La mort de Didon

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En ces temps lointains de ma jeunesse, « lourdement » armés de notre « Gaffiot » – les latinistes ne sauraient oublier combien ce dictionnaire pesait dans nos cartables – nous nous battions avec le vers alambiqué de L’Énéide pour essayer de comprendre quelque chose à la Guerre de Troie racontée par Virgile. Si le récit de la guerre et la beauté d’Hélène parvenaient parfois à capter notre attention, les amours de Didon et Énée ne nous passionnaient pas spécialement.

Didon, pour nous, se limitait à cette phrase, exercice de diction au demeurant, qu’inlassablement nous nous plaisions à répéter à toute vitesse pour en faire une énigme indéchiffrable par ceux de nos copains qui n’étaient pas encore initiés : « Didon dîna, dit-on, du dos d’un dodu dindon. »

Lequel d’entre nous – l’aîné n’avait pas atteint ses 14 ans –  se serait-il préoccupé du sort tragique de cette reine de Carthage dont Virgile, assisté avec ferveur par notre professeur, essayait de nous dire la souffrance? Cette reine qui, accueillant dans son palais Énée défait à Troie, en devient amoureuse et s’unit à lui sur les conseils de sa sœur. Cette même reine qui, à peine l’union avec Énée célébrée, est trahie et abandonnée par ce nouvel époux reniant son serment, convaincu par la malveillance de Junon de partir à la reconquête illusoire de Rome. Cette reine, digne jusqu’à en mourir, qui, repoussant la condescendance de son lâche époux, se transperce la poitrine avec la propre épée du héros dardanien.

« Moriemur inultae, sed moriamur! »   (Nous mourrons invengée, mais mourons!)

Auguste Cayot - Mort de Didon 1711

Auguste Cayot – Mort de Didon 1711

En a-t-il inspiré des poètes, des romanciers, des peintres et des musiciens, ce royal suicide de la célèbre Didon! Cette « reine noire », selon l’expression que choisit  Jacqueline Kelen pour qualifier les « femmes solaires » que sont « Didon, la Reine de Saba ou Salomé, « car sous tous les ciels la vraie lumière est noire : intérieure, cachée. » (Les reines noires – Albin Michel)

Chaque siècle a trouvé parmi les siens son lot d’artistes pour représenter, raconter ou chanter ce tragique destin : outre les peintres, dont certains exposent en tête de ce billet, on pourrait penser à Etienne Jodelle au XVIème siècle avec « Didon se sacrifiant », à Georges de Scudéry, prétentieux romancier protégé de Richelieu, au XVIIème, à Métastase, au siècle suivant en Italie et sa « Dido abbandonata », à l’incontournable Berlioz au XIXème avec « Les Troyens », et plus près de nous, à Giuseppe Ungaretti ou Léopold Sédar Senghor. Ce ne sont là que quelques exemples.

Un seul d’entre tous, à mon sens, – et c’est un musicien – a transmis à la postérité une inoubliable image de la pathétique destinée de Didon : Henry Purcell.

Dans son « unique » opéra, Dido and Æneas, le maître anglais propose une version assez édulcorée, voire simplifiée, du récit de Virgile. L’œuvre, dont l’écriture est elle-même assez dépouillée, initialement composée pour quatuor à cordes et clavier, pourrait sembler plutôt minimaliste pour un opéra baroque. Mais cela ne nuit en rien à l’intensité du drame qui s’y déploie. Les airs sont souvent des enchantements et le lamento final, « When I am laid in earth », de Didon qui se laisse mourir dans les bras de sa suivante Belinda fait vibrer les poitrines des accents d’une triste et noble résignation dans lesquels se confondent en un seul souffle le cœur meurtri de l’amante et l’âme généreuse de la femme d’état.

Thy hand, Belinda, darkness shades me,
On thy bosom let me rest,
More I would, but Death invades me;
Death is now a welcome guest.
When I am laid in earth, May my wrongs create
No trouble in thy breast;
Remember me, but ah! forget my fate.
(Nahum Tate, livret de Didon et Enée, 1689)

Donne-moi ta main, Belinda, l’obscurité m’aveugle,
Laisse-moi me reposer contre ton sein,
Je voudrais davantage, mais la mort m’envahit;
La mort est à présent la bienvenue.
Lorsque je serai portée en terre,
Que mes torts ne créent pas de tourments en ton cœur.
Souviens-toi de moi ! Souviens-toi de moi !
Mais, ah ! Oublie mon destin.

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A en croire Virgile, la terrible Junon elle-même – pourtant absente, comme on en s’en doute, à la première de l’opéra de Purcell – se trouva émue par les derniers instants de Didon :

« Tum Iuno omnipotens, longum miserata dolorem difficilisque obitus »  (Alors Junon la toute-puissante s’apitoie sur cette longue souffrance et sur cette mort pénible)

Δ

Et comme l’émotion est aussi liée – n’est-ce pas Monsieur de la Palice? – à l’interprétation, en voici deux d’une égale séduction, bien que très différentes l’une de l’autre (c’est le moins qu’on puisse dire), eu égard à l’apparence physique des cantatrices qui incarnent notre héroïne, à leur tessiture respective, et à la mise en images de leurs prestations.

Deux visages magnifiques, deux voix d’exception pour servir une unique et éternelle transcription sonore de la mort de Didon.

Patricia Petibon

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Jessy Norman

Sacré Cicéron!

 J'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans. Un gros meuble à tiroirs encombré de bilans, De vers, de billets doux, de procès, de romances, Avec de lourds cheveux roulés dans des quittances, Cache moins de secrets que mon triste cerveau. Baudelaire

J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans.
Un gros meuble à tiroirs encombré de bilans,
De vers, de billets doux, de procès, de romances,
Avec de lourds cheveux roulés dans des quittances,
Cache moins de secrets que mon triste cerveau.
Baudelaire

Quand parfois – comme c’est souvent le cas chez nos bons soignants – le temps d’une attente obligée s’éternise, plutôt que de pester contre le monde entier – ce qui ne change rien à l’affaire – je préfère, pour m ‘occuper, fouiller les vieux tiroirs mal rangés de ma mémoire. J’y trouve toujours une vieille lettre jamais décachetée, un stylo à qui j’ai coupé la parole, un sourire qui en dit long, une larme qui n’en dit plus assez, un souvenir d’enfance venu d’une planète disparue.

Cet après-midi là, dans le tiroir que je venais d’ouvrir, j’avisais une vieille règle en bois roux toute tachée d’encre, appuyée contre un ancien portefeuille en retraite. A peine l’avais-je touchée qu’elle se redressa de quelques centimètres pour aussitôt s’abattre à plat sur un bureau de ce même vieux bois, dans un claquement sinistre. La classe en fut pétrifiée. De sa chaise versée en arrière, en équilibre instable sur ses postérieurs – pourrait-on dire – notre professeur de lettres – qui aurait pu remplacer sans peine et au pied levé Jacques Tati dans « Monsieur Hulot », imperméable et chapeau compris – aboya, en écho au fracas précédent, quelques remontrances en direction des bavards dont j’étais. Et c’est à moi qu’il demanda de lui rappeler les paroles qui étaient les siennes avant ce coup de tonnerre.

Eh bien, me croira qui voudra, les joues en feu, le cœur au galop, et la voix vacillante, je  lui racontais à mon tour, et bien maladroitement, certes, cette anecdote qu’il évoquait pour nous expliquer les formes de l’impératif du verbe « aller »… en latin.

Si le souvenir de l’évènement n’a rien d’original, l’anecdote latine, elle, est plutôt croustillante. Elle est attribuée à Cicéron :

Ciceron

Cicéron, grand avocat romain du dernier siècle avant Jésus Christ, orateur admirable, et modèle de la littérature antique classique, devait à sa vie publique un certain nombre de fâcheries avec les membres de son entourage politique. (Les siècles n’ont pas changé les hommes!)

Un jour, un de ses proches, déçu par les engagements de Cicéron, décide de quitter Rome. Il souhaite, avant de partir, le faire savoir à son ex-ami et tient, du même coup, à lui signifier son mépris. Il choisit donc de lui faire porter un message qu’il veut à dessein le plus court possible. Il écrit :

« eo » (je pars)

Et demande à son valet de porter le billet, non signé évidemment.

Cicéron le reçoit quelques minutes plus tard, et voulant à la fois marquer sa dédaigneuse inimitié et garder orgueilleusement le privilège du dernier mot, il choisit lui aussi la réponse la plus courte, bien plus méprisante que le silence : sur le même billet qu’il rend au même valet, il écrit :

« i » (va)

Je n’ai jamais oublié l’impératif présent du verbe « ire » (« aller »… en latin).

Ite missa est !