

Madame, jamais sans votre ombrelle !…

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La passante d’été

Vois-tu venir sur le chemin la lente, l’heureuse,
celle que l’on envie, la promeneuse ?
Au tournant de la route il faudrait qu’elle soit
saluée par de beaux messieurs d’autrefois.

Sous son ombrelle, avec une grâce passive,
elle exploite la tendre alternative :
s’effaçant un instant à la trop brusque lumière,
elle ramène l’ombre dont elle s’éclaire.

Rainer Maria Rilke   (Vergers)

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La nuit 12 – Éteindre la lumière

 » Le temps de la poésie est un temps vertical  »  (Gaston Bachelard)

Robert Juarroz (1925-1995)

Robert Juarroz (1925-1995)

Éteindre la lumière, chaque nuit,
est comme un rite d’initiation :
s’ouvrir au corps de l’ombre,
revenir au cycle d’un apprentissage toujours remis :
se rappeler que toute lumière
est une enclave transitoire.

Dans l’ombre, par exemple,
les noms qui nous servent dans la lumière n’ont plus cours.
Il faut les remplacer un à un.
Et plus tard effacer tous les noms.
Et même finir par changer tout le langage
et articuler le langage de l’ombre.

Éteindre la lumière, chaque nuit,
rend notre identité honteuse,
broie son grain de moutarde
dans l’implacable mortier de l’ombre.

Comment éteindre chaque chose ?
Comment éteindre chaque homme ?
Comment éteindre ?

Éteindre la lumière, chaque nuit,
nous fait palper les parois de toutes les tombes.
Notre main ne réussit alors
qu’à s’agripper à une autre main.
Ou, si elle est seule,
elle revient au geste implorant
de raviver l’aumône de la lumière.

Roberto Juarroz – Quinzième poésie verticale

Traduction Jacques Ancet – Ibériques / José Corti – Édition bilingue

Giacometti - Homme qui marche

Alberto Giacometti – Homme qui marche

La nuit : un commencement

Menaçante et mystérieuse, lieu des illusions et de l’aveuglement, noir domaine de l’inconnaissable, la nuit, insaisissable, informe, a toujours été l’engrais des inquiétudes et des angoisses des hommes.

Kandinsky - La nuit 1907

Kandinsky – La nuit 1907

Seul le poète, l’artiste, a éclairé  la nuit. En montrant les étoiles, en conversant avec les constellations, il a accompli la tâche qui lui était naturellement dévolue : ouvrir le rideau des ténèbres.

 » Quand Orphée descend vers Eurydice, l’art est la puissance par laquelle s’ouvre la nuit. La nuit, par la force de l’art, l’accueille, devient l’intimité accueillante, l’entente et l’accord de la première nuit. »  ( Maurice Blanchot – « L’espace littéraire » )

La nuit. Est-elle ce magma d’ignorance qu’il faut traverser avec Parménide ? Est-elle cette ombre pesante de la  « caverne »  à laquelle il nous faut échapper ? Ou, est-elle plutôt « principe de toute chose », « déesse »  invoquée par Orphée, « mère des Dieux et des hommes » ? Puissance salvatrice de l’âme à qui Novalis accorde sa « foi éternelle » ?

Personne ne saurait chercher ici une quelconque réponse « éclairée »  à ces questions fondamentales, et encore moins un impossible arbitrage – O combien subjectif, à supposer qu’il fût possible – entre les deux pôles de cette indispensable opposition de deux inséparables complices, l’ombre et la lumière.

 » Lumière et obscurité sont (de longue date : que l’on songe à Pascal ou à Victor Hugo…) deux métaphores de la condition ontologique, aussi bien qu’affective, intellectuelle et morale, de l’être humain. »  (Jean-Michel Maulpoix – « Éléments d’un cours sur l’œuvre poétique de Philippe Jaccottet »)

« La nuit » :

Ce sera désormais une nouvelle rubrique thématique de ce blog, « Perles d’Orphée ».

Y seront invités, avec la même simplicité et la même modestie qui les accueillent dans les autres pages, les poètes, les peintres, les musiciens ou les photographes – et ils sont innombrables – qui ont regardé la nuit pour mieux l’offrir à notre questionnement et à notre admiration.

Avec eux nous partagerons les peurs et les mystères inquiétants des ténèbres, mais aussi les merveilles dont la nuit est féconde. Effrayés au récit de leurs cauchemars, envoûtés par l’enchantement des rêves qu’ils nous raconteront, nous comprendrons leurs peines et rirons de leurs joies.

Nous lirons, plongerons au fond des images, entendrons, écouterons, regarderons encore et vers eux et en nous…

Et, rejoindrons convaincus la parole de René Char :

 » Dans la nuit se tiennent nos apprentissages  » *

*« Sur une nuit sans ornement », in Œuvres complètes, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade »

Ombra mai fu…

Haendel

Georg-Friedrich Haendel (1685-1759)

 » Le destin vous sourit ! 

Que le tonnerre, l’éclair et la tempête 

Ne troublent jamais votre précieuse paix, 

Et le rapace vent du sud 

Ne vienne pas non plus vous violenter ! 

Jamais l’ombre d’aucun arbre 

Ne fut plus douce, plus précieuse, 

Plus agréable !  »

« Ombra mai fu
di vegetabile,
cara ed amabile,
soave più. »

Comme on ne saurait se lasser de la douceur de l’ombre du grand platane sous lequel on vient chercher la paix et le repos, on ne se lasse pas de s’abandonner à le tendre mélodie du très célèbre« Largo de Haendel ». Et lorsque d’une caresse de sa voix, Cecilia Bartoli fait frissonner les feuilles…

« Ombra mai fu » est la première aria que nous offre Haendel dans son opéra, « Serse » –  une de ses dernières compositions du genre – vaguement inspirée de la vie de Xerxès I, roi de Perse à la fin du Vème siècle. C’est un chant d’amour que le roi dédie à un vieux platane. Mais, contrairement à ce que l’on pourrait imaginer à priori, ce n’est pas à la voix grave et sonore d’un puissant monarque habitué à ordonner que cet air est confié, mais au tremolo délicat de celle, haut perchée d’un castrat, ou d’une soprano.

Les contre-ténors ayant repris le répertoire des castrats désormais disparus – faute, sans doute, de pouvoir se reproduire – accordons-nous un bis avec l’un de leurs plus brillants représentants, Andreas Scholl… pour entendre la différence… et surtout, avouons-le, pour doubler notre plaisir.

« O balances sentimentales »

Robert Desnos (1900-1945)

Robert Desnos (1900-1945)

Ce jeune poète de 25 ans, accepté depuis peu dans le cercle choisi des surréalistes d’André Breton, s’éprend d’une chanteuse de music-hall, Yvonne George.

Malgré la grande froideur de sentiments qu’elle exprime à son égard, Desnos lui voue un amour bouillant qu’il nourrira  jusqu’à la fin de ses jours dans les camps nazis. Cette passion, qui ne connaît pas de réciprocité, ce fantasme en vérité, hante l’esprit du poète. En 1926, il écrit, en vers libres, le poème « J’ai tant rêvé de toi » qu’il lui dédie en mentionnant en exergue : « à la mystérieuse », façon peut-être de manifester sa lucidité.

– Pour la petite histoire, Yvonne George décède des suites d’une méchante tuberculose, quelques années plus tard, en 1930.

Texte lyrique et mélancolique, partagé entre rêve et réalité, image de la fuite inexorable du temps et constat de la mort d’un amour.

En voici une très belle version dans la vidéo réalisée par Christine. L’émotion de ce poème d’anthologie est autant rendue par les images et la musique de Edward Elgar que par la voix justement nostalgique de notre récitante que je remercie pour m’avoir permis la publication ici de ce bel instant de poésie..

J’ai tant rêvé de toi

J’ai tant rêvé de toi que tu perds ta réalité.
Est-il encore temps d’atteindre ce corps vivant
Et de baiser sur cette bouche la naissance
De la voix qui m’est chère?

J’ai tant rêvé de toi que mes bras habitués
En étreignant ton ombre
A se croiser sur ma poitrine ne se plieraient pas
Au contour de ton corps, peut-être.
Et que, devant l’apparence réelle de ce qui me hante
Et me gouverne depuis des jours et des années,
Je deviendrais une ombre sans doute.
O balances sentimentales.

J’ai tant rêvé de toi qu’il n’est plus temps
Sans doute que je m’éveille.
Je dors debout, le corps exposé
A toutes les apparences de la vie
Et de l’amour et toi, la seule
qui compte aujourd’hui pour moi,
Je pourrais moins toucher ton front
Et tes lèvres que les premières lèvres
et le premier front venu.

J’ai tant rêvé de toi, tant marché, parlé,
Couché avec ton fantôme
Qu’il ne me reste plus peut-être,
Et pourtant, qu’a être fantôme
Parmi les fantômes et plus ombre
Cent fois que l’ombre qui se promène
Et se promènera allègrement
Sur le cadran solaire de ta vie.

                      Robert Desnos (« Corps et biens » – 1930)