Longueur d’un jour…

François-Louis Français - Effet de lumière au crépuscule

François-Louis Français – Effet de lumière au crépuscule

Longueur d’un jour sans vous, sans toi, sans Tu, sans Nous,
Sans que ma main sur tes genoux
Allant, venant, te parle à sa manière,
Sans que l’autre, dans la crinière
Dont j’adore presser la puissance des crins,
Gratte amoureusement la tête que je crains…
Longueur d’un jour sans que nos fronts que tout rapproche
Même l’idée amère et l’ombre du reproche
Sans que nos fronts aient fait échange de leurs yeux,
Les miens buvant les tiens, tes beaux mystérieux,
Et les tiens dans les miens voyant lumière et larmes…
Ô trop long jour… J’ai mal. Mon esprit n’a plus d’armes
Et si tu n’es pas là, tout près de moi, la mort
Me devient familière et sourdement me mord.
Je suis entr’elle et toi ; je le sens à tout heure.
Il dépend de ton cœur que je vive ou je meure
Tu le sais à présent, si tu doutas jamais
Que je puisse mourir par celle que j’aimais,
Car tu fis de mon âme une feuille qui tremble
Comme celle du saule, hélas, qu’hier ensemble
Nous regardions flotter devant nos yeux d’amour,
Dans la tendresse d’or de la chute du jour…

22 mai 1945

Paul Valéry (1871-1945) – Corona et Coronilla

Accompagnement musical : Élégie Opus 3 N°1 – Sergeï Rachmaninov

Et un peu plus sur « Corona et Coronilla » et sur le grand amour de Paul Valéry pour Jeanne Loviton (alias Jean Voilier) : un recueil rare de poésies amoureuses, fraîches et sensuelles à la fois, qui confinent souvent au sublime. Un autre regard, assurément, sur un des plus grands maîtres de notre belle littérature.

La nuit 3 – To night

To night

Swiftly walk over the western wave,
Spirit of Night !
Out of the misty eastern cave
Where, all the long and lone daylight,
Thou wovest dreams of joy and fear,
Which make thee terrible and dear, —
Swift be thy flight !

Wrap thy form in a mantle grey,
Star-inwrought !
Blind with thine hair the eyes of Day,
Kiss her until she be wearied out,
Then wander o’er city, and sea, and land,
Touching all with thine opiate wand —
Come, long-sought !

When I arose and saw the dawn,
I sighed for thee ;
When light rode high, and the dew was gone,
And noon lay heavy on flower and tree,
And the weary Day turned to his rest,
Lingering like an unloved guest,
I sighed for thee.

Thy brother Death came, and cried
`Wouldst thou me?’
Thy sweet child Sleep, the filmy-eyed,
Murmured like a noontide bee
`Shall I nestle near thy side ?
Wouldst thou me?’ — And I replied
`No, not thee !’

Death will come when thou art dead,
Soon, too soon —
Sleep will come when thou art fled ;
Of neither would I ask the boon
I ask of thee, beloved Night —
Swift be thine approaching flight,
Come soon, soon !

Percy B. Shelley

∫∫∫

À la nuit

Passe, impétueuse, sur la vague d’Occident,
Haleine de la nuit !
Hors de la brumeuse caverne d’Orient,
Où tout le long jour solitaire
Tu as tissé des rêves de joie et de peur
Qui te font terrible et chère ;
Qu’impétueux soit ton essor !

Recouvre tes formes d’un manteau cendreux,
Ouvragé d’étoiles,
Aveugle les yeux du jour avec tes cheveux,
Et baise-le jusqu’à ce qu’il soit recru,
Puis erre sur la terre et la mer et les rues,
Effleurant toute chose de ta baguette opiacée :
Viens, tant Désirée !

Lorsque me levant je vis l’aurore,
Je soupirai après toi.
Lorsque la lumière chevauche en gloire, que la rosée s’évapore
Et que midi s’appesantit sur la fleur et sur l’arbre,
Et que s’attardant comme un hôte mal-aimé,
Le jour fourbu s’en va reposer,
Après toi j’ai soupiré.

Ta sœur la Mort vint et me cria,
Me veux-tu moi ?
Ton tendre enfant, le Sommeil aux yeux voilés,
Murmura comme l’abeille à l’heure de midi.
– Viendrai-je me blottir à ton côté ?
Me veux-tu moi ? – Et je répondis,
Non, pas toi !

La Mort viendra, tu seras morte,
Tôt, trop tôt.
Le Sommeil viendra quand tu auras fui ;
À aucun ne sera demandée la faveur
Dont je te prie, Bien-Aimée, ô Nuit,
Que proche et prompte soit ta foulée ;
Viens tôt, bientôt !

Percy B. Shelley
(Traduction in « La planche de vivre » –  Poésie/Gallimard)

La nuit : un commencement

Menaçante et mystérieuse, lieu des illusions et de l’aveuglement, noir domaine de l’inconnaissable, la nuit, insaisissable, informe, a toujours été l’engrais des inquiétudes et des angoisses des hommes.

Kandinsky - La nuit 1907

Kandinsky – La nuit 1907

Seul le poète, l’artiste, a éclairé  la nuit. En montrant les étoiles, en conversant avec les constellations, il a accompli la tâche qui lui était naturellement dévolue : ouvrir le rideau des ténèbres.

 » Quand Orphée descend vers Eurydice, l’art est la puissance par laquelle s’ouvre la nuit. La nuit, par la force de l’art, l’accueille, devient l’intimité accueillante, l’entente et l’accord de la première nuit. »  ( Maurice Blanchot – « L’espace littéraire » )

La nuit. Est-elle ce magma d’ignorance qu’il faut traverser avec Parménide ? Est-elle cette ombre pesante de la  « caverne »  à laquelle il nous faut échapper ? Ou, est-elle plutôt « principe de toute chose », « déesse »  invoquée par Orphée, « mère des Dieux et des hommes » ? Puissance salvatrice de l’âme à qui Novalis accorde sa « foi éternelle » ?

Personne ne saurait chercher ici une quelconque réponse « éclairée »  à ces questions fondamentales, et encore moins un impossible arbitrage – O combien subjectif, à supposer qu’il fût possible – entre les deux pôles de cette indispensable opposition de deux inséparables complices, l’ombre et la lumière.

 » Lumière et obscurité sont (de longue date : que l’on songe à Pascal ou à Victor Hugo…) deux métaphores de la condition ontologique, aussi bien qu’affective, intellectuelle et morale, de l’être humain. »  (Jean-Michel Maulpoix – « Éléments d’un cours sur l’œuvre poétique de Philippe Jaccottet »)

« La nuit » :

Ce sera désormais une nouvelle rubrique thématique de ce blog, « Perles d’Orphée ».

Y seront invités, avec la même simplicité et la même modestie qui les accueillent dans les autres pages, les poètes, les peintres, les musiciens ou les photographes – et ils sont innombrables – qui ont regardé la nuit pour mieux l’offrir à notre questionnement et à notre admiration.

Avec eux nous partagerons les peurs et les mystères inquiétants des ténèbres, mais aussi les merveilles dont la nuit est féconde. Effrayés au récit de leurs cauchemars, envoûtés par l’enchantement des rêves qu’ils nous raconteront, nous comprendrons leurs peines et rirons de leurs joies.

Nous lirons, plongerons au fond des images, entendrons, écouterons, regarderons encore et vers eux et en nous…

Et, rejoindrons convaincus la parole de René Char :

 » Dans la nuit se tiennent nos apprentissages  » *

*« Sur une nuit sans ornement », in Œuvres complètes, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade »