La nuit 32 – Effet de soir

Léon Spilliaert (1881-1946) - Digue de nuit - 1908

Léon Spilliaert (1881-1946) – Digue de nuit – 1908

Effet de soir

Cette nuit, au-dessus des quais silencieux,
Plane un calme lugubre et glacial d’automne.
Nul vent. Les becs de gaz en file monotone
Luisent au fond de leur halo, comme des yeux.

Et, dans l’air ouaté de brume, nos voix sourdes
Ont le son des échos qui se meurent, tandis
Que nous allons rêveusement, tout engourdis
Dans l’horreur du soir froid plein de tristesses lourdes.

Comme un flux de métal épais, le fleuve noir
Fait sous le ciel sans lune un clapotis de vagues.
Et maintenant, empli de somnolences vagues,
Je sombre dans un grand et morne nonchaloir.

Avec le souvenir des heures paresseuses
Je sens en moi la peur des lendemains pareils,
Et mon âme voudrait boire les longs sommeils
Et l’oubli léthargique en des eaux guérisseuses.

Mes yeux vont demi-clos des becs de gaz trembleurs
Au fleuve où leur lueur fantastique s’immerge,
Et je songe en voyant fuir le long de la berge
Tous ces reflets tombés dans l’eau, comme des pleurs,

Que, dans un coin lointain des cieux mélancoliques,
Peut-être quelque Dieu des temps anciens, hanté
Par l’implacable ennui de son Éternité,
Pleure ces larmes d’or dans les eaux métalliques.

Ephraïm Mikhaël (1866-1890)

Ephraïm Mikhaël

La nuit 31 – Le « Songe »

Henry Fuselli - Tatiana et Bottom (Songe d'une nuit d'été)

Henry Fuselli – Titania et Bottom (Songe d’une nuit d’été)

« J’ai fait un rêve extraordinaire, un rêve comme l’esprit humain ne peut en concevoir, un rêve qui avait l’air d’une réalité mais qui était comme un rêve – On passerait pour un âne à prétendre expliquer un pareil songe. »

Shakespeare – Le songe d’une nuit d’été  (Bottom, Acte IV Scène 1)

Aussi, cher Bottom, personne ici ne se risquerait à provoquer le sort qui vous a déjà coiffé de cette tête d’âne. Chacun se chargera bien lui-même de trouver son chemin dans l’épaisseur de cette forêt magique à travers le labyrinthe d’étranges intrigues amoureuses qui s’y développent entre elfes et fées, sur fond de mise en abyme théâtrale.

Paul Gervais - Folie de Titania - 1897 (Songe d'une nuit d'été)

Paul Gervais – Folie de Titania – 1897 (Songe d’une nuit d’été)

Personne, soyez en assuré, ne se mêlera de la scène de ménage qui oppose la reine des fées, Titania, à son époux, le roi des elfes, Obéron.

Thomas Stothard (1755-1834) - Oberon et Titania - A_Midsummer Night's Dream

Thomas Stothard (1755-1834) – Oberon et Titania (A Midsummer Night’s Dream)

Nul, je le promets, ne cherchera le secret de Puck, le facétieux lutin, qui aura profité du sommeil de la fée pour la rendre amoureuse du premier venu…

Joshua Reynolds (1723-1792) - Puck (Songe d'une nuit d'été)

Joshua Reynolds (1723-1792) – Puck (Songe d’une nuit d’été)

Mais tous, n’en doutez point, vous envieront, cher âne, d’avoir été, cette nuit, cet heureux-là…

Edwin Landseer -Titania et Bottom (Scène du Songe d'une nuit d'été) - 1848

Edwin Landseer -Titania et Bottom (Scène du Songe d’une nuit d’été) – 1848

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Les songes, et à fortiori quand ils ont trouvé leur souffle dans les imaginaires des plus brillants artistes, ont deux particularités essentielles : la première, c’est qu’ils ne meurent, ni ne vieillissent jamais ; la seconde, c’est qu’ils se racontent éternellement, s’accommodant à qui mieux mieux des talents les plus variés de leurs passeurs.

Cependant – et je gage que l’affirmation sera largement partagée – l’un deux, et pas des moindres, Félix Mendelssohn, me semble avoir été le plus inspiré d’entre tous. Peut-être parce que, jeune musicien génial de 17 ans, Félix avait déjà offert à sa sensibilité créatrice de pénétrer le monde merveilleux des elfes et des gnomes. Lorsque, compositeur de 34 ans, pleinement affirmé , il écrit la musique de scène pour la comédie de Shakespeare, « Ein sommernachtstraum » (Songe d’une nuit d’été), il jette sur la pièce de théâtre un éclat du plus heureux effet.  Au point que Franz Liszt écrira quelques années plus tard, à propos du « Songe », cet hommage lumineux :

« Personne ne sut, comme lui, décrire le parfum d’arc-en-ciel, le chatoiement nacré de ces petits lutins, rendre le brillant apparat d’une cérémonie de mariage à la cour. »

Des huit pièces qui composent cette musique, parmi les plus belles du Maestro, et même si l’une d’elle n’est autre que cette sempiternelle « marche nuptiale » que l’on sert sur tous les tons à tous nos mariages et à leurs parodies, le Scherzo qui suit immédiatement l’Ouverture n’a jamais cessé de stimuler mon enthousiasme. Musique qui chante, qui danse, qui appelle à la liesse insouciante, et qui obstinément tient à nous rappeler que la vie, au fond, n’est qu’un rêve, un divertissement, une plaisanterie.

Allez, pour entrer dans la danse, rejoignons les images qui accompagnaient ce magnifique scherzo – ou l’inverse – dans le film « A Midsummer Night’sDream », de William Dieterle et Max Reinhardt, en 1935 :

Et continuons le rêve, car il ne faut que dix doigts, dix doigts seulement, à Yuja Wang pour jouer la transcription pour piano qu’en faisait Rachmaninov à la même époque :

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Et Puck de conclure, évidemment :

« Ombres que nous sommes, si nous avons déplu, figurez-vous seulement (et tout sera réparé) que vous n’avez fait qu’un somme, pendant que ces visions vous apparaissaient »

La nuit 30 – Mélodie sentimentale ou le « bonheur d’être triste »

« La mélancolie est un crépuscule. La souffrance s’y fond dans une sombre joie. La mélancolie, c’est le bonheur d’être triste. »

Victor Hugo – Les Travailleurs de la mer

Où notre âme élégiaque peut-elle mieux que dans la « saudade » de la mélodie brésilienne chercher l’écho de cette indéfinissable sensation mélancolique qui la maintient en état d’impesanteur au milieu des halos d’une tristesse diffuse, là-même où ose à peine se dissimuler la suavité de l’inavouable plaisir que cette lascivité lui procure ? Comme si cet état mélancolique constituait pour nous-même l’indispensable preuve de notre existence, légitimation, s’il en était besoin, de l’ineffable bonheur qu’elle confère à nos instants crépusculaires.

Seul le chant mélodieux d’Orphée, l’inconsolable, sait raconter l’abondance et le manque… Orphée est brésilien, n’est-ce pas ? Et le poète n’ignore pas, quand, depuis la nuit de ce « pays de lumière, de sel et d’eau », il choisit de nous caresser le cœur en boucle avec une mélodie sentimentale, qu’il nous téléporte subrepticement, petit à petit, dans l’intime de l’âme brésilienne, comme devant le miroir de nos propres langueurs.

Ainsi s’invente une histoire…

Tout commence un soir, à Rio de Janeiro, loin des tambourins métalliques des cariocas en fête, dans le fauteuil de velours d’une petite salle de concert. Une soprano, charmante, gracieuse, Nadine Sierra, entre en scène accompagnée de son pianiste. Elle chante, elle enchante… Après les merveilles de son répertoire, joyeux, sucré, savant, quelques bis, délicieux. Enfin, l’ultime morceau du récital, un hommage au plus romantique des compositeurs brésiliens : Nadine, négligemment appuyée sur le piano, interprète une pièce d’Heitor Villa-Lobos, « Melodia sentimental », composée en 1950 – quelques années avant sa mort – sur une poésie de Dora Vasconcellos.

Un rien compassé, certes, mais un bonheur ! Un bonheur de douce mélancolie !…

La mélodie me poursuivra jusqu’au bout de la nuit… La mélancolie aussi.

Acorda, vem ver a lua
Que dorme na noite escura
Que surge tão bela e branca
Derramando doçura
Clara chama silente
Ardendo meu sonhar..

As asas da noite que surgem
E correm no espaço profundo
Oh, doce amada, desperta
Vem dar teu calor ao luar

Quisera saber-te minha
Na hora serena e calma
A sombra confia ao vento
O limite da espera
Quando dentro da noite
Reclama o teu amor

Acorda, vem olhar a lua
Que brilha na noite escura
Querida, és linda e meiga
Sentir meu amor e sonhar

Réveille-toi, viens voir la lune
qui dort dans la nuit noire
qui surgit si belle et blanche
fontaine de douceur
claire flamme silencieuse
brûlant mes songes..

Les ailes de la nuit qui apparaissent
et traversent les profondeurs de l’espace
oh, bien aimée, réveille-toi
viens donner ta chaleur au clair de lune

J’aimerais te savoir mienne
à l’heure sereine et calme
où l’ombre confie au vent
la limite de l’attente
quand dans la nuit
elle réclame ton amour

Réveille-toi, viens voir la lune
qui brille dans la nuit noire
Chérie, si belle, si tendre,
reçois mon amour et rêve

&

Quelques tranches de « carne de sol » et une ou deux « caïpirinha » plus tard, me voici entraîné dans la chaude nuit brésilienne. On a décidé, cadeau d’une amitié soudaine, de m’emmener au « Vivo Rio » écouter la grande Maria Bethania. Quand nous arrivons dans la salle comble où elle se produit ce soir, elle a, depuis de longues minutes déjà, hypnotisé la foule inconditionnelle de ses admirateurs. Du fond du théâtre enthousiaste où nous attendons de pouvoir prendre place, nous voyons Maria revenir sur le plateau après une courte pause. Dès que, dans un balancement nonchalant, les lampions du décor tamisent leur déjà pâle lumière, le silence s’empare des lieux désormais en apnée. Discrètement soutenue par quelques accords de guitare, Maria dit quelques vers extraits du célèbre poème « Patria minha » (Ma patrie) du non moins célèbre Vinicius de Moraes, avant d’enchainer la désormais mienne « Melodia sentimental ».

A croire qu’elle m’avait attendu…

Patria Minha (Vinicius de Moraes)

Se me perguntarem o que é a minha pátria, direi :
Não sei. De fato, não sei
Como, por que e quando a minha pátria
Mas sei que a minha pátria é a luz, o sal e a água
Que elaboram e liquefazem a minha mágoa
Em longas lágrimas amargas.

Si l’on me demande quelle est ma patrie, je dirai :
Je ne sais pas. De fait, je ne sais pas
Comment, pourquoi ou quand ma patrie
Mais je sais que ma patrie est la lumière, le sel et l’eau
Qui façonnent et liquéfient ma douleur
En de longues larmes amères.

Autre lieu, autre voix, autre accent, plus populaire sans doute, mais même parfum de douce mélancolie où confusément se mêlent fumet de souvenir et arôme d’espérance.

&

Mais, on le sait, la nuit à Rio ne prend fin qu’avec l’apparition des premiers rayons du soleil sur la baie. Alors, après son enivrant concert, notre « Abelha-rainha » (Reine des abeilles), comme on surnomme ici Maria Bethania, que nous sommes allé saluer dans sa loge, nous a invités à attendre le bel astre sur sa terrasse, en haut de sa colline. Des heures et des heures magiques pendant lesquelles chacun a partagé sans pudeur, mais avec une infinie délicatesse, ses sentiments, d’un trait de guitare, d’un hochement rythmé de la tête, ou en mêlant simplement son fredonnement à la chorale improvisée, plongeant de temps à autre un regard admiratif vers le scintillement des braises éternelles éparpillées tout en bas.  

Et puis, aux derniers instants de la nuit, avant que nous nous séparions, Maria a bien voulu, partager avec nous l’un de ses enregistrements de « Melodia sentimental ». A l’observer s’écouter elle-même, qui aurait encore osé un doute ?

« La mélancolie c’est le bonheur d’être triste. »

&  &  &

La nuit 29 – Flocons de lune

Lune neige forêt

Nuit de plus haute lune

O l’immobile nuit sous le regard !
Tant de silence à la matière confondu,
Matière pure, en blancheur résolue,
Flocons, plus que de neige, de lueurs !

Visible enfin, le froid lui-même enchante,
Resplendissant ici tel le tissu
De ces rayons, au loin, qui perpétuent
Sur la paroi de lune leur empreinte.

Surface blanche, étale, où se rassemble
Le plus nocturne, arrachant à l’objet
Tout le détail qu’il abandonne à l’ombre,

Et quelques fonds tenaces de planète
Renforcent, parachèvent l’étendue :
Nuit de neige et de lune – et ma stupeur !

Jorge Guillén

(in Cantique – Poèmes choisis traduits par Claude Esteban – Gallimard – collection Du monde entier)

Extrait de la 4ème de couverture rédigée par Claude Esteban :

Longtemps Jorge Guillén a été le poète d’un livre unique, Cántico, dont l’édition originale – un recueil de soixante-quinze poèmes – avait paru à Madrid en 1928, et qui a trouvé son aboutissement en 1950 sous la forme d’un ouvrage comportant plus de trois cents poèmes et quelque cinq cents pages – dont on propose ici les moments majeurs. Ce livre, au terme de trente années, est demeuré conforme à la vocation d’unité que le poète espagnol s’était fixée : une «œuvre» qui ne se présente point comme une simple récollection, fatalement contingente, de fragments, mais qui, à l’instar des Fleurs du mal ou de Leaves of grass, offre au lecteur une sorte de configuration architecturale où le développement successif aille de pair avec une croissance quasiment organique de l’ensemble.

Le dessein de Cantique a été défini par Guillén lui-même dans sa dédicace finale à Pedro Salinas : « Consumer la plénitude de l’être en la plénitude fidèle des paroles »

[…]

La nuit 27 – Minuit, l’heure du « blues »

Autour de minuit !

Minuit n’est jamais bien loin quand le « blues » nous emporte. C’est l’heure où tout se vaporise, où tout devient fumée, où tout semble fumeux. Dans ces brouillards insomniaques qui enferment la nuit entre le trop plein des verres d’alcool et les moues blasées d’où s’échappent en nuages bleutés les paresseuses mélancolies, les souvenirs font une ronde triste.

Les dissonances d’un piano nonchalant qui improvise une ballade dans la lumière blafarde répondent en écho à l’heure maussade. Au fond de la boîte de jazz, sur l’estrade, chapeau sur la tête, seul devant le clavier de son vieux Steinway exhibant impudiquement ses tripes de métal, Thelonious Monk joue.

Quelques notes, quelques arpèges, deux ou trois accords, et le silence s’est installé sur chaque tabouret du bar, sur chaque chaise de la salle. Chacun a reconnu cette introduction ; elle annonce les cinq notes inoubliables du standard que l’on tient à écouter les yeux clos pour mieux sentir les vapeurs élégiaques de l’heure caresser son âme :

« ‘Round Midnight ».

&

‘Round Midnight, que Thelonious Monk compose à l’âge de 19 ans, au début des années 1940, est, semble-t-il, le standard  le plus joué et le plus enregistré de l’histoire du jazz. Après l’avoir entendu sous ses doigts, plus besoin d’explication à ce succès, n’est-ce pas ? Les versions d’anthologie interprétées par tous les plus grands musiciens de jazz ne manquent évidemment pas à l’appel, et chacun, sur son instrument (guitare, saxophone, piano, basse, voix, trompette etc…) a fait de ces 5 petites notes une merveille de plus.

Quel bonheur d’avoir choisi d’écrire ces quelques lignes ! La trompette de Dizzy Gillepsie et celle de Miles Davis ont réenchanté ma platine, la voix d’Ella est revenue chouchouter mes enceintes, et Jim Hall a même branché sa guitare à mon ampli.

Minuit au jardin des délices !

Je garde cependant une oreille très attendrie – sans doute pour des raisons qui appartiennent en grande mesure à mon histoire – pour deux versions de ce morceau, l’une, délicat velours qui tapisse le cœur, au saxophone ténor par l’immense Sonny Rollins, l’autre, suave, sensuelle, chantée par Sarah Vaughan à son meilleur.

Alors, puisque les billets de ce blog ne sont, au fond, que des pages « publiables » du journal intime que je n’ai jamais entrepris d’écrire, et que Youtube m’offre le pouvoir facile de partager le plaisir de mes vieilles écoutes…

Sonny Rollins  – saxo-ténor (1964)

&

Sarah Vaughan (1963)

Autour de minuit

Ça commence à se voir autour de minuit, minuit.
Je m’en sors pas mal jusqu’au coucher du soleil,
Au diner, je me sens triste,
Mais ça devient vraiment mauvais, autour de minuit.

Les souvenirs commencent toujours autour de minuit.
Je n’ai pas le cœur pour faire face à ces souvenirs
Et mon cœur est encore auprès de toi ;
Et ce vieux minuit le sait aussi

Quand après une dispute, on a besoin de se raccommoder.
Est-ce que ça veut dire que notre amour se finit ?
Chéri, j’ai besoin de toi, ces derniers temps, je trouve,
Tu es sorti de mon cœur et je perds la tête.

Laissons nos cœurs prendre leurs vols autour de minuit, minuit.
Laissons les anges chanter pour ton retour
Jusqu’à ce que notre amour soit sauvé.
Alors, que ce vieux minuit vienne à son tour.

Être triste devient vraiment mauvais
Autour, autour, autour de minuit.

&

Autour de minuit afficheQuand on parle jazz aux environs de minuit, on ne peut manquer d’avoir une pensée pour le film que Bertrand Tavernier a réalisé en 1986, en hommage à ces musiciens que le cinéma américain avait un peu trop négligés à l’époque.

Le film, inspiré par la vie de Lester Young – formidable et excentrique saxophoniste de la première moitié du XXème siècle – raconte l’histoire d’un prodigieux saxophoniste de jazz qui a connu la gloire quinze ans plus tôt, et qui revient à Paris dans l’espoir de retrouver ses amis et son prestigieux passé. Mais il ne trouve que pauvreté et solitude et choisit de les noyer dans l’alcool. Une rencontre fortuite va cependant éclairer sa vie : Francis, un jeune dessinateur passionné de jazz et qui admirait tant jadis le musicien, le reconnaît. Une réelle amitié prend forme entre les deux hommes et Francis est tout décidé à aider Dale Turner – c’est le nom du saxophoniste et personnage central du film – à se reconstruire autour de la musique. Mais la déchéance finira hélas par gagner, conduisant Dale à la mort.

Francis est interprété par un jeune François Cluzet et c’est le saxophoniste Dexter Gordon qui joue brillamment, avec une justesse de ton exemplaire, le rôle de Dale Turner. Pas étonnant qu’il ait été nommé en 1987, aux Césars et aux Golden Globes, dans la catégorie « Meilleur acteur ».

Pour ce qui est de la musique du film, les jurés des Césars comme leurs homologues des Oscars, cette même année 1987, ont couronné comme il le mérite le compositeur et pianiste de jazz Herbie Hancock à qui Bertrand Tavernier avait confié les partitions.

Dexter Gordon Francois Cluzet

La nuit 26 – Minuit : l’heure de la contrition ?

Tel est le pouvoir sarcastique de minuit, capable d’exhorter à l’examen de conscience le poète « possédé », ce génie qui, dans d’autres vers définitifs, clamait pourtant à la « Lune de sa vie » :

« Il n’est pas une fibre en tout mon corps tremblant
« Qui ne crie : Ô mon cher Belzébuth, je t’adore ! » ¹

Mais il est long et sinueux le chemin vers la contrition. Les ténèbres qu’il traverse sont pour les « âmes désordonnées » un confortable refuge, leur ultime étape avant de fuir, sur le conseil du poète lui-même, l’infini qu’elles portent en elles ².

Toute hérésie, minuit sonné, n’est-elle pas vouée à recevoir l’absolution des ténèbres ?

1. Baudelaire – Le possédé (Les fleurs du mal)

2. Baudelaire – Femmes damnées (ibid)  [Faites votre destin, âmes désordonnées, / Et fuyez l’infini que vous portez en vous !]

Bartolemeo Passerrotti - La joyeuse compagnie (1550)

Bartolemeo Passerrotti – La joyeuse compagnie (1550)

L’examen de minuit

La pendule, sonnant minuit,
Ironiquement nous engage
À nous rappeler quel usage
Nous fîmes du jour qui s’enfuit :
– Aujourd’hui, date fatidique,
Vendredi, treize, nous avons,
Malgré tout ce que nous savons,
Mené le train d’un hérétique.

Nous avons blasphémé Jésus,
Des Dieux le plus incontestable !
Comme un parasite à la table
De quelque monstrueux Crésus,
Nous avons, pour plaire à la brute,
Digne vassale des Démons,
Insulté ce que nous aimons
Et flatté ce qui nous rebute ;

Contristé, servile bourreau,
Le faible qu’à tort on méprise ;
Salué l’énorme bêtise,
La Bêtise au front de taureau ;
Baisé la stupide Matière
Avec grande dévotion,
Et de la putréfaction
Béni la blafarde lumière.

Enfin, nous avons, pour noyer
Le vertige dans le délire,
Nous, prêtre orgueilleux de la Lyre,
Dont la gloire est de déployer
L’ivresse des choses funèbres,
Bu sans soif et mangé sans faim !…
– Vite soufflons la lampe, afin
De nous cacher dans les ténèbres !

Charles Baudelaire (Les Fleurs du mal)