Billet N° 500 : « Nuits d’absence »

Qu’il aura mis du temps à sortir ce 500ème billet ! Jamais un article de ce blog n’aura connu aussi longue gestation, pas même le tout premier.

Mais le voici, enfin ! Il n’est pas facile en vérité de se présenter comme la dernière perle de ce collier commencé il y a près de 3 ans, lorsque imaginer la publication d’une dizaine de billets seulement me semblait une bien folle prétention.

Fin provisoire ou ultime conclusion, qui pourrait le dire aujourd’hui ? Disons plutôt interruption à durée indéterminée. Non pas par manque de perles, tant s’en faut : elles sont si nombreuses encore à rouler sur mon clavier, toutes irisées, sous la clarté de ma lampe, des milliers de nuances kaléidoscopiques dont savent se parer les émotions vraies. Seulement donc, et tout simplement, parce que le temps me semble venu de marquer la pause…

Depuis 34 mois, l’une suivant l’autre, mes chères Perles d’Orphée, que vous avez accueillies avec fidélité, bienveillance et amitié, auront été, ainsi que je l’ai souvent évoqué, le journal intime que jamais je n’aurais écrit pour moi-même. Suffisamment pudique, je l’espère, pour n’avoir envahi personne des joies et des peines de mon existence, mais toujours sincère – de cette sincérité que l’on se doit déjà à soi-même – tant chaque perle que j’y ai partagée n’a été que le choix du cœur. Un écho à cette juste remarque du poète : « On ne t’a rien donné si on ne t’a donné le cœur. »

Choix du cœur, encore, évidemment, pour vous transmettre, en me retirant, cette nuit, sur la pointe des pieds, l’immense MERCI que je vous dois :

« Nuits d’absence »

par deux formidables poètes, Jean-Roger Caussimon et Léo Férré, bénis par Orphée lui-même, qui ont si magnifiquement reçu des plus grands qui les ont précédés, sur des images sensibles d’un youtuber inconnu que je salue.

« Cet éclat blême sur le givre
Est-ce la lune… ou le soleil ? »

II est des nuits où je m’absente
Discrètement, secrètement…
Mon image seule est présente
Elle a mon front, mes vêtements…
C’est mon sosie dans cette glace
C’est mon double de cinéma…
À ce reflet qui me remplace
Tu jurerais… que je suis là…

Mais je survole en deltaplane
Les sommets bleus des Pyrénées
En Andorre-la-Catalane
Je laisse aller ma destinée…
Je foule aux pieds un champ de seigle
Ou bien, peut-être, un champ de blé
Dans les airs, j’ai croisé des aigles
Et je croyais leur ressembler…

Le vent d’été, parfois, m’entraîne
Trop loin, c’est un risque à courir
Dans le tumulte des arènes
Je suis tout ce qui doit mourir…
Je suis la pauvre haridelle
Au ventre ouvert par le toro…
Je suis le toro qui chancelle
Je suis la peur… du torero…
Jour de semaine ou bien dimanche ?
Tout frissonnant dans le dégel
Je suis au bord de la mer Blanche
Dans la nuit blanche d’Arkhangelsk…
J’interpelle des marins ivres
Autant d’alcool que de sommeil :
« Cet éclat blême sur le givre
Est-ce la lune… ou le soleil ? »

Le jour pâle attriste les meubles
Et voilà, c’est déjà demain
Le gel persiste aux yeux aveugles
De mon chien qui cherche ma main…
Et toi, tu dors dans le silence
Où, sans moi, tu sais recouvrer
Ce calme visage d’enfance
Qui m’attendrit… jusqu’à pleurer…

Il est des nuits où je m’absente
Discrètement, secrètement…
Mon image seule est présente
Elle a mon front mes vêtements…
C’est mon sosie dans cette glace
C’est mon double de cinéma
À ce reflet qui me remplace
Tu jurerais… que je suis là…

Il est des nuits, où je m’absente
Discrètement, secrètement…
Mon image seule est présente
Elle a mon front mes vêtements…
C’est mon sosie dans cette glace
C’est mon double de cinéma
À ce reflet qui me remplace
Tu jurerais… que je suis là…

. . .

La nuit 31 – Le « Songe »

Henry Fuselli - Tatiana et Bottom (Songe d'une nuit d'été)

Henry Fuselli – Titania et Bottom (Songe d’une nuit d’été)

« J’ai fait un rêve extraordinaire, un rêve comme l’esprit humain ne peut en concevoir, un rêve qui avait l’air d’une réalité mais qui était comme un rêve – On passerait pour un âne à prétendre expliquer un pareil songe. »

Shakespeare – Le songe d’une nuit d’été  (Bottom, Acte IV Scène 1)

Aussi, cher Bottom, personne ici ne se risquerait à provoquer le sort qui vous a déjà coiffé de cette tête d’âne. Chacun se chargera bien lui-même de trouver son chemin dans l’épaisseur de cette forêt magique à travers le labyrinthe d’étranges intrigues amoureuses qui s’y développent entre elfes et fées, sur fond de mise en abyme théâtrale.

Paul Gervais - Folie de Titania - 1897 (Songe d'une nuit d'été)

Paul Gervais – Folie de Titania – 1897 (Songe d’une nuit d’été)

Personne, soyez en assuré, ne se mêlera de la scène de ménage qui oppose la reine des fées, Titania, à son époux, le roi des elfes, Obéron.

Thomas Stothard (1755-1834) - Oberon et Titania - A_Midsummer Night's Dream

Thomas Stothard (1755-1834) – Oberon et Titania (A Midsummer Night’s Dream)

Nul, je le promets, ne cherchera le secret de Puck, le facétieux lutin, qui aura profité du sommeil de la fée pour la rendre amoureuse du premier venu…

Joshua Reynolds (1723-1792) - Puck (Songe d'une nuit d'été)

Joshua Reynolds (1723-1792) – Puck (Songe d’une nuit d’été)

Mais tous, n’en doutez point, vous envieront, cher âne, d’avoir été, cette nuit, cet heureux-là…

Edwin Landseer -Titania et Bottom (Scène du Songe d'une nuit d'été) - 1848

Edwin Landseer -Titania et Bottom (Scène du Songe d’une nuit d’été) – 1848

ƒ ƒ ƒ ƒ ƒ

Les songes, et à fortiori quand ils ont trouvé leur souffle dans les imaginaires des plus brillants artistes, ont deux particularités essentielles : la première, c’est qu’ils ne meurent, ni ne vieillissent jamais ; la seconde, c’est qu’ils se racontent éternellement, s’accommodant à qui mieux mieux des talents les plus variés de leurs passeurs.

Cependant – et je gage que l’affirmation sera largement partagée – l’un deux, et pas des moindres, Félix Mendelssohn, me semble avoir été le plus inspiré d’entre tous. Peut-être parce que, jeune musicien génial de 17 ans, Félix avait déjà offert à sa sensibilité créatrice de pénétrer le monde merveilleux des elfes et des gnomes. Lorsque, compositeur de 34 ans, pleinement affirmé , il écrit la musique de scène pour la comédie de Shakespeare, « Ein sommernachtstraum » (Songe d’une nuit d’été), il jette sur la pièce de théâtre un éclat du plus heureux effet.  Au point que Franz Liszt écrira quelques années plus tard, à propos du « Songe », cet hommage lumineux :

« Personne ne sut, comme lui, décrire le parfum d’arc-en-ciel, le chatoiement nacré de ces petits lutins, rendre le brillant apparat d’une cérémonie de mariage à la cour. »

Des huit pièces qui composent cette musique, parmi les plus belles du Maestro, et même si l’une d’elle n’est autre que cette sempiternelle « marche nuptiale » que l’on sert sur tous les tons à tous nos mariages et à leurs parodies, le Scherzo qui suit immédiatement l’Ouverture n’a jamais cessé de stimuler mon enthousiasme. Musique qui chante, qui danse, qui appelle à la liesse insouciante, et qui obstinément tient à nous rappeler que la vie, au fond, n’est qu’un rêve, un divertissement, une plaisanterie.

Allez, pour entrer dans la danse, rejoignons les images qui accompagnaient ce magnifique scherzo – ou l’inverse – dans le film « A Midsummer Night’sDream », de William Dieterle et Max Reinhardt, en 1935 :

Et continuons le rêve, car il ne faut que dix doigts, dix doigts seulement, à Yuja Wang pour jouer la transcription pour piano qu’en faisait Rachmaninov à la même époque :

ƒ ƒ ƒ ƒ ƒ

Et Puck de conclure, évidemment :

« Ombres que nous sommes, si nous avons déplu, figurez-vous seulement (et tout sera réparé) que vous n’avez fait qu’un somme, pendant que ces visions vous apparaissaient »

La nuit 30 – Mélodie sentimentale ou le « bonheur d’être triste »

« La mélancolie est un crépuscule. La souffrance s’y fond dans une sombre joie. La mélancolie, c’est le bonheur d’être triste. »

Victor Hugo – Les Travailleurs de la mer

Où notre âme élégiaque peut-elle mieux que dans la « saudade » de la mélodie brésilienne chercher l’écho de cette indéfinissable sensation mélancolique qui la maintient en état d’impesanteur au milieu des halos d’une tristesse diffuse, là-même où ose à peine se dissimuler la suavité de l’inavouable plaisir que cette lascivité lui procure ? Comme si cet état mélancolique constituait pour nous-même l’indispensable preuve de notre existence, légitimation, s’il en était besoin, de l’ineffable bonheur qu’elle confère à nos instants crépusculaires.

Seul le chant mélodieux d’Orphée, l’inconsolable, sait raconter l’abondance et le manque… Orphée est brésilien, n’est-ce pas ? Et le poète n’ignore pas, quand, depuis la nuit de ce « pays de lumière, de sel et d’eau », il choisit de nous caresser le cœur en boucle avec une mélodie sentimentale, qu’il nous téléporte subrepticement, petit à petit, dans l’intime de l’âme brésilienne, comme devant le miroir de nos propres langueurs.

Ainsi s’invente une histoire…

Tout commence un soir, à Rio de Janeiro, loin des tambourins métalliques des cariocas en fête, dans le fauteuil de velours d’une petite salle de concert. Une soprano, charmante, gracieuse, Nadine Sierra, entre en scène accompagnée de son pianiste. Elle chante, elle enchante… Après les merveilles de son répertoire, joyeux, sucré, savant, quelques bis, délicieux. Enfin, l’ultime morceau du récital, un hommage au plus romantique des compositeurs brésiliens : Nadine, négligemment appuyée sur le piano, interprète une pièce d’Heitor Villa-Lobos, « Melodia sentimental », composée en 1950 – quelques années avant sa mort – sur une poésie de Dora Vasconcellos.

Un rien compassé, certes, mais un bonheur ! Un bonheur de douce mélancolie !…

La mélodie me poursuivra jusqu’au bout de la nuit… La mélancolie aussi.

Acorda, vem ver a lua
Que dorme na noite escura
Que surge tão bela e branca
Derramando doçura
Clara chama silente
Ardendo meu sonhar..

As asas da noite que surgem
E correm no espaço profundo
Oh, doce amada, desperta
Vem dar teu calor ao luar

Quisera saber-te minha
Na hora serena e calma
A sombra confia ao vento
O limite da espera
Quando dentro da noite
Reclama o teu amor

Acorda, vem olhar a lua
Que brilha na noite escura
Querida, és linda e meiga
Sentir meu amor e sonhar

Réveille-toi, viens voir la lune
qui dort dans la nuit noire
qui surgit si belle et blanche
fontaine de douceur
claire flamme silencieuse
brûlant mes songes..

Les ailes de la nuit qui apparaissent
et traversent les profondeurs de l’espace
oh, bien aimée, réveille-toi
viens donner ta chaleur au clair de lune

J’aimerais te savoir mienne
à l’heure sereine et calme
où l’ombre confie au vent
la limite de l’attente
quand dans la nuit
elle réclame ton amour

Réveille-toi, viens voir la lune
qui brille dans la nuit noire
Chérie, si belle, si tendre,
reçois mon amour et rêve

&

Quelques tranches de « carne de sol » et une ou deux « caïpirinha » plus tard, me voici entraîné dans la chaude nuit brésilienne. On a décidé, cadeau d’une amitié soudaine, de m’emmener au « Vivo Rio » écouter la grande Maria Bethania. Quand nous arrivons dans la salle comble où elle se produit ce soir, elle a, depuis de longues minutes déjà, hypnotisé la foule inconditionnelle de ses admirateurs. Du fond du théâtre enthousiaste où nous attendons de pouvoir prendre place, nous voyons Maria revenir sur le plateau après une courte pause. Dès que, dans un balancement nonchalant, les lampions du décor tamisent leur déjà pâle lumière, le silence s’empare des lieux désormais en apnée. Discrètement soutenue par quelques accords de guitare, Maria dit quelques vers extraits du célèbre poème « Patria minha » (Ma patrie) du non moins célèbre Vinicius de Moraes, avant d’enchainer la désormais mienne « Melodia sentimental ».

A croire qu’elle m’avait attendu…

Patria Minha (Vinicius de Moraes)

Se me perguntarem o que é a minha pátria, direi :
Não sei. De fato, não sei
Como, por que e quando a minha pátria
Mas sei que a minha pátria é a luz, o sal e a água
Que elaboram e liquefazem a minha mágoa
Em longas lágrimas amargas.

Si l’on me demande quelle est ma patrie, je dirai :
Je ne sais pas. De fait, je ne sais pas
Comment, pourquoi ou quand ma patrie
Mais je sais que ma patrie est la lumière, le sel et l’eau
Qui façonnent et liquéfient ma douleur
En de longues larmes amères.

Autre lieu, autre voix, autre accent, plus populaire sans doute, mais même parfum de douce mélancolie où confusément se mêlent fumet de souvenir et arôme d’espérance.

&

Mais, on le sait, la nuit à Rio ne prend fin qu’avec l’apparition des premiers rayons du soleil sur la baie. Alors, après son enivrant concert, notre « Abelha-rainha » (Reine des abeilles), comme on surnomme ici Maria Bethania, que nous sommes allé saluer dans sa loge, nous a invités à attendre le bel astre sur sa terrasse, en haut de sa colline. Des heures et des heures magiques pendant lesquelles chacun a partagé sans pudeur, mais avec une infinie délicatesse, ses sentiments, d’un trait de guitare, d’un hochement rythmé de la tête, ou en mêlant simplement son fredonnement à la chorale improvisée, plongeant de temps à autre un regard admiratif vers le scintillement des braises éternelles éparpillées tout en bas.  

Et puis, aux derniers instants de la nuit, avant que nous nous séparions, Maria a bien voulu, partager avec nous l’un de ses enregistrements de « Melodia sentimental ». A l’observer s’écouter elle-même, qui aurait encore osé un doute ?

« La mélancolie c’est le bonheur d’être triste. »

&  &  &

La nuit 29 – Flocons de lune

Lune neige forêt

Nuit de plus haute lune

O l’immobile nuit sous le regard !
Tant de silence à la matière confondu,
Matière pure, en blancheur résolue,
Flocons, plus que de neige, de lueurs !

Visible enfin, le froid lui-même enchante,
Resplendissant ici tel le tissu
De ces rayons, au loin, qui perpétuent
Sur la paroi de lune leur empreinte.

Surface blanche, étale, où se rassemble
Le plus nocturne, arrachant à l’objet
Tout le détail qu’il abandonne à l’ombre,

Et quelques fonds tenaces de planète
Renforcent, parachèvent l’étendue :
Nuit de neige et de lune – et ma stupeur !

Jorge Guillén

(in Cantique – Poèmes choisis traduits par Claude Esteban – Gallimard – collection Du monde entier)

Extrait de la 4ème de couverture rédigée par Claude Esteban :

Longtemps Jorge Guillén a été le poète d’un livre unique, Cántico, dont l’édition originale – un recueil de soixante-quinze poèmes – avait paru à Madrid en 1928, et qui a trouvé son aboutissement en 1950 sous la forme d’un ouvrage comportant plus de trois cents poèmes et quelque cinq cents pages – dont on propose ici les moments majeurs. Ce livre, au terme de trente années, est demeuré conforme à la vocation d’unité que le poète espagnol s’était fixée : une «œuvre» qui ne se présente point comme une simple récollection, fatalement contingente, de fragments, mais qui, à l’instar des Fleurs du mal ou de Leaves of grass, offre au lecteur une sorte de configuration architecturale où le développement successif aille de pair avec une croissance quasiment organique de l’ensemble.

Le dessein de Cantique a été défini par Guillén lui-même dans sa dédicace finale à Pedro Salinas : « Consumer la plénitude de l’être en la plénitude fidèle des paroles »

[…]

Sensation du soir : Triste, la beauté ?

« Ne sommes-nous pas parfois enclins à croire que Mozart n’a jamais été sali par la pensée de la mort, et n’a jamais été infecté par ses tristesses délétères. Bien que, dans une lettre écrite quelques années avant sa disparition, il confesse son intimité avec la pensée de la mort, il serait pourtant difficile d’y trouver à cette époque, si l’on excepte la fatigue et l’élan comprimé, une réflexion morbide, qui aurait tendu ses arcs noirs au dessus de son univers. »

Cioran – « Le livre des leurres » 1936 – Quarto Gallimard, p. 177

Mozart par LangeCes « arcs noirs », que sa santé fragile lui avait pourtant laissé apercevoir dans sa jeunesse, la vie s’était chargée de les bander autour de lui en 1778, lors du douloureux décès de sa mère. Une fois encore les voici « tendus au dessus de son univers » en cette année 1787, millésime de « Don Giovanni » et de la « Petite Musique de Nuit ». La lettre en date du 4 avril que Wolfgang Amadeus écrit à son père malade qui vit ses derniers instants, donne au jeune homme de 31 ans l’occasion d’affirmer sa pleine lucidité vis à vis de la mort :

« Comme la mort, à y regarder de plus près est le vrai but de la vie, je me suis, depuis quelques années, tellement familiarisé avec cette véritable, parfaite, amie de l’homme, que son image m’est très apaisante et réconfortante ! Je ne me couche jamais sans songer que le lendemain peut-être, si jeune que je sois, je ne serai plus là… »

C’est sans doute à cette subtile clairvoyance que l’on doit la délicate retenue qui préside à l’expression contemplative – indéniablement mélancolique pourtant – de ce joyau qu’est le lied « Abendempfindung ». Mozart l’écrit en juin 1787, quelques semaines à peine après la mort de Léopold, son père… Il ne serait pas surprenant que la partition ait conservé quelques traces de son émotion, les larmes ont la fâcheuse manie de nous échapper.

Plus on se délecte de la grâce béate de cette musique, plus grande est la tentation de rejoindre en pensée ce musicologue italien* qui déclarait que la contemplation sereine de la mort qu’inspire ce texte musical lui apparait comme une préfiguration de sa manifestation définitive et suprême que Mozart exprimera dans son œuvre ultime, le « Requiem ».

* Pier-Luigi Petrobelli

C’est avec toute la lumière de sa voix que Sophie Karthäuser éclaire ce soir de profonde intimité.

Triste, la beauté ?

Abendempfindung

Abend ist’s, die Sonne ist verschwunden,
Und der Mond strahlt Silberglanz
So entflieh’n des Lebens schönste Stunden
Flieh’ vorüber wie im Tanz

Bald entflieht des Lebens bunte Szene,
Und der vorhang rollt herab.
Aus ist unser Spiel ! Des Freundes Träne
Fliesset schon auf unser Grab.

Bald vielleicht mir weht, wie Weswind leise,
Eine stille Ahnung zu-
Schliess’ ich deises Lebens Pilgerreise,
Fliege in dans Land der Ruh’.

Werd’t ihr dann an meinem Grabe weinen
Trauernd meine Asche seh’n,
Dann, o Freunde, will ich euxh erscheinen
Und will Himmel auf euch weh’n.

Schenk’ auch du ein Tränchen mir
Und pflücke mir ein Veilchen auf mein Grab.
Und mit deinem seelenvollen Blicke
Sieh’ dann sanft auf mich herab.

Weih’ mir eine Träne und ach !
Schäme dich nur nicht, sir mir zu weih’n
O sie wird in meinem Diademe
Dann die Schönste Perle sein.

(?) Joachim Heinrich Campe (1746-1818)

Sensation du soir

C’est le soir, le soleil s’est retiré
Et la lune brille d’un éclat argenté.
Ainsi s’enfuient les plus belles heures de la vie,
Qui s’envolent comme en dansant.

Bientôt s’éteindra la scène bariolée de l’existence,
Et le rideau tombera.
Terminé notre spectacle, la larme de l’ami
Coulera déjà sur notre tombe.

Bientôt peut-être (comme un léger vent d’ouest,
Un paisible pressentiment m’envahit)
Achèverai-je mon pèlerinage à travers cette vie
Et m’envolerai-je pour le royaume de paix.

Alors vous pleurerez sur ma tombe,
Affligés, vous penchant sur mes cendres ;
Alors je vous apparaîtrai, mes amis,
Et du ciel, vous adresserai un signe.

Toi aussi, fais-moi don d’une petite larme
Et cueille pour moi une violette sur ma tombe,
Puis vers moi, doucement, incline
Ton regard plein d’âme.

Offre-moi une larme, ne redoute la honte
De t’épancher pour moi.
Sur mon diadème, alors, cette larme sera
La perle la plus belle.

La nuit 23 – Un abri, un guide

Maximilien Luce - Louvre et pont du Carrousel de nuit

Maximilien Luce – Louvre et pont du Carrousel de nuit – 1890

Attendre que la Nuit…

Attendre que la Nuit, toujours reconnaissable
A sa grande altitude où n’atteint pas le vent,
Mais le malheur des hommes,
Vienne allumer ses feux intimes et tremblants
Et dépose sans bruit ses barques de pêcheurs,
Ses lanternes de bord que le ciel a bercées,
Ses filets étoilés dans notre âme élargie,
Attendre qu’elle trouve en nous sa confidente
Grâce à mille reflets et secrets mouvements
Et qu’elle nous attire à ses mains de fourrure,
Nous les enfants perdus, maltraités par le jour
Et la grande lumière,
Ramassés par la Nuit poreuse et pénétrante,
Plus sûre qu’un lit sûr sous un toit familier,
C’est l’abri murmurant qui nous tient compagnie,
C’est la couche où poser la tête qui déjà
Commence à graviter,
A s’étoiler en nous, à trouver son chemin.

Jules Supervielle, tiré de Amis inconnus (1934)

La nuit 22 – Transfiguration

Guidé par la lune un couple d’amants marche entre les arbres d’une forêt. La jeune femme avoue à son nouveau compagnon qu’elle porte l’enfant d’un autre à qui elle s’est abandonnée un soir de désespoir. Le jeune homme comprend, accepte, pardonne et demande enfin à être le père de cet enfant comme s’il en avait été lui-même le géniteur. La chaleur de la nuit transfigure l’enfant étranger. Le couple fusionne dans la pénombre.

C’est ce thème, romantique – Ô combien ! – inspiré d’un poème symboliste d’un de ses amis, qu’Arnold Schoenberg illustre dans le sextuor « La Nuit transfigurée » (« Verklärte Nacht« ).

Arnold Schoenberg (1874-1951) - Self  portrait 1911

Arnold Schoenberg (1874-1951) – Self portrait 1911

Mais, de grâce, que le nom d’Arnold Schoenberg ne soit pas, pour le fidèle lecteur de ces pages et l’auditeur curieux des musiques qu’elles proposent, prétexte à fuir trop vite dans une course inconsidérée vers d’autres univers musicaux supposés plus familiers. Car avec ce chef d’œuvre de la musique de chambre, Schoenberg, trop jeune encore pour s’en prendre ouvertement à notre légitime attachement à l’harmonie et à la mélodie, nous enveloppe dans le voluptueux et le soyeux des cordes que nous aimons, caressées dans le sens de la tonalité et toutes dédiées à l’évocation des images qu’elles sous-tendent.

« Verklärte Nacht » resplendit de toute la puissance de l’expressivité romantique.

Cette pièce, initialement écrite pour deux violons, deux altos et deux violoncelles, dont le compositeur écrira quelques années plus tard un arrangement pour orchestre à cordes qui magnifie la dramaturgie musicale de cette « nuit », demeure incontestablement la partition du maître qui aura laissé à sa postérité le plus séduisant souvenir. Il est vrai que l’instigateur de la « Seconde École de Vienne », fervent promoteur de la dissonance et père du dodécaphonisme sériel, n’a pas bénéficié – comme d’ailleurs ceux qui l’ont rejoint dans cette voie – de la meilleure grâce des auditeurs.  Et l’on ne peut, à l’évidence, pas dire que « Erwartung » ou « Le Pierrot lunaire » fassent l’objet constant des programmations de concerts, ou des sorties discographiques, loin s’en faut.

« La nuit transfigurée », n’a jamais cessé de conquérir le public, même si l’apparition de la dissonance affirme déjà la volonté naissante du compositeur de prendre ses distances avec la tradition romantique allemande du XIXème siècle. Mais le jeune Schoenberg – 25 ans à peine quand il écrit cette œuvre à l’heure où le XXème siécle frappe déjà à la porte – est encore très admiratif des maîtres qui l’ont précédé, Johannes Brahms et Richard Wagner, et il n’est pas surprenant que sa « nuit » laisse transparaître quelques similitudes avec « Tristan und Isolde », autant par le langage musical utilisé que par les choix thématiques, malgré les destinées diamétralement opposées des deux couples.

David Hockney - Tristan und Isolde-VI - 1987

David Hockney – Tristan und Isolde-VI – 1987

Dans la lente introduction en mi mineur, le couple marche au clair de lune. Avec l’aveu de la femme, la musique s’anime, exposant le thème principal empreint de drame et d’émotion ; la réaction de l’homme se fait attendre. Sa réponse s’exprime enfin : l’amour triomphe, le premier thème revient, en mode majeur désormais, signe de « transfiguration ». En forme d’hymne à la rédemption par l’amour, une longue coda termine l’œuvre.

Cette œuvre qui me paraît être un tout indissociable, devant être jouée dans un souffle romantique unique, ne peut, à mon sens, supporter de coupures et partant être présentée partiellement. J’ai donc choisi d’en partager ici une splendide version pour orchestre à cordes, in extenso, par le Norwegian Chamber Orchestra dirigé par Terje Tønnesen.

Un bien beau voyage romantique dans l’amour et dans la nuit, auquel nous invitent ces musiciens rencontrés au hasard d’une promenade musicale sur les fils de la toile. (On appréciera d’autant plus leur remarquable performance qu’ils jouent sans partition, pour mieux percevoir sans doute les moindres frémissements des lumineuses métamorphoses de cette « nuit »).

La nuit 21 – Un arpège, une rime, une image

Sergueï Rachmaninov

Étude tableau op 33 N°8 en Sol mineur (selon la numérotation la plus courante)

[Étant données les modifications et suppressions que Rachmaninov a lui-même effectuées, les « Etudes-Tableaux »  opus 33 permettent trois modes de numérotation, tous admis. Ce qui n’aide pas vraiment à une identification facile des pièces.]

Quel que soit le système adopté, toutes les partitions des deux cahiers – Opus 33 et Opus 39 –  n’en demeurent pas moins autant de merveilles qui se voulaient initialement destinées à la pratique des techniques pianistiques et à l’étude de musicalité. A la différence de Debussy qui avait nommé chacune de ses études ou de Moussorgski dont chaque pièce des « Tableaux d’une exposition »  porte un titre, Rachmaninov a préféré laisser toute sa liberté à l’imagination de l’interprète ou de l’auditeur. Si chaque Étude se veut en effet relater une historiette, un petit conte, ou plus simplement une scène de la vie courante – ce qui justifie son complément Tableau – le compositeur se défend d’influencer les imaginations. Il ne se propose pas de rendre musicalement les impressions reçues par un tableau existant, mais de donner la matière émotionnelle de la composition d’une toile que chacun brossera à sa manière.

En ré-écoutant cette « Étude-Tableau en Sol majeur » sous les doigts de la pianiste Hanna Shybayeva – que je découvrais avec grand plaisir à cette occasion -, me sont apparues, s’élevant d’un étang tranquille que le soir s’apprête à engloutir, les frêles et sensuelles vapeurs de la nuit qui avance. Dans la simplicité du texte porté par une infinie richesse d’harmonies, et au rythme lent d’une ballade mélancolique au bord de l’eau à la fraîcheur apaisante d’une nuit d’été, un poème tentait de prendre forme au milieu des brumes légères. Ma mémoire paresseuse entrevoyait à peine une émotion lointaine qu’elle ne savait nommer.

Une bribe de vers entre deux notes… Une image… Étrangement, le nom d’un personnage de roman… Le nom de l’auteur, enfin… Bien-sûr, Robert de Montesquiou, le très aristocratique baron de Charlus auquel Marcel Proust accorde une place de premier plan dans « Sodome et Gomorrhe ».

Retrouvées les rimes enfouies entre les pages d’un rayon de bibliothèque. Alors lire. Lire à voix haute  » Hymne à la nuit « . Relire et se souvenir. Écouter. Relire en écoutant… La poésie, la musique… Le rapprochement… L’osmose.

Mon tableau de cette nuit : la fusion d’une image, d’une rime et d’un arpège !

Un instant de bonheur simple !

Hymne à la nuit

Le mystère des nuits exalte les cœurs chastes !
Ils y sentent s’ouvrir comme un embrassement
Qui, dans l’éternité de ses caresses vastes,
Comble tous les désirs, dompte chaque tourment.

Le parfum de la nuit enivre le cœur tendre !
La fleur qu’on ne voit pas a des baumes plus forts…
Tout sens est confondu : l’odorat croit entendre !
Aux inutiles yeux tous les contours sont morts.

L’opacité des nuits attire le cœur morne !
Il y sent l’appeler l’affinité du deuil ;
Et le regard se roule aux épaisseurs sans borne
Des ombres, mieux qu’aux cieux où toujours veille un œil !

Le silence des nuits panse l’âme blessée !
Des philtres sont penchés des calices émus ;
Et vers les abandons de l’amour délaissée
D’invisibles baisers lentement se sont mus.

Pleurez dans ce repli de la nuit invitante,
Vous que la pudeur fière a voués au cil sec,
Vous que nul bras ami ne soutient et ne tente
Pour l’aveu des secrets… – pleurez ! pleurez avec

Avec l’étoile d’or que sa douceur argente,
Mais qui veut bien, là-bas, laisser ce coin obscur,
Afin que l’œil tari d’y sangloter s’enchante
Dans un pan du manteau qui le cache à l’azur !

Robert de Montesquiou  (1855-1921)

La nuit 19 – Ivresse, extase infinie

Je dédie cette vidéo à tous les nombreux jeunes béotiens qui, la nuit de la  » fête de la musique «  , la mal nommée, se sont imbibés d’alcool, sans but ni raison, de façon immonde et ridicule, sous ma porte depuis 5 heures de l’après midi, au rythme incessant, primaire, binaire, horrible et insupportable des vibrations de basses martelées dans l’air par des platines rudoyées et des boomers épuisés et épuisants de vieilles enceintes aussi noires que les percussions imbéciles et artificielles qu’elles ont produites sans discontinuer une seule seconde toute la nuit, ou presque, au mépris nihiliste de tout ce qui était supposé vivre dans un large périmètre alentour.

Je dois à leur dégénérescence – tant à la leur qu’à celle encore plus sordide de ces incapables qui ont permis, par lâcheté politique, pareille manifestation en pareil endroit -, une nuit d’agressions qui ont fait de quelques uns de mes voisins et de moi-même, les victimes impuissantes de spécimens de mutants, hélas toujours plus nombreux désormais, qui lestent notre société d’un tel poids de bêtise désespérée qu’elle ne peut que maintenir notre monde dans les profondeurs abyssales de sa démence devenue irréversible.

O tempora, O mores !

Si un seul d’entre ces enfants de race humaine pouvait apercevoir dans ce duo d’amour – à condition qu’il en écoute déjà les cinq premières mesures – une fraction infinitésimale de la beauté possible du monde véhiculée par la seule musique, minuscule échappatoire à la désastreuse vulgarité dévastatrice de l’espèce, ma colère, mon incurable pessimisme et ma mauvaise humeur de « vieillard » définitivement misanthrope n’auront pas été vains.

Et si, s’aventurant, par extraordinaire, un peu plus loin dans l’écoute, cette jeunesse entrapercevait une autre voie vers l’ivresse…  Pardon ! Le rêve m’emporte.

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Avec ceux qui refusent ce terrible fléau moderne, le bruit, surtout lorsque l’atrophie des sens s’acharne à le nommer « musique »,  je partage cette merveilleuse  » Nuit d’ivresse et d’extase infinie «  extraite des  » Troyens «  d’Hector Berlioz, opéra monumental inspiré de l’Éneïde du célèbre Virgile, que le compositeur considéra comme l’œuvre de sa vie. Après sa réalisation, Berlioz, qui depuis l’enfance était fasciné par cet univers antique dira :  » J’ai passé ma vie avec ce peuple de demi-dieux, je me figure qu’ils me connaissent tant je les connais moi-même. « 

Acte IV. Didon et Énée se retrouvent pour jouir ensemble, unis par leur amour, de cette nuit enchanteresse qui les embrasse tendrement.

C’est un des duos les plus applaudis des scènes d’opéra, et ce succès n’est certes pas usurpé. Surtout quand Didon est chanté par Susan Graham à la diction française exemplaire, et quand la voix d’Énée est celle du ténor américain, lui aussi très heureux interprète du répertoire français, Gregory Kunde.

Ce moment de délice pour balayer l’horreur d’une terrible nuit.

Mais le mal est sans doute plus ancien, consubstantiel, faut-il le croire, à la nature humaine, car Berlioz disait déjà avant d’entreprendre l’écriture de cette grandiose composition,  » Les Troyens « , que  » le magnifique, la grandeur et la puissante émotion «  d’une telle œuvre devraient immanquablement faire que les parisiens la trouveraient « fade et ennuyeuse » .

Mais pas nous, n’est-ce pas ? Parisiens ou non ! Qui aimons La Musique.

Nuit d’ivresse et d’extase infinie !
Blonde Phoebé, grands astres de sa cour,
Versez sur nous votre lueur bénie ;
Fleur des cieux, souriez à l’immortel amour !