Fillette, mitraillette, poète… Cherchons l’erreur !

UZI

Pistolet mitrailleur UZI

Ce n’est pas le genre d’images qu’on vient habituellement chercher dans les pages de ce blog, ni ce type de propos, et pourtant… La colère, quand l’imbécilité de l’être humain, à force de multiplier les comportements démoniaques qu’elle inspire, atteint pour une milliardième fois à son paroxysme, ne peut rester muette. Il est des moments où se réfugier dans l’abri douillet d’un intérieur de Vermeer, ou gonfler ses oreilles des arpèges mélodieux d’un prélude de Rachmaninov, pour se refuser à voir l’horreur, ou à l’entendre, devient insupportable à soi-même. Alors, même si cela ne sert à rien, même si la petite voix fluette d’un pantin désarticulé n’a aucune chance de couvrir les grondements sinistres de l’ogre, elle doit s’exprimer.

Les occasions n’ont certes pas manqué – une vie déjà longue au milieu de ses semblables ne laisse pas que de belles images, loin s’en faut. Et il serait bien inutile de citer tel évènement plutôt que tel autre, individuel ou collectif qu’importe, c’est toujours le même qui change sa forme au gré des circonstances et des géographies : un ego trop aveugle pour apercevoir sa propre image dans le miroir de l’autre.

Les guerres, les attentats, les génocides, les crimes sont le lot quotidien de notre humanité veule et cupide, et pourtant, un seul fait divers, qu’hélas on qualifierait d’anodin considéré au regard de cette effroyable liste, fait déborder la coupe.

Hier, en Arizona, une petite fille de 9 ans en vacances avec ses parents prenait une leçon de tir avec un moniteur qualifié dans un établissement reconnu. Jouer à la poupée à 9 ans, voire pianoter sur sa play-station, étant à l’évidence pour les parents une activité autrement plus avilissante et moins instructive que de se consacrer au geste qui tue. Et le geste, bien involontairement, accident terrible, a tué. Une petite fille de 9 ans, même affublée du meilleur G.I. pour instructeur, doit avoir bien du mal, il est vrai, à contrôler un des fusils-mitrailleurs les plus prisés par les gens d’armes du monde entier. Un arme de 70 centimètres de long et de plus de 4 kilos chargée, qu’elle découvrait pour la première fois (étonnant, n’est-ce pas, à cet âge!). De l’arme non maitrisée, – capable de lâcher 600 coups par minute à une vitesse de 4 mètres par seconde –  sont parties quelques rafales, au hasard, et une série de balles a atteint mortellement l’instructeur.

Drame terrible, pour cet homme, évidemment.

Mais pour cette enfant qui commence sa vie…?

UZI drame USA 2014-08-27

Photo prise quelques secondes avant le drame

Pour elle, qui ne lira pas ce billet, qui ne connait sans doute pas notre langue, qui n’a jamais entendu parler de Leconte de Lisle, et qui ne se pose même pas la question de savoir ce qu’étaient les hommes de 1872, ce poème, une vision d’un autre siècle…

Puisse-t-elle un jour écrire le même !… Et le dédier, cela va de soi, à ceux  » qui mourront bêtement en emplissant leurs poches « 

Pas sûr qu’il la rendra riche et célèbre, pas sûr qu’il sera le dernier du genre.

Aux modernes (1872)

Vous vivez lâchement, sans rêve, sans dessein,
Plus vieux, plus décrépits que la terre inféconde,
Châtrés dès le berceau par le siècle assassin
De toute passion vigoureuse et profonde.

Votre cervelle est vide autant que votre sein,
Et vous avez souillé ce misérable monde
D’un sang si corrompu, d’un souffle si malsain,
Que la mort germe seule en cette boue immonde.

Hommes, tueurs de dieux, les temps ne sont pas loin
Où, sur un grand tas d’or vautrés dans quelque coin,
Ayant rongé le sol nourricier jusqu’aux roches,

Ne sachant faire rien ni des jours ni des nuits,
Noyés dans le néant des suprêmes ennuis,
Vous mourrez bêtement en emplissant vos poches.

Leconte de Lisle (Poèmes barbares)

A la recherche de Marietta

Si vous ne connaissez pas Marietta, je gage que vous l’adorerez, aussitôt découverte. Si vous l’avez déjà rencontrée, vous n’aurez évidemment pas pu l’oublier, et vous vous ferez une joie, j’en suis sûr, de la retrouver un instant.

Sa beauté, flattée depuis 1920 par la musique de Korngold, s’est incarnée dans tant de séduisants visages et la sensualité qu’elle dégage s’est exprimée à travers tant de voix aussi enivrantes les unes que les autres, que je ne peux commencer ce billet autrement que par l’aveu d’un réel embarras face au difficile choix de la Marietta, héroïne de l’opéra « Die tote stadt » (La ville morte), que je convierai.

Mais rencontrer Marietta suppose de la connaître. Qui est-elle ? D’où vient-elle ?

Elle apparaît d’abord, héroïne tragique, dans la littérature belge de la fin du XIXème avant de renaître, dans les années qui suivent la fin de la Première Guerre Mondiale sur les scènes des opéras du monde. Commençons donc par la chercher là où son personnage se montre pour la première fois, près des eaux immobiles et noires qui glissent, lugubres, entre les béguinages et les beffrois de « Bruges­­­-la-morte », ainsi qu’avait été nommée la célèbre ville flamande par Georges Rodenbach, maître du Symbolisme  belge, dans son roman éponyme, écrit en 1892, et publié initialement sous forme de feuilleton dans Le Figaro de l’époque.

Georges Rodenbach (1855-1898)

Georges Rodenbach (1855-1898)

Fernand Khnopff  :  À Bruges. Aspect de Bruges, Le Lac d'Amour

Fernand Khnopff : À Bruges. Aspect de Bruges, Le Lac d’Amour

C’est dans cette ville, première héroïne de l’ouvrage, où l’étrange prend immédiatement les couleurs inquiétantes du drame lorsque l’esprit, tel celui de Rodenbach, conçoit un rapport particulier à la mort, que l’auteur installe ses personnages.

Bruges la morteQuel meilleur choix que Bruges où « tous les jours y ont un air de Toussaint », « l’eau sensitive y a un regard ambigu », cité partagée entre Dieu et Diable dans les vapeurs mêlées de l’encens et du soufre, pour accueillir Hugues ? Profondément chrétien, le suicide lui est interdit ; où donc ce mort-vivant romantique pourrait-il mieux se consacrer à la morbide méditation qu’il s’impose pour garder avec sa femme adorée, désormais disparue, un contact de tous les instants ? Tout à Bruges, dans la brumeuse atmosphère des canaux qu’un carillon parfois déchire, porte à la rêverie ; tout dans la chambre de Hugues se conjugue au passé nostalgique, parle d’elle, la morte. On trouve même dans ce sanctuaire, conservée dans un coffret de verre, une tresse de sa chevelure, relique, objet de la profonde vénération du veuf inconsolé.

Un jour, au cours d’une promenade, Hugues rencontre le sosie de son épouse disparue. Et si la vie avait décidé de lui redonner espoir ! Il suit l’inconnue, apprend que c’est une danseuse lilloise, Jane, venue à Bruges avec sa troupe. -(Elle deviendra Marietta dans l’opéra de Korngold, quand Hugues se transformera en Paul).

Il ne tarde pas à devenir son amant et pénètre ainsi dans le rêve fou qui l’encourage à se convaincre du retour de sa bienaimée. Mais la réalité le rattrape, la jeune femme n’est pas celle qu’il imaginait. Elle se révèle vulgaire, volage, perverse, se rit de lui, et les rumeurs de la ville bien-pensante enflent jusqu’à la limite du scandale.

Le jour de la procession du Saint-Sang, Hugues a invité Jane chez lui. Il se rend compte du monde qui sépare son souvenir de son présent, essaie de sortir de son rêve dans lequel le désir et la jalousie le maintiennent. La tragédie se joue enfin ce jour-là, lorsque Jane profane la chevelure de la défunte en l’enroulant, ironie provocante, autour de son cou. Les mains de Hugues s’emparent des deux extrémités de la tresse. Il serre, serre…

Jane meurt étranglée.

Comme la Marietta de Korngold, dans la même ville de Bruges, plus tard, par la furie libératrice de Paul…

Pendant ce temps, à Vienne, un certain Docteur Freud signe l’acte de naissance de la psychanalyse…

tetea

Erich Wolfgang Korngold (1897-1957)

Erich Wolfgang Korngold (1897-1957)

En 1920, Erich Wolfgang Korngold, jeune musicien autrichien, prodige de 23 ans, élève de Zemlinsky, chaleureusement encouragé dans la carrière par Mahler, Puccini et Richard Strauss (on pourrait trouver pires parrains…), s’inspire de la pièce de théâtre  » Le Mirage « , que Rodenbach a bâtie à partir de son propre roman,  » Bruges-la-morte « , et compose l’opéra  » Die tote stadt  » ( La ville morte). Fait unique dans l’histoire du genre, l’œuvre est simultanément donnée le même soir à Hambourg sous la baguette du compositeur lui-même et à Cologne, dirigée par Otto Klemperer. Le succès est immédiat, justifié et total. Les scènes du monde entier s’empressent de mettre l’œuvre à leur programme.

Malgré un profond respect pour le texte de Rodenbach, Korngold est contraint de faire quelques aménagements que lui imposent la forme musicale d’une part et l’indispensable variété des jeux scéniques qu’exige un opéra, d’autre part.

Dès l’Acte I, peu de temps après leur rencontre, dans la rapide intimité qui les unit déjà, Paul (Hugues) demande à Marietta (Jane) de lui chanter une chanson. Elle entonne ce lied mélancolique:  » Glück, das mir verblieb… «  (Bonheur qui me reste…). La douce fluidité de la voix de soprano lyrique y fait entendre également l’ensorcelante poésie du chant wagnérien et l’émouvante profondeur des lieder de Richard Strauss, toutes deux naturellement liées dans la composition cependant très personnelle de Korngold. Une merveille mélodique et vocale qui demeure, et sans doute pour toujours, la signature de cet opéra.

– Te voilà donc enfin, Marietta ! Chante ! Chante ta chanson triste !

Pour visionner dans de meilleures conditions d’image et de son cette vidéo romantique à souhait, superbement interprétée par Carol Neblett et René Kollo, il y a quelques années, cliquer sur le cœur : 

Glück, das mir verblieb,                                          Bonheur qui me reste
rück zu mir, mein treues Lieb.                               Viens avec moi, mon véritable Amour.
Abend sinkt im Hag                                                 Dans le bois le soir descend.
bist mir Licht und Tag.                                            Tu es ma lumière et mon jour.
Bange pochet Herz an Herz                                   Inquiet, un cœur bat contre un autre
Hoffnung schwingt sich himmelwärts.               [Tandis que] l’espoir escalade le ciel.

Wie wahr, ein traurig Lied.                                     Comme c’est vrai, une chanson triste.
Das Lied vom treuen Lieb,                                      Le chant du véritable amour
das sterben muss.                                                      Voué à la mort.

Ich kenne das Lied.                                                    Je connais ce chant,
Ich hört es oft in jungen,                                         Je l’ai souvent entendu,
in schöneren Tagen.                                                  Plus jeune, en des temps meilleurs.
Es hat noch eine Strophe                                         Il a encore d’autres vers,
weiß ich sie noch?                                                       M’en souvient-il encore ?

Naht auch Sorge trüb,                                               Bien que s’assombrisse la tristesse
rück zu mir, mein treues Lieb.                                Viens à moi, mon véritable amour.
Neig dein blaß Gesicht                                              Penche vers moi ton visage blême,
Sterben trennt uns nicht.                                         La mort ne nous séparera pas.
Mußt du einmal von mir gehn,                                Si tu devais un jour m’abandonner
glaub, es gibt ein Auferstehn.                                 Dis-toi qu’une vie existe après la vie.

Comment résister à cette autre Marietta, Anne-Sofie von Otter, venue chanter son lied au Théâtre du Châtelet en 2000, dans la belle version arrangée pour quintette avec piano et voix. Plus pudique, plus sereine, plus profonde, plus grave, mezzo-soprano oblige certes, mais absolu talent, incontestablement, qui sait le chemin du cœur.

 » Glück, das mir verblieb…  » : un sextuor vocal ?!

Le déjà grand compositeur, après le triomphe de « Die tote stadt », est promis à une brillante carrière qu’interrompra le nazisme. Korngold rejoindra les États-Unis où il deviendra le compositeur de musiques de film que l’on sait. Il persistera après 1946 à écrire des œuvres néo-romantiques qui n’auront plus les faveurs des temps nouveaux. Il n’en demeure pas moins un immense compositeur hélas trop peu souvent inscrit au répertoire.

A la pointe… du pinceau, de l’épée et du pied

De la pointe du pinceau à la pointe du pied, en passant, sulfureux Caravaggio oblige, par la pointe de l’épée.

Le pinceau

En abreuvant Michelangelo Merisi da Caravaggio de prestigieuses commandes, les puissants mécènes fort cultivés du début du XVIIème siècle, ouvraient grand les portes de la postérité à celui qui allait devenir l’incontestable maître du « clair-obscur » et de la représentation des ténèbres pour bien des artistes peintres qui lui succédèrent. Il reste pour nous tous, aujourd’hui, Le Caravage dont les œuvres d’un puissant réalisme font à la fois la fierté de tous les lieux qui peuvent exposer une de ses toiles, et le régal de nos sens quand nos regards la rencontrent.

Est-il plus doux plaisir que de lever sa coupe avec « Bacchus » ?

Caravaggio - Bacchus

Caravaggio – Bacchus – 1594 (Florence – Galerie des Offices)

De veiller, admiratif et recueilli, au repos de l’ « Amour endormi » ?

Caravaggio - Amour endormi

Caravaggio – Amour endormi – 1608 (Florence – Palais Pitti)

De tressaillir d’effroi et de fascination devant David vainqueur surgissant de l’ombre, la lame de l’épée encore chaude dans une main et brandissant de l’autre la tête tranchée de son ennemi Goliath ?

Caravaggio - David avec la tête de Goliath

Caravaggio – David avec la tête de Goliath – 1606 (Rome – Galerie Borghese)

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L’épée

Symbole d’un rang qui ne l’autorisait pas à la porter, si présente dans ses tableaux, et dans sa vie, cette épée, qu’il maniait avec succès et trop souvent, a mis Caravaggio dans de terribles situations tant vis à vis de ses mécènes que de ses juges. L’usage mortel qu’il en fit obligea le bretteur à fuir Rome pour échapper aux lourdes condamnations qui le sanctionnaient, sans qu’il pût jamais y revenir, même armé d’un pinceau. Si celui-ci faisait la lumière de sa gloire, celle-là, étrange symétrie entre l’œuvre et la vie, assombrissait le malheur de sa trop courte existence.

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Le pied

C’est par la pointe de son pied que le danseur conserve avec la terre un infinitésimal contact qui le relie à l’histoire. C’est donc par cette troisième pointe d’un triangle qui fermerait ainsi l’espace scénique d’un étrange théâtre où se jouerait en un souffle de beauté la biographie d’un génie, que le chorégraphe Mauro Bigonzetti fait entrer en scène le Staatsballet Berlin en 2008.

Par la chorégraphie de ce ballet en deux actes, il tient autant à rendre hommage à l’artiste Caravaggio qu’il admire, qu’à présenter le drame humain qui le traverse. Les soli, les pas de deux, de trois, ou les ensembles offrent tous au spectateur, parfois peut-être décontenancé, et la face enjouée du génie et les stigmates du crime.

Dans cet émouvant extrait du DVD de ce ballet, la merveilleuse Polina Semionova et le formidable Vladimir Malakhov dansent sur une musique du compositeur anglais John Taverner, «  Prayer of the hearth «  (Prière du cœur), interprétée en copte par la chanteuse islandaise Björk.

Fascinant tableau de chair ! Troublante prière à la pointe du cœur !

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Le Caravage - Martyr de St Mathieu

Le Caravage – Martyr de St Matthieu – 1600 (Rome – Église Saint-Louis-des-Français)

« Eh bien connais donc Phèdre… »

GARNIER Etienne Barthélemy (1759-1849) Phèdre après son aveu à Hippolyte

GARNIER Etienne Barthélemy (1759-1849) Phèdre après son aveu à Hippolyte

Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue
Un trouble s’éleva dans mon âme éperdue
Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler
Je sentis tout mon corps et transir et brûler.

Toute la tragédie de Phèdre est contenue dans ses quelques vers du premier acte. Elle aime. Mais celui qu’elle aime, Hippolyte, est le fils de Thésée, son époux.

Phèdre - Dominique Blanc

Après Jean-Louis Barrault en 1946, Antoine Vitez en 1975 et Anne Delbée en 1982, il était indispensable qu’en 2003 Patrice Chéreau s’emparât d’une des plus grandes pièces de théâtre, Phèdre de Jean Racine, pour en réaliser une mise en scène moderne, mais sans les excès outranciers du modernisme.

Dès l’exposition le choix est affiché de créer entre les personnages et le spectateur une proximité qui invite à pénétrer l’âme humaine par l’intimité douloureuse de sa déchirure. L’alexandrin, dépouillé du poids de sa tradition, débarrassé de son « obligatoire » césure à l’hémistiche, confère à l’expression du texte l’indispensable naturel qui le rend à la vie ; chaque exclamation interpelle, chaque interrogation questionne, vraiment. Il est loin le Grand Siècle retrouvé par Vitez ; loin aussi les artifices et le décorum de Versailles.

Même si, témoignage de la résignation des humains à l’inexorable fatalité, les bras et les regards s’envolent encore parfois vers le ciel où résident les Dieux, les passions n’en demeurent pas moins affaire de mortels. Avec Chéreau les épidermes entrent en scène. Le langage des corps confirme les conflits des sentiments exprimés par les mots, le geste soutient le vers ; désormais le sentiment repousse la tyrannie du seul verbe, si beau soit-il ; grâce au jeu du corps il ne marque plus l’arrêt à la porte de l’entendement, il file, spontané comme un flux de sang frais, jusqu’au cœur. Ici sans doute est la modernité, dans cette transition directe de l’émotion.

Ainsi Phèdre, amoureuse, en proie à son irrépressible désir incestueux, se rapproche-t-elle d’Hippolyte jusqu’à le sentir, le frôle-t-elle, se retenant à peine d’un coupable enlacement ; ainsi, impudique, va-telle même jusqu’à esquisser une sensuelle caresse sur sa nuque virile. Témoignage de sa sincérité, sa main, portée vers son cœur, finit, dans un élan de contrition, par dénuder son sein quémandant le glaive.

La « chorégraphie » de Chéreau permet aux autres personnages de la pièce de sortir de l’ombre discrète où les gardaient les mises en scène précédentes, laissant mieux percevoir les intrigues annexes ou connexes. Phèdre n’est donc pas seule victime au royaume des humains, affirme-t-il ainsi, validant son propos selon lequel la véritable tragédie qui la détruit tient en ce qu’elle se croit la seule à avoir commis le crime d’aimer.

Eh bien, pour connaître mieux Phèdre, et toute sa fureur, que le rideau se lève au beau milieu de la Scène 5 de l’Acte II :

Sur la scène, par la voix et le geste de Dominique Blanc, elle avoue son amour à Hippolyte (Eric Ruf), en 2003, aux Ateliers Berthier – Théâtre de l’Odéon, sous l’œil magistral du regretté Patrice Chéreau.

Comme un vif encouragement à découvrir encore à travers la captation de l’œuvre sur DVD, les contradictions et les outrances de cette petite fille de Zeus confrontée aux limites trop humaines de la liberté.

Elle est si loin la Phèdre que j’essayais d’apercevoir naguère derrière les étoiles d’encre qui constellaient la couverture violette de mon « Classique Larousse ». Je l’aimais tant déjà. Est-ce infidélité de l’aimer plus encore dans sa jeunesse nouvelle ?

PHÈDRE
[…]                                                           Je m’égare,
Seigneur ; ma folle ardeur malgré moi se déclare.
HIPPOLYTE
Je vois de votre amour l’effet prodigieux.
Tout mort qu’il est, Thésée est présent à vos yeux ;
Toujours de son amour votre âme est embrasée.
PHÈDRE
Oui, Prince, je languis, je brûle pour Thésée.
Je l’aime, non point tel que l’ont vu les enfers,
Volage adorateur de mille objets divers,
Qui va du Dieu des morts déshonorer la couche ;
Mais fidèle, mais fier, et même un peu farouche,
Charmant, jeune, traînant tous les coeurs après soi,
Tel qu’on dépeint nos Dieux, ou tel que je vous vois.
Il avait votre port, vos yeux, votre langage,
Cette noble pudeur colorait son visage,
Lorsque de notre Crète il traversa les flots,
Digne sujet des voeux des filles de Minos.
Que faisiez-vous alors ? Pourquoi sans Hyppolyte
Des héros de la Grèce assembla-t-il l’élite ?
Pourquoi, trop jeune encor, ne pûtes-vous alors
Entrer dans le vaisseau qui le mit sur nos bords ?
Par vous aurait péri le monstre de la Crète,
Malgré tous les détours de sa vaste retraite.
Pour en développer l’embarras incertain,
Ma soeur du fil fatal eût armé votre main.
Mais non, dans ce dessein je l’aurais devancée :
L’amour m’en eût d’abord inspiré la pensée.
C’est moi, Prince, c’est moi dont l’utile secours
Vous eût du Labyrinthe enseigné les détours.
Que de soins m’eût coûtés cette tête charmante !
Un fil n’eût point assez rassuré votre amante.
Compagne du péril qu’il vous fallait chercher,
Moi-même devant vous j’aurais voulu marcher ;
Et Phèdre, au Labyrinthe avec vous descendue,
Se serait avec vous retrouvée ou perdue.
HIPPOLYTE
Dieux ! qu’est-ce que j’entends ? Madame, oubliez-vous
Que Thésée est mon père et qu’il est votre époux ?
PHÈDRE
Et sur quoi jugez-vous que j’en perds la mémoire,
Prince ? Aurais-je perdu tout le soin de ma gloire; ?
HIPPOLYTE
Madame, pardonnez. J’avoue, en rougissant,
Que j’accusais à tort un discours innocent.
Ma honte ne peut plus soutenir votre vue ;
Et je vais…
PHÈDRE
Ah ! cruel, tu m’as trop entendue.
Je t’en ai dit assez pour te tirer d’erreur.
Hé bien ! connais donc Phèdre et toute sa fureur.
J’aime. Ne pense pas qu’au moment que je t’aime,
Innocente à mes yeux je m’approuve moi-même,
Ni que du fol amour qui trouble ma raison
Ma lâche complaisance ait nourri le poison.
Objet infortuné des vengeances célestes,
Je m’abhorre encor plus que tu ne me détestes.
Les Dieux m’en sont témoins, ces Dieux qui dans mon flanc
Ont allumé le feu fatal à tout mon sang,
Ces Dieux qui se sont fait une gloire; cruelle
De séduire le cœur d’une faible mortelle.
Toi-même en ton esprit rappelle le passé.
C’est peu de t’avoir fui, cruel, je t’ai chassé.
J’ai voulu te paraître odieuse, inhumaine.
Pour mieux te résister, j’ai recherché ta haine.
De quoi m’ont profité mes inutiles soins ?
Tu me haïssais plus, je ne t’aimais pas moins.
Tes malheurs te prêtaient encor de nouveaux charmes.
J’ai langui, j’ai séché, dans les feux, dans les larmes.
Il suffit de tes yeux pour t’en persuader,
Si tes yeux un moment pouvaient me regarder.
Que dis-je ? Cet aveu que je viens de te faire,
Cet aveu si honteux, le crois-tu volontaire ?
Tremblante pour un fils que je n’osais trahir,
Je te venais prier de ne le point haïr.
Faibles projets d’un cœur trop plein de ce qu’il aime !
Hélas ! je ne t’ai pu parler que de toi-même.
Venge-toi, punis-moi d’un odieux amour.
Digne fils du héros qui t’a donné le jour,
Délivre l’univers d’un monstre qui t’irrite.
La veuve de Thésée ose aimer Hippolyte !
Crois-moi, ce monstre affreux ne doit point t’échapper.
Voilà mon cœur. C’est là que ta main doit frapper.
Impatient déjà d’expier son offense,
Au-devant de ton bras je le sens qui s’avance.
Frappe. Ou si tu le crois indigne de tes coups,
Si ta haine m’envie un supplice si doux,
Ou si d’un sang trop vil ta main serait trempée,
Au défaut de ton bras prête-moi ton épée.
Donne.
OENONE
Que faites-vous, Madame ? Justes Dieux !
Mais on vient. Évitez des témoins odieux ;
Venez, rentrez, fuyez une honte certaine.

Phèdre - Classique Larousse

 

L’art de perdre…

Quand le sujet qu’on choisit pour son article trouve des échos multiples dans des domaines aussi variés que la poésie, l’histoire de la littérature américaine ou le cinéma brésilien, la tentation est forte de vouloir être exhaustif (ou presque), au détriment, souvent, de la simplicité et de la concision que suppose l’exercice. Façon d’annoncer, comme une excuse, que ce billet pourrait bien être un peu long.

Elizabeth Bishop (1911-1979)

Elizabeth Bishop (1911-1979)

L’art de perdre, c’est d’abord une philosophie, un mode de vie, mais c’est aussi ce beau poème, « One art » , d’une immense poétesse américaine du XXème siècle, Elizabeth Bishop qui enseignait dans les années 70 à la Harvard University puis au Massachusetts Institute of Technology, après avoir obtenu, entre autres reconnaissances exceptionnelles, le Prix Pulitzer de Poésie (1956).

C’est à son talent que l’on doit les premières traductions en anglais du poète mexicain Ottavio Paz.

Elizabeth Bishop ne voulait en aucune manière qu’on la qualifiât de « poétesse » ou de « poète féministe », et refusait de figurer à ces titres dans une quelconque anthologie ; seul suffisait, disait-elle, qu’on l’appelât « poète ».

Elle aimait à citer à ses étudiants cette remarque de Paul Valéry : « Un poème n’est jamais fini, seulement abandonné. »

&

One art

The art of losing isn’t hard to master;
so many things seem filled with the intent
to be lost that their loss is no disaster.

Lose something every day. Accept the fluster
of lost door keys, the hour badly spent.
The art of losing isn’t hard to master.

Then practice losing farther, losing faster :
places, and names, and where it was you meant
to travel. None of these will bring disaster.

I lost my mother’s watch. And look! my last, or
next-to-last, of three loved houses went.
The art of losing isn’t hard to master.

I lost two cities, lovely ones. And, vaster,
some realms I owned, two rivers, a continent.
I missed them, but it wasn’t a disaster.

…Even losing you (the joking voice, a gesture
I love) I shan’t have lied. It’s evident
the art of losing’s not too hard to master
though it may look like (Write it!) like a disaster.

Elizabeth Bishop (Traduction française à la fin du billet)

&

C’est un épisode majeur de sa vie que le cinéaste brésilien Bruno Barreto (« 4 jours en septembre » , « Dona Flor et ses deux maris »), a présenté récemment, sous le titre brésilien « Flores Raras » ou américain, « Reaching for the moon » (Atteindre la lune). Un film émouvant, à la fois sensuel et poétique, sur la période brésilienne d’Elizabeth Bishop dans les années 1950-60. (Film non sorti en France)

Reaching for the Moon Écrit à partir du livre biographique de Carmen Oliveira, paru en 1995, (« Rare and commonplace flowers »), et servi magnifiquement par deux actrices sensibles et justes, ce film raconte l’histoire réelle de la relation saphique et passionnée que vécut pendant quinze ans Elizabeth Bishop – partie, en mal d’inspiration, se ressourcer au Brésil – avec l’architecte renommée de Rio de Janeiro, Lota de Macedo Soares.

Le film s’ouvre sur les vers d’une première version du poème « L’Art de perdre » lu par l’auteure. Mais la perdante n’est pas celle que l’on croit au demeurant ; c’est Mary, l’amie à qui Elizabeth est venue rendre visite, et dont elle découvre qu’elle est la compagne de Lota.

Si les premières rencontres entre Elizabeth et Lota confinent à l’affrontement, très vite la barrière de glace qui sépare les deux femmes aux tempéraments diamétralement opposés va fondre sous les chaleurs de plus en plus intenses de la passion qui les pousse l’une vers l’autre, reléguant Mary dans la coulisse de leur histoire. – Lota lui « achètera » un enfant pour apaiser sa tristesse d’avoir été abandonnée.

Choyée par Lota, Elizabeth s’épanouit au Brésil, elle écrit, obtient des récompenses à foison – dont son Prix Pulitzer – mais son alcoolisme, les ressentiments de Mary et les difficultés professionnelles de Lota dans la construction du Parc Flamengo à Rio, auront raison de ces temps heureux. La séparation devient inéluctable, Elizabeth retourne enseigner aux États-Unis, Lota affaiblie jusqu’à la dépression par sa passion amoureuse la rejoint et se suicide.

&

Deux merveilleuses actrices, Miranda Otto incarnant Elizabeth, et Gloria Pires dans le rôle de Lota, nous emportent à travers les paysages de rêve de Rio de Janeiro dans les émois sensuels de leur intimité. L’authenticité des personnages passionnés qu’elles incarnent nous interroge en permanence, au-delà de leur histoire, sur les moteurs véritables de la création.

Deux fleurs rares, assurément.

Lota de Macedo Soares (1910-1967)

Lota de Macedo Soares (1910-1967)

&

Voici la bande annonce de ce film dont je ne sache pas qu’il existe une version française.

&

Dans l’art de perdre il n’est pas dur de passer maître ;
tant de choses semblent si pleines d’envie
d’être perdues que leur perte n’est pas un désastre.

Perds chaque jour quelque chose. L’affolement de perdre
tes clés, accepte-le, et l’heure gâchée qui suit.
Dans l’art de perdre il n’est pas dur de passer maître.

Puis entraîne toi, va plus vite, il faut étendre
tes pertes : aux endroits, aux noms, au lieu où tu fis
le projet d’aller. Rien là qui soit un désastre.

J’ai perdu la montre de ma mère. La dernière
ou l’avant-dernière de trois maisons aimées : partie !
Dans l’art de perdre il n’est pas dur de passer maître.

J’ai perdu deux villes, de jolies villes. Et, plus vastes,
des royaumes que j’avais, deux rivières, tout un pays.
Ils me manquent, mais il n’y eut pas là de désastre.

Même en te perdant (la voix qui plaisante, un geste
que j’aime) je n’aurai pas menti. A l’évidence, oui,
dans l’art de perdre il n’est pas trop dur d’être maître
même si il y a là comme (écris-le !) comme un désastre.

Elizabeth Bishop, Géographie III, traduction de Alix Cléo Roubaud, Linda Orr et Claude Mouchard, Circé, 1991, p. 58 et 59.

Sur les Champs

Pour le plaisir, simplement pour 2 minutes 16 de plaisir, une des plus belles scènes d’amour du cinéma. Une scène d’orgie en vérité où des images en noir et blanc se font lascivement caresser par les divagations sensuelles d’une trompette à la tombée du jour sur les Champs Élysées.

Raffinement des sens :

Louis Malle à la réalisation (c’est son premier long métrage)

Jeanne Moreau (alias Madame Tavernier) pour traverser le Paris de 1958 devant la caméra d’Henri Decae

Miles Davis à la trompette. Miles et ses musiciens ont enregistré la bande son du film en quelques heures seulement sans préparation.

« Ascenseur pour l’échafaud », évidemment!

On ne s’en lasse pas.

Le jeune homme et la Mort

« Le Jeune Homme et la Mort, est-ce un ballet ? Non, c’est un mimodrame où la pantomime exagère son style jusqu’à celui de la danse. C’est une pièce muette où je m’efforce de communiquer aux gestes le relief des mots et des cris. C’est la parole traduite dans le langage corporel. Ce sont des monologues et des dialogues qui usent des mêmes vocables que la peinture, la sculpture et la musique. »
(Jean Cocteau,  Arguments chorégraphiques)

Jean Cocteau (1889-1963)

Jean Cocteau (1889-1963)

Roland Petit, en 1946, réalise cette chorégraphie sur un argument fort détaillé de Jean Cocteau, et obtient très vite un franc et durable succès avec ce spectacle présenté à Paris aux Théâtre des Champs Elysées. La mise en décor originale était confiée à Wakhévich. – La petite histoire raconte que, les budgets fort serrés en cette période d’après-guerre ont conduit Roland Petit à réutiliser pour un coût modique les décors d’un film dont le tournage venait de se terminer.

Roland Petit (1924-2011)

Roland Petit (1924-2011)

La musique entêtante, lancinante, comme une infinie spirale sonore qui emporte notre jeune homme vers son inexorable destin n’est autre que la Passacaille de Jean-Sébastien Bach dont Cocteau a demandé au compositeur italien Ottorino Respighi d’écrire les arrangements pour la scène. (Respighi est surtout connu de nos jours pour ses deux très beaux poèmes symphoniques écrits au début du XXe siècle : « Fontane di Roma » et « Pini di Roma »). Anecdote, ici encore, la musique initialement conçue pour ce ballet était une composition de jazz; mais Cocteau préférant une composition classique, ce n’est qu’une fois les chorégraphies réglées que l’on intégra la nouvelle partition.

Ottorino Respighi (1879-1936)

Ottorino Respighi (1879-1936)

L’approche de l’art chorégraphique n’est pas une nouveauté pour Jean Cocteau, qui, dans les années 20 déjà, avait participé à la réalisation des Ballets Russes pour la partie concernant les décors et les costumes.

Il dira d’ailleurs, lors de son association avec Roland Petit en 1945 pour la création du « Jeune homme et la Mort » : « Il ne nous restait que les cendres du Phénix inoubliable de Serge de Diaghilev ».

L’argument

Dans sa petite mansarde, un jeune artiste peintre partagé entre dépit et impatience, attend son amante qui tarde à venir. Quand elle arrive, de fort mauvaise humeur, c’est pour lui manifester la piètre considération qu’elle nourrit à son égard, voire son mépris. Lorsque le jeune homme menace de se suicider, elle se garde bien de l’en dissuader et l’incite plutôt au pire, puis, subitement s’en va. Désormais seul le jeune homme passe de la colère violente au sombre désespoir et finit par se pendre.

La Mort qui a pris les traits de l’amante terrible, étincelante dans la blancheur immaculée de sa robe de soirée, vient alors chercher le malheureux suicidé dont elle recouvre le visage avec le masque symbolique du squelette, et à travers les toits de Paris le conduit, étrange procession, vers l’éternel inconnu.

Dans la première interprétation de ce « mimodrame » le rôle du jeune homme fut confié à Jean Babilée et Nathalie Philippart joua la Mort. Ces danseurs n’existent plus aujourd’hui que dans la mémoire des vieux initiés. Bien plus célèbres sont les jeunes hommes qui suivirent, tels Mikhaïl Barychnikov ou Rudolph Noureev. Ce dernier ne présenta pas l’œuvre sur scène, mais l’enregistra en 1965 avec pour partenaire la non moins célèbre Zizi Jeanmaire, l’épouse de Roland Petit.

La version qu’en donnent ici Nicolas Le Riche et Marie-Agnès Gillot a peu à envier aux illustres versions précédentes.

Entrons dans les tourments de ce drame!

Contemplons la Mort accomplir ses basses œuvres!

Admirons les derniers instants d’une jeune vie perdue!