Mères : d’amour et de larmes !

Vient de paraître sur   « De braises et d’ombre » :

Mères : d’amour et de larmes !

« Amour de ma mère, à nul autre pareil. Elle perdait tout jugement quand il s’agissait de son fils. Elle acceptait tout de moi, possédée du génie divin qui divinise l’aimé, le pauvre aimé si peu divin. »

Albert Cohen – « Le livre de ma mère »

Fallait-il que Maître Haendel, composant, en ces jours de 1723, son « Giulio Cesare in Egitto », eût été particulièrement inspiré par cette intemporelle image de l’amour maternel pour que naquît de sa plume sensible un aussi magnifique et poignant duettino pour contralto et soprano, « Son nata a lagrimar » (Je suis née pour pleurer).

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Un des plus beaux duos qui se puissent entendre sur une scène d’opéra, pour un hommage musical à toutes nos mères, en ce jour qui leur est consacré.

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D’amour ou de musique : Ne pas perdre l’instant…

« Ce n’est que dans la musique et dans l’amour qu’on éprouve une joie à mourir, ce spasme de volupté à sentir qu’on meurt de ne plus pouvoir supporter nos vibrations intérieures. Et l’on se réjouit à l’idée d’une mort subite qui nous dispenserait de survivre à ces instants. La joie de mourir, sans rapport avec l’idée et la conscience obsédante de la mort, naît dans les grandes expériences de l’unicité, où l’on sent très bien que cet état ne reviendra plus. Il n’y a de sensations uniques que dans la musique et dans l’amour ; de tout son être, on se rend compte qu’elles ne pourront plus revenir et l’on déplore de tout son cœur la vie quotidienne à laquelle on retournera. Quelle volupté admirable, à l’idée de pouvoir mourir dans de tels instants, et que, par-là, on n’a pas perdu l’instant. Car revenir à notre existence habituelle après cela est une perte infiniment plus grande que l’extinction définitive. Le regret de ne pas mourir aux sommets de l’état musical et érotique nous apprend combien nous avons à perdre en vivant. »

Emil Cioran (« Le livre des leurres » – 1936 / « Extase musicale » – Gallimard – Quarto P.115)

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« Ruhe sanft, mein holdes Leben » Zaïde (Opéra inachevé de Mozart) – Acte I

Repose calmement, mon tendre amour,
dors jusqu’à ce que ta bonne fortune s’éveille.
Tiens, je te donne mon portrait.
Vois comme il te sourit avec bienveillance !

Doux rêves, bercez son sommeil
et que ce qu’il imagine
dans ses rêves d’amour
devienne enfin réalité.

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« Pour Mozart, comme pour toute musique angélique, porter ses regards vers le bas, vers nous, est une trahison. A moins que se sentir homme soit la pire des trahisons… »

Emil Cioran (« Le livre des leurres » – 1936 / « Mozart ou la mélancolie des anges » – Gallimard – Quarto P.177)

Brumes et brouillards /1- Inventions d’artistes

 » On ne voit quelque chose que si l’on en voit la beauté. Alors, et alors seulement, elle vient à l’existence. A présent, les gens voient des brouillards, non parce qu’il y en a, mais parce que des poètes et des peintres leur ont enseigné la mystérieuse beauté de ces effets. Des brouillards ont pu exister pendant des siècles à Londres. J’ose même dire qu’il y en eut. Mais personne ne les a vus et, ainsi, nous ne savons rien d’eux.  Ils n’existèrent qu’au jour où l’art les inventa. « 

Oscar Wilde « Le déclin du mensonge », Intentions (1928), trad. H. Juin, Éd. UGE

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Accepter cette proposition d’un esprit aussi brillant que subversif pour qui l’art n’est ni une imitation de la réalité comme voulait le considérer Platon, ni une expression de la spiritualité ou de l’intellectualité des hommes selon la vision hégélienne, c’est reconnaître implicitement le pouvoir divin de l’artiste, inventeur de réalités.

Ainsi donc, demi-dieux devenus, peintres, musiciens, poètes, photographes, sculpteurs même, étrangement, ont inventé pour nous le brouillard et les brumes ; ainsi invitent-ils nos sens quémandeurs d’émotions à pénétrer les mondes nouveaux qu’ils dessinent, à partager la mélancolie qu’ils inspirent ou qui les inspirent, à frémir des mystères qu’ils suggèrent.

Nous ne bouderons pas leur invitation, loin s’en faudrait, trop impatients que nous sommes de découvrir, au-delà des considérations météorologiques d’Aristote, comment la vapeur du pinceau voile la toile, comment le mot se drape dans l’étoffe du rêve, comment la lumière se perd et se disperse dans l’opacité du nuage, comment l’objectif fouille la matière floue, comment la larme brouille la note…

Entreprenons ensemble un voyage à travers les brouillards des chemins et les brumes de l’âme, perdons nous sans boussole et sans plan dans ces profonds indéfinis. Et si parfois l’illusion attise nos angoisses rappelons-nous les vers rassurants du poète :

Il n’est pas de brouillards, comme il n’est point d’algèbres,
Qui résistent, au fond des nombres ou des cieux,
À la fixité calme et profonde des yeux ;
Je regardais ce mur d’abord confus et vague,
Où la forme semblait flotter comme une vague,
Où tout semblait vapeur, vertige, illusion ;
Et, sous mon œil pensif, l’étrange vision
Devenait moins brumeuse et plus claire, à mesure
Que ma prunelle était moins troublée et plus sûre.

Victor Hugo (La légende des siècles – La vision d’où est sorti ce livre)

A suivre…

Là bas… les merveilleux nuages !

Eugène Boudin - Deauville

L’étranger

« Qui aimes-tu le mieux, homme énigmatique, dis ? ton père, ta mère, ta sœur ou ton frère ?
– Je n’ai ni père, ni mère, ni sœur, ni frère.
– Tes amis ?
– Vous vous servez là d’une parole dont le sens m’est resté jusqu’à ce jour inconnu.
– Ta patrie ?
– J’ignore sous quelle latitude elle est située.
– La beauté ?
– Je l’aimerais volontiers, déesse et immortelle.
– L’or ?
– Je le hais comme vous haïssez Dieu.
– Eh! qu’aimes-tu donc, extraordinaire étranger ?
– J’aime les nuages… les nuages qui passent… là-bas… là-bas… les merveilleux nuages ! »

Charles Baudelaire

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 » Devant la nature, c’est à méditer qu’il faut s’exercer. De grands ciels puissants, profonds, vaporeux, légers, et, là-dessous, un morceau de la terre ou des bateaux, mais que ce soit grand, idéalisé, comme je l’entrevois.  »         Eugène Boudin, peintre des ciels

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Sacré Cicéron!

 J'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans. Un gros meuble à tiroirs encombré de bilans, De vers, de billets doux, de procès, de romances, Avec de lourds cheveux roulés dans des quittances, Cache moins de secrets que mon triste cerveau. Baudelaire

J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans.
Un gros meuble à tiroirs encombré de bilans,
De vers, de billets doux, de procès, de romances,
Avec de lourds cheveux roulés dans des quittances,
Cache moins de secrets que mon triste cerveau.
Baudelaire

Quand parfois – comme c’est souvent le cas chez nos bons soignants – le temps d’une attente obligée s’éternise, plutôt que de pester contre le monde entier – ce qui ne change rien à l’affaire – je préfère, pour m ‘occuper, fouiller les vieux tiroirs mal rangés de ma mémoire. J’y trouve toujours une vieille lettre jamais décachetée, un stylo à qui j’ai coupé la parole, un sourire qui en dit long, une larme qui n’en dit plus assez, un souvenir d’enfance venu d’une planète disparue.

Cet après-midi là, dans le tiroir que je venais d’ouvrir, j’avisais une vieille règle en bois roux toute tachée d’encre, appuyée contre un ancien portefeuille en retraite. A peine l’avais-je touchée qu’elle se redressa de quelques centimètres pour aussitôt s’abattre à plat sur un bureau de ce même vieux bois, dans un claquement sinistre. La classe en fut pétrifiée. De sa chaise versée en arrière, en équilibre instable sur ses postérieurs – pourrait-on dire – notre professeur de lettres – qui aurait pu remplacer sans peine et au pied levé Jacques Tati dans « Monsieur Hulot », imperméable et chapeau compris – aboya, en écho au fracas précédent, quelques remontrances en direction des bavards dont j’étais. Et c’est à moi qu’il demanda de lui rappeler les paroles qui étaient les siennes avant ce coup de tonnerre.

Eh bien, me croira qui voudra, les joues en feu, le cœur au galop, et la voix vacillante, je  lui racontais à mon tour, et bien maladroitement, certes, cette anecdote qu’il évoquait pour nous expliquer les formes de l’impératif du verbe « aller »… en latin.

Si le souvenir de l’évènement n’a rien d’original, l’anecdote latine, elle, est plutôt croustillante. Elle est attribuée à Cicéron :

Ciceron

Cicéron, grand avocat romain du dernier siècle avant Jésus Christ, orateur admirable, et modèle de la littérature antique classique, devait à sa vie publique un certain nombre de fâcheries avec les membres de son entourage politique. (Les siècles n’ont pas changé les hommes!)

Un jour, un de ses proches, déçu par les engagements de Cicéron, décide de quitter Rome. Il souhaite, avant de partir, le faire savoir à son ex-ami et tient, du même coup, à lui signifier son mépris. Il choisit donc de lui faire porter un message qu’il veut à dessein le plus court possible. Il écrit :

 » eo «  (Je m’en vais)

Il ne signe pas et demande à son valet de porter le billet.

Cicéron le reçoit quelques minutes plus tard, et voulant à la fois marquer sa dédaigneuse inimitié et garder orgueilleusement le privilège du dernier mot, il choisit lui aussi la réponse la plus courte, bien plus méprisante que le silence. Sur le même billet qu’il rend au même valet, il écrit :

 » i «  (va).

Je n’ai jamais oublié l’impératif du verbe « aller »… en latin.

Ite missa est!

« Tout misanthrope… »

« Tout misanthrope, si sincère soit-il, rappelle par moments ce vieux poète cloué au lit et complètement oublié, qui, furieux contre ses contemporains, avait décidé qu’il ne voulait plus en recevoir aucun. Sa femme, par charité, allait sonner de temps en temps à la porte. »

Cioran – « De l’inconvénient d’être né »

Écusson musical : Sheila Chandra – « Moonsung »