Jusqu’au plus haut des Cieux… Du plus profond des voix !

Vient de paraître sur « De braises et d’ombre » :

Jusqu’au plus haut des Cieux… Du plus profond des voix !

Nicola Samori – « L’Occhio occidentale »

« Il y a des chants qui, lorsqu’ils se taisent, obligent à écouter un certain silence plus précieux qu’eux-mêmes. »    Albert-Marie Besnard

Voyage vers le Ciel sur une voix de basse profonde exceptionnelle…

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AVE

« Ce qui ne peut devenir nuit ou flamme, il faut le taire. »    Catherine Pozzi

Catherine Pozzi par Paul Valéry -1927

Catherine Pozzi par Paul Valéry -1927

AVE

Très haut amour, s’il se peut que je meure
Sans avoir su d’où je vous possédais,
En quel soleil était votre demeure
En quel passé votre temps, en quelle heure
Je vous aimais,

Très haut amour qui passez la mémoire,
Feu sans foyer dont j’ai fait tout mon jour,
En quel destin vous traciez mon histoire,
En quel sommeil se voyait votre gloire,
Ô mon séjour…

Quand je serai pour moi-même perdue
Et divisée à l’abîme infini,
Infiniment, quand je serai rompue,
Quand le présent dont je suis revêtue
Aura trahi,

Par l’univers en mille corps brisée,
De mille instants non rassemblés encor,
De cendre aux cieux jusqu’au néant vannée,
Vous referez pour une étrange année
Un seul trésor

Vous referez mon nom et mon image
De mille corps emportés par le jour,
Vive unité sans nom et sans visage,
Cœur de l’esprit, O centre du mirage
Très haut amour.

Catherine Pozzi

 ♦

Hier, un de mes amis*, au milieu des bruyants et futiles débats qui opposaient quelques membres agités de l’assemblée annuelle d’un club que nous fréquentons – contexte fort éloigné de la poésie et des choses de l’esprit, il me le concèdera sans doute – me demandait si je connaissais la poésie de Catherine Pozzi. Ce nom bourdonnait dans ma mémoire, évoquant une émotion diffuse et lointaine mais réelle, une impression confuse de connu certes, mais, les neurones entremêlés, je demeurais incapable de répondre, ni par la négative qui aurait été en contradiction avec ma sensation profonde, ni par l’affirmative, impuissant que j’étais à sortir l’auteure du trou noir dans lequel l’avait enfouie l’Alzheimer qui chaque jour toque, semble-t-il, un peu plus fort à ma cervelle.

De retour chez moi en fin de soirée, je me précipitai sur le rayon poésie de ma bibliothèque, mon préféré, et quelques secondes plus tard tenais entre mes mains le livre qui me fit m’écrier à la manière d’un certain commissaire Bourrel juste après sa découverte de l’eau chaude : « Bon sang, mais c’est bien sûr ! »

Catherine Pozzi - Très haut amour

Comme je m’en veux d’avoir oublié cette « belle ombre brune se glissant dans les lettres de Rilke, et les draps de Valéry », selon le juste raccourci de Gilles Pressnitzer. Car c’est incontestablement à ces princes de la poésie, pour qui je nourris tant d’admiration, que je dois le plaisir d’avoir un jour – pas si lointain pourtant – découvert les six poèmes qui constituent l’essentiel de l’œuvre poétique de Catherine Pozzi. Pour le reste, il convient d’aller chercher dans le journal intime de l’auteure ou dans sa correspondance les traces d’une « poésie perdue » comme l’ont fait Claire Paulhan et Lawrence Joseph dans leur lecture attentive des écrits de cette « grande jeune femme, gracieuse et laide » (Jean Paulhan), orgueilleuse et intransigeante, avide d’absolu et de croyance.

Ces six poèmes ( VALE, AVE, NOVA, SCOPOLAMINE, MAYA et NYX ) sont publiés en 1935, un an environ après la disparition de Catherine Pozzi. Elle avait consenti peu avant son décès à ce qu’on en fît une plaquette, « Sapho n’a pas traversé le temps avec plus de mots », écrivait-elle à ce propos dans son journal le 7 novembre 1934.

Catherine Pozzi (13 juillet 1882-3 décembre1934)

Catherine Pozzi (13 juillet 1882-3 décembre1934)

Sa liaison amoureuse avec Paul Valéry, partagée depuis ses débuts en 1920 entre tumulte ravageur et douleur, avait pris fin en 1928. C’est certainement en raison de cette relation avec l’inoubliable poète du « Cimetière marin » que les ouvrages de la très pudique Catherine Pozzi ne se sont pas perdus dans les rayonnages poussiéreux des bibliothèques ; son journal, pourtant, aurait dû suffire à les y maintenir en bonne place. Mais voulait-elle vraiment être reconnue, elle qui écrivait, s’agissant de la diariste originale qu’elle était : « Qui écrit cela ? Ce n’est personne. » ?

Comme je m’en veux d’avoir oublié « AVE », ne serait-ce que pour la ferveur des trois premiers mots de cette magnifique imploration :

« Très haut amour »

♦♦♦

* Mon cher Jean-Paul, je te devais ce billet comme une réponse… tardive.

Brumes et brouillards /5 – Cloche d’automne

Ernst Ferdinand Oehme - Procession dans le brouillard 1828 - Galerie Neue Mester Dresde

Ernst Ferdinand Oehme – Procession dans le brouillard 1828 – Galerie Neue Mester Dresde

Ω

La cloche dans la brume

Écoutez, écoutez, ô ma pauvre âme ! Il pleure
Tout au loin dans la brume ! Une cloche ! Des sons
Gémissent sous le noir des nocturnes frissons,
Pendant qu’une tristesse immense nous effleure.

À quoi songiez-vous donc ? à quoi pensiez-vous tant ?…
Vous qui ne priez plus, ah ! serait-ce, pauvresse,
Que vous compariez soudain votre détresse
À la cloche qui rêve aux angélus d’antan ?…

Comme elle vous geignez, funèbre et monotone,
Comme elle vous tintez dans les brouillards d’automne,
Plainte de quelque église exilée en la nuit,

Et qui regrette avec de sonores souffrances
Les fidèles quittant son enceinte qui luit,
Comme vous regrettez l’exil des Espérances

Émile Nelligan

Ω

« Les lointains attirants »

Stejpan Hauser (violioncelle) – « Prayer » (Prière)

Extrait de « Jewish life » (Une vie juive) de Ernst Bloch

Prière à l’inconnu

Voilà que je me surprends à t’adresser la parole,
Mon Dieu, moi qui ne sais encore si tu existes
Et ne comprends pas la langue de tes églises chuchotantes.
Je regarde les autels, la voûte de ta maison,
Comme qui dit simplement : voilà du bois, de la pierre,
Voilà des colonnes romanes.
Il manque le nez à ce saint.
Et au-dedans comme au-dehors, il y a la détresse humaine.
Je baisse les yeux sans pouvoir m’agenouiller pendant la messe,
Comme si je laissais passer l’orage au-dessus de ma tête.
Et je ne puis m’empêcher de penser à autre chose.
Hélas ! j’aurai passé ma vie à penser à autre chose.
Cette autre chose, c’est encore moi.
C’est peut-être mon vrai moi-même.
C’est là que je me réfugie.
C’est peut-être là que tu es.
Je n’aurai jamais vécu que dans ces lointains attirants.
Le moment présent est un cadeau dont je n’ai pas su profiter.
Je n’en connais pas bien l’usage.
Je le tourne dans tous les sens,
Sans savoir faire marcher sa mécanique difficile.


Mon Dieu, je ne crois pas en toi, je voudrais te parler tout de même.
J’ai bien parlé aux étoiles, bien que je les sache sans vie,
Aux plus humbles des animaux, quand je les savais sans réponse,
Aux arbres qui, sans le vent, seraient muets comme la tombe.
Je me suis parlé à moi-même, quand je ne sais pas bien si j’existe.
Je ne sais si tu entends nos prières, à nous les hommes,
Je ne sais si tu as envie de les écouter.
Si tu as, comme nous, un cœur qui est toujours sur le qui-vive
Et des oreilles ouvertes aux nouvelles les plus différentes
Je ne sais pas si tu aimes à regarder par ici.
Pourtant je voudrais te remettre en mémoire la planète terre
Avec ses fleurs, ses cailloux, ses jardins et ses maisons
Avec tous les autres et nous qui savons bien que nous souffrons.
Je veux t’adresser sans tarder ces humbles paroles humaines
Parce qu’il faut que chacun tente à présent tout l’impossible.
Même si tu n’es qu’un souffle d’il y a des milliers d’années
Une grande vitesse acquise
Une durable mélancolie
Qui ferait tourner encore les sphères dans leur mélodie
Je voudrais, mon Dieu sans visage et peut-être sans espérance
Attirer ton attention parmi tant de ciels vagabonde
Sur les hommes qui n’ont pas de repos sur la planète.


Écoute-moi ! Cela presse. Ils vont tous se décourager
Et l’on ne va plus reconnaître les jeunes parmi les âgés
Chaque matin, ils se demandent si la tuerie va commencer.
De tous côtés, l’on prépare de bizarres distributeurs de sang de plaintes et de larmes
L’on se demande si les blés ne cachent pas déjà des fusils.
Le temps serait-il passé où tu t’occupais des hommes ?
T’appelle-t-on dans d’autres mondes, médecin en consultation,
Ne sachant où donner de la tête
Laissant mourir sa clientèle ?
Écoute-moi ! Je ne suis qu’un homme parmi tant d’autres.
L’âme se plait dans notre corps,
Ne demande pas à s’enfuir dans un éclatement de bombe.
Elle est pour nous une caresse, une secrète flatterie.
Laisse-nous respirer encore sans songer aux nouveaux poisons
Laisse-nous regarder nos enfants sans penser tout le temps à la mort.
Nous n’avons pas du tout le cœur aux batailles, aux généraux.
Laisse-nous notre va-et-vient, comme un troupeau dans ses sonnailles,
Une odeur de lait frais se mêlant à l’odeur de l’herbe grasse.


Ah ! si tu existes, mon Dieu, regarde de notre côté.
Viens te délasser parmi nous.
La terre est belle, avec ses arbres, ses fleuves et ses étangs,
Si belle, que l’on dirait que tu la regrettes un peu
Mon Dieu, ne va pas faire la sourde oreille
Et ne va pas m’en vouloir si nous sommes à tu et à toi
Si je te parle avec tant d’abrupte simplicité.
Je croirais moins qu’en tout autre en un Dieu qui terrorise.
Plus que par la foudre, tu sais t’exprimer par les brins d’herbe
Et par les jeux des enfants et par les yeux des ruisseaux.
Ce qui n’empêche pas les mers et les chaînes de montagnes.
Tu ne peux pas m’en vouloir de dire ce que je pense
De réfléchir comme je peux sur l’homme et sur son existence
Avec la franchise de la terre et des diverses saisons
Et peut-être de toi-même dont j’ignorerais les leçons
Je ne suis pas sans excuses
Veuille accepter mes pauvres ruses
Tant de choses se préparent sournoisement contre nous
Quoi que nous fassions, nous craignons d’être pris au dépourvu
Et d’être comme le taureau
Qui ne comprend pas ce qui se passe
Le mène-t-on à l’abattoir
Il ne sait où il va comme ça
Et juste avant de recevoir le coup de mort sur le front
Il se répète qu’il a faim et brouterait résolument
Mais qu’est-ce qu’ils ont ce matin avec leurs tabliers pleins de sang
A vouloir tous s’occuper de lui ?

Jules Supervielle (« La fable du monde » – 1938)

Kol Nidrei (Tous les voeux)

Demain la communauté juive célèbrera « Yom Kippour », autrement appelé le « Grand Pardon ». C’est en effet le jour solennel de la repentance, considéré comme le plus saint de l’année pour l’ensemble du peuple juif. Une unique thématique anime cette journée de prières, de chômage et de jeûne : le pardon, la réconciliation.

Gottlieb-Jews_Praying_in_the_Synagogue_on_Yom_Kippur

Gottlieb – Juifs priant à la synagogue pour Yom Kippour

Ce soir, veille de Yom Kippour, les célébrations commenceront par un chant, le « Kol Nidrei » qui n’est pas à proprement parler une prière, mais plutôt une proclamation qui a pour vocation d’annuler tous les vœux prononcés de manière inconsidérée.

Par ce chant particulièrement émouvant, on efface collectivement les engagements religieux que l’on n’a pu ou ne pourra tenir. C’est l’occasion d’un moment de joie collective que recherchent même ceux parmi les croyants, qui ne sont pas très attachés à la pratique religieuse. On peut dire que c’est autour du Kol Nidrei que réside la valeur symbolique du jour de Yom Kippour.

Comme toujours dans l’esprit des « Perles d’Orphée », c’est sous l’angle profane que l’on regardera la fête religieuse à quelque confession qu’elle appartienne, et – on s’en serait douté – c’est par l’expression musicale qu’elle suscite qu’on se plaira à l’évoquer.

Et cependant, s’agissant du texte du Kol Nidrei, on ne peut pas dire qu’il soit particulièrement musical. Écrit à l’origine (assez mal connue en vérité) en araméen, il consiste essentiellement en un long article juridique définissant les conditions du pardon et de l’annulation des vœux. C’est, semble-t-il à partir du onzième ou douzième siècle qu’il s’habille, chanté par les rabbins ashkénazes du sud de l’Allemagne, d’une mélodie qui le place au premier plan des chants de cette période à la fois festive et recueillie. Le chantre entonne dès le début un pneuma très grave qui progressivement remonte tel un sanglot.

En voici une belle version (en concert) du cantor et éminent professeur de musique liturgique de la Fifth Avenue Synagogue de New-York, Joseph Malovany :

Mais si ce chant est devenu aussi célèbre, c’est peut-être parce que, comme le raconte la légende, de grands compositeurs sont souvent venus assister à la synagogue à ce genre de célébration. Et pour n’en citer qu’un, Beethoven lui-même, qui, dans les premières mesures du Quatuor en Ut dièse mineur Opus 131, fait allusion au thème sonore du Kol Nidrei.

Max Bruch (1838-1920)

Max Bruch (1838-1920)

C’est en 1880, avec Max Bruch – qui, contrairement à l’idée reçue, n’était pas juif et n’avait pas l’intention de composer une pièce spécifiquement « juive »- que la musique s’enrichit d’un splendide concerto pour violoncelle inspiré de ce moment et écrit pour la communauté juive de Liverpool.

Initialement cette œuvre portait le titre de « Adagio sur 2 Mélodies Hébraïques pour Violoncelle et Orchestre avec Harpe », dans laquelle le violoncelle figure la voix du chantre de la synagogue. Elle a naturellement fini par prendre le nom de Kol Nidrei et est devenue une des pièces majeures du répertoire des violoncellistes.

Avec les accents humains poignants qu’il sait si bien exprimer, le violoncelle, depuis chacune de ses cordes, fait monter vers nos poitrines une tension émotionnelle que peu d’œuvres savent provoquer. Lorsque de surcroît la musique fait enfler la part de foi de l’auditeur, l’émotion peut atteindre à un paroxysme.

Ici, Mischa Maisky tient l’archet…

♦♦♦

Elévation

C’est le 15 août!

L’apogée du temps des vacances pour la plupart.

Pour certains d’entre nous c’est aussi la fête de Marie, devenue l’Assomption, un des dogmes de l’Église catholique, célébrant l’élévation de la mère de Jésus vers les cieux.

La Pietà - Michel Ange 1499

La Pietà – Michel Ange 1499

Pour l’auteur de ce billet, une occasion toute profane de naviguer au milieu des merveilles musicales innombrables qu’a inspirées Marie, Vierge donnant naissance à l’enfant Jésus et Mère douloureuse, spectatrice éplorée des tortures infligées à son fils.

Stabat Mater Dolorosa (Dvoràk)

Par delà la profondeur religieuse et la simplicité de la prière qu’exprime cet extrait du Stabat Mater de Dvoràk, – « Eia mater, fons amoris »  (Elle, la mère, source d’amour) -, les images de presse regroupées dans cette vidéo transforment cet hommage individuel et sacré à la Mère douloureuse de Jésus torturé, en un hommage collectif et humain au courage de toutes les mères déchirées par le malheur de leurs enfants.

La mère, source d’amour, se tient toujours debout dans la douleur.

Eia Mater, fons amoris,           Ô Mère, source de tendresse,
me sentire vim doloris            Fais-moi sentir grande tristesse
fac, ut tecum lugeam.             Pour que je pleure avec toi.

Ω

A toutes les époques, qu’ils fussent investis par la foi et pénétrés d’esprit religieux, ou qu’ils se fussent tenus, pour diverses raisons, éloignés des églises, les compositeurs de musique ont écrit en hommage à Marie des partitions envoûtantes de beauté, et pas toujours nécessairement inscrites dans le cadre d’œuvre sacrée.

Nous connaissons tous pour les avoir mille fois entendus, voire même chantés, les Ave Maria de Gounod et de Schubert.

Croyants ou non croyants, nous nous sommes, au moins une fois, spontanément recueillis, aux premiers accents d’un chœur entonnant un Ave Maris Stella de Bach, de Grieg, de Liszt ou de leurs illustres prédécesseurs, Guillaume Dufay ou Claudio Monteverdi.

Quelle poitrine, gonflée de foi ou simplement d’humanité, ne s’est-elle pas sentie étreinte par l’angélique duo contralto/soprano qui ouvre le merveilleux Stabat Mater de Pergolèse? Quelle peau ne s’est-elle pas tendue, glacée, au souffle du Stabat Mater de Vivaldi? Quel poil ne s’est-il pas dressé dès les premiers accords bouleversants des basses qui débutent celui de Poulenc?

C’est une immense vertu de la musique, entre autres, que de savoir réunir au delà des croyances et des convictions, même quand les thèmes qui l’ont inspirée trouvent leur source dans la pensée religieuse. La vraie religion ne serait-elle pas la musique elle-même, capable de rassembler les êtres sous la bannière unique de l’émotion tout droit sortie d’un chant soufi, d’un lamento séfarade, d’un Sanctus chrétien ou des afflictions sentimentales d’un musicien génial?

Pour nous séduire la beauté se suffit à elle-même.

C’est cette beauté que souhaite partager ce billet, dans l’esprit profane qui seul l’anime. Beauté contenue dans des pages musicales peu jouées ou peu connues, prières ou hommages compassionnels à la Vierge Marie, et auxquelles, bien évidemment, chacun donnera la dimension intérieure qu’il souhaitera leur accorder.

Puissent-elles simplement nous illuminer de leur spirituelle splendeur…

… Et nous élever un peu!

Ω

Ave Maria piena di grazia (Otello de Verdi)

Cette prière à la Vierge Marie est ici chantée par Desdémone (Sonya Yoncheva), épouse d’Otello, dans les derniers moments qui précèdent la tragédie de l’opéra de Giuseppe Verdi.

Le complot ourdi par Iago a consisté à faire croire à l’influençable Otello que Desdémone et Cassio sont épris l’un de l’autre. Le drame est sur le point de s’accomplir, Otello ayant menacé de tuer son épouse si la relation infidèle était avérée. Seule dans sa chambre, Desdémone pressent l’inéluctabilité de l’instant tragique, et implore une dernière fois la Vierge dans un Ave Maria superbe de finesse et de sensibilité, dont l’expression de sincérité serait capable de convertir le plus incroyant d’entre tous.

Ω

Ave Maria (dit de Caccini)

En réalité le compositeur de ce très beau moment est Vladimir Vavilov, un guitariste et luthiste russe du XXe siècle – il est mort en 1973.

En 1970 il écrit et publie cette œuvre en l’attribuant à Giulio Caccini, compositeur de la deuxième moitié du XVIe. Vavilov est assez coutumier du fait et attribue parfois des partitions écrites par lui à quelques lointains prédécesseurs, sans se soucier d’ailleurs de vérifier que le style de composition est en accord avec l’époque choisie.

Il n’empêche que le succès qu’a connu cet Ave Maria, de Caccini ou de Vavilov, n’est pas immérité. Il suffit, pour s’en convaincre avec plaisir d’écouter l’interprétation de la soprano japonaise Sumi Jo.

Ω

Ave Maria de Mascagni

Adapté du célèbre « Intermezzo » de l’opéra vériste que Pietro Mascagni écrivit avec succès en 1890, « Cavalliera rusticana », cet Ave Maria retrouve avec les interprètes modernes un regain de popularité.

Pour le découvrir ou l’apprécier encore, il suffit de se laisser envahir par la voix et le charme de Elina Garanca :

Ave Maria, Madre Santa,                                   Je vous salue Marie, Sainte Mère,
Sorreggi il piè del misero che t’implora,      Guidez les pas du malheureux qui vous supplie
In sul cammin del rio dolor                               Le long du chemin de douleur amère
E fede, e speme gl’infondi in cor.                    Et emplissez les cœurs de foi et d’espérance.

Ω

Ave Maria, Madre de Dios de William Gomez

Encore une splendide proposition de voyage vers le plus haut des cieux, avec la ravissante soprano russe Olga Zinovieva qui chante depuis les graviers brûlés du chemin cette incantation à la Vierge Marie composée par le jeune salvadorien William Gomez, âgé aujourd’hui de 28 ans.

Un bonheur!

ΩΩΩ

Ode à la lune

Paul Delvaux - Sirène à la pleine lune

Paul Delvaux (1897-1994) – Sirène à la pleine lune

« Mĕsíčku na nebi hlubokém, »

« Petite lune si haute dans le ciel »

Une petite sirène, heureuse au fond de son monde aquatique, s’éprend d’un prince humain, et pour le conquérir désire devenir femme. Pour prix de sa métamorphose, la perte de la parole. Elle deviendra donc muette. Mais si l’amour du prince devait s’éloigner d’elle, sa reconquête conduira le jeune homme à mourir dans ses bras. Tragédie inévitable. Alors, devenue être hybride entre femme et nymphe, notre héroïne sera condamnée pour l’éternité à errer entre deux mondes. Tragique destinée réservée à ceux qui veulent sortir de leur condition.

C’est le rapide résumé de ce conte magique et ondin, livret de l’opéra « Rusalka«  de Dvorák. Mais ne nous y trompons pas, au delà de l’aspect enfantin, ce conte, comme beaucoup d’autres, dépasse son folklore pour rejoindre les rivages escarpés de la psychanalyse.

Jaroslav Kvapil, poète tchèque fort prisé de son temps, à la fin du XIXème siècle, inspiré par « La petite sirène » de Hans Andersen et d’autres contes comparables sans doute, écrit ce livret au cours d’un séjour sur une île danoise de la mer Baltique. Dvorák, qui a déjà, entre autres, composé une bonne dizaine d’opéras reçoit ce texte, et sept mois plus tard, en mars 1901, « Rusalka » est donné à Prague qui accueille cet opéra comme une œuvre nationale, très vite vénérée dans la Tchécoslovaquie natale du compositeur.
Il faudra du temps aux salles européennes pour programmer cette œuvre aux délicieuses mélodies, mais ces dernières années ont fait place belle à cet opéra, à Paris, à Bruxelles, et à Londres, en particulier.

Antonin Dvorák (1841-1904)

Antonin Dvorák (1841-1904)

La musique de Dvorák créé ici une atmosphère enveloppée et enveloppante. La douceur des mélodies, la délicatesse des harmonies, la souplesse des rythmes, confèrent au lyrisme de l’œuvre et à sa magie, une touche impressionniste.

Fleuron de ce conte lyrique, l’ « Ode à la Lune ». Délicieux moment du premier acte où l’ondine implore la Lune de la rapprocher de son prince bienaimé.

On ne compte plus les grandes cantatrices qui ont chanté cet appel chargé d’émotion et d’espoir. La plupart me charment, beaucoup me séduisent, certaines m’émeuvent, mais il n’y en a qu’une qui me touche au cœur, directement, c’est Lucia Popp, sans conteste, une des plus formidables sopranos du XXème siècle. (Le 16 novembre 1993, à 54 ans, elle a cessé de lutter contre la tumeur au cerveau qui la harcelait).

L’enregistrement est assez ancien, certes, mais quel accompagnement orchestral, quelle voix, quelle grâce!

– J’ai la conviction que le monde serait bien différent si chaque soir, en se couchant, les enfants entendaient leurs mères les conduire ainsi au pays des rêves. –

Petite lune si haute dans le ciel,

Ta lumière transperce le lointain,

Tu vas de par le vaste monde,

Tu vas jusque chez les humains.

Arrête-toi un instant,

Dis-moi, où est mon amour ?

Dis-lui, lune argentée,

Que pour moi tu l’entoures de tes bras,

Tu luis pour qu’au moins un instant

Il se souvienne de moi en songe.

Et dis-lui que je l’attends,

Éclaire-le là-bas, très loin,

Et si j’apparais en songe à cette âme humaine,

Fasse qu’elle s’éveille avec ce souvenir !

Lune, ne te cache pas, ne te cache pas,

Lune, ne te cache pas !