La nuit 31 – Le « Songe »

Henry Fuselli - Tatiana et Bottom (Songe d'une nuit d'été)

Henry Fuselli – Titania et Bottom (Songe d’une nuit d’été)

« J’ai fait un rêve extraordinaire, un rêve comme l’esprit humain ne peut en concevoir, un rêve qui avait l’air d’une réalité mais qui était comme un rêve – On passerait pour un âne à prétendre expliquer un pareil songe. »

Shakespeare – Le songe d’une nuit d’été  (Bottom, Acte IV Scène 1)

Aussi, cher Bottom, personne ici ne se risquerait à provoquer le sort qui vous a déjà coiffé de cette tête d’âne. Chacun se chargera bien lui-même de trouver son chemin dans l’épaisseur de cette forêt magique à travers le labyrinthe d’étranges intrigues amoureuses qui s’y développent entre elfes et fées, sur fond de mise en abyme théâtrale.

Paul Gervais - Folie de Titania - 1897 (Songe d'une nuit d'été)

Paul Gervais – Folie de Titania – 1897 (Songe d’une nuit d’été)

Personne, soyez en assuré, ne se mêlera de la scène de ménage qui oppose la reine des fées, Titania, à son époux, le roi des elfes, Obéron.

Thomas Stothard (1755-1834) - Oberon et Titania - A_Midsummer Night's Dream

Thomas Stothard (1755-1834) – Oberon et Titania (A Midsummer Night’s Dream)

Nul, je le promets, ne cherchera le secret de Puck, le facétieux lutin, qui aura profité du sommeil de la fée pour la rendre amoureuse du premier venu…

Joshua Reynolds (1723-1792) - Puck (Songe d'une nuit d'été)

Joshua Reynolds (1723-1792) – Puck (Songe d’une nuit d’été)

Mais tous, n’en doutez point, vous envieront, cher âne, d’avoir été, cette nuit, cet heureux-là…

Edwin Landseer -Titania et Bottom (Scène du Songe d'une nuit d'été) - 1848

Edwin Landseer -Titania et Bottom (Scène du Songe d’une nuit d’été) – 1848

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Les songes, et à fortiori quand ils ont trouvé leur souffle dans les imaginaires des plus brillants artistes, ont deux particularités essentielles : la première, c’est qu’ils ne meurent, ni ne vieillissent jamais ; la seconde, c’est qu’ils se racontent éternellement, s’accommodant à qui mieux mieux des talents les plus variés de leurs passeurs.

Cependant – et je gage que l’affirmation sera largement partagée – l’un deux, et pas des moindres, Félix Mendelssohn, me semble avoir été le plus inspiré d’entre tous. Peut-être parce que, jeune musicien génial de 17 ans, Félix avait déjà offert à sa sensibilité créatrice de pénétrer le monde merveilleux des elfes et des gnomes. Lorsque, compositeur de 34 ans, pleinement affirmé , il écrit la musique de scène pour la comédie de Shakespeare, « Ein sommernachtstraum » (Songe d’une nuit d’été), il jette sur la pièce de théâtre un éclat du plus heureux effet.  Au point que Franz Liszt écrira quelques années plus tard, à propos du « Songe », cet hommage lumineux :

« Personne ne sut, comme lui, décrire le parfum d’arc-en-ciel, le chatoiement nacré de ces petits lutins, rendre le brillant apparat d’une cérémonie de mariage à la cour. »

Des huit pièces qui composent cette musique, parmi les plus belles du Maestro, et même si l’une d’elle n’est autre que cette sempiternelle « marche nuptiale » que l’on sert sur tous les tons à tous nos mariages et à leurs parodies, le Scherzo qui suit immédiatement l’Ouverture n’a jamais cessé de stimuler mon enthousiasme. Musique qui chante, qui danse, qui appelle à la liesse insouciante, et qui obstinément tient à nous rappeler que la vie, au fond, n’est qu’un rêve, un divertissement, une plaisanterie.

Allez, pour entrer dans la danse, rejoignons les images qui accompagnaient ce magnifique scherzo – ou l’inverse – dans le film « A Midsummer Night’sDream », de William Dieterle et Max Reinhardt, en 1935 :

Et continuons le rêve, car il ne faut que dix doigts, dix doigts seulement, à Yuja Wang pour jouer la transcription pour piano qu’en faisait Rachmaninov à la même époque :

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Et Puck de conclure, évidemment :

« Ombres que nous sommes, si nous avons déplu, figurez-vous seulement (et tout sera réparé) que vous n’avez fait qu’un somme, pendant que ces visions vous apparaissaient »

En chaussons… A la poursuite du lapin blanc

Lapin en retard - Alice - Disney

« Je suis en retard ! En retard ! En retard ! »

Vite ! Vite ! Dépêchons-nous ! Courons, nous aussi, derrière le lapin blanc pressé qu’Alice suit déjà ! N’en doutons pas, il va tous nous entrainer dans un monde magique où nous partagerons avec elle des aventures étranges et fascinantes. Certes, nous l’avons déjà tous approché jadis, cet univers magnifique et bariolé qui a charmé – et parfois effrayé – les enfants que nous fûmes… Mais il faut admettre que demeure toujours intact le bonheur de le retrouver quelque fois dans le sourire nostalgique d’un miroir aux souvenirs.

Qui ne se souvient de ce chat philosophe, tout droit venu du Cheshire, qui apparaît et disparaît à loisir ; de ce chapelier fou, excentrique buveur de thé qui rassemble ses convives autour d’une table énigmatique ; de cette chenille curieuse conseillère ; de la Reine de cœur escortée de ses jardiniers qui, ayant perdu sa partie de croquet, veut décapiter notre courageuse Alice ? Lequel d’entre nous aurait-il oublié le griffon, la tortue ou le homard et la multitude des surprenantes créatures nées de l’imagination sans limite de Lewis Carroll ?

Cette fois-ci, pour les retrouver il nous faudra pénétrer leur monde sur la pointe des pieds… Et pour cause : le lapin blanc nous emmène à Londres et plus précisément à Covent Garden, au temple de la danse, sur la scène prestigieuse du Royal Opera House devenue pour la circonstance le « pays des merveilles ». Et quelles merveilles ! Les danseurs prestigieux du Royal Ballet s’y transforment en grenouille, jardinier, rajah, cuisinier, poisson ou duchesse et autre lézard, qui, dans une féérie de costumes aux mille couleurs, sautent et virevoltent de manière aussi facétieuse que virtuose, pour faire des énormes divagations de Lewis Carroll, une inoubliable réalité enchanteresse.

A supposer qu’il le fut un jour, le voyage au pays des rêves extraordinaires, grâce aux extravagances de ce formidable spectacle chorégraphique, n’est définitivement plus réservé aux enfants. Pour s’en convaincre, un bref coup d’œil à la brochure :

Le ballet s’immerge tout entier dans le monde inventé par l’écrivain, tant le chorégraphe, Christopher Wheeldon, demeure fidèle au conte. La musique de Joby Talbot, gaie, entrainante, mélodique à souhait, propulse avec justesse les danseurs dans la fantasmagorie et l’extravagance des décors surréalistes ingénieusement inventés par Bob Crowley.

Tous les danseurs, investis complètement dans leurs rôles, campent les personnages de cette folle fiction avec tant de facilité et de naturel qu’ils finissent par les rendre réels à nos regards de l’enfance revenus. Ainsi Edward Watson contaminé par les tics compulsifs d’un lapin blanc névrosé, Zenaïda Yanowsky dominée par les grimaces faussement agressives d’une capricieuse Reine de cœur, Eric Underwood en exotique millepatte oriental se contorsionnant au milieu de son harem, ou enfin, Sarah Lamb, frêle et délicate Alice, aussi naïve qu’aventureuse, qui grandit ou rapetisse au gré des péripéties absurdes de son voyage fantastique.

Émerveillement garanti à tous les tableaux.

Alice, qui a quitté précipitamment la maison du lapin, fait une halte près d’un gros champignon. Elle aperçoit et observe ébahie une chenille bleue, drapée dans son indifférence. Mais, comme il se doit, le mollusque ne résistera pas longtemps à sa propre curiosité. Avant de continuer sa route, la chenille conseillera à Alice de manger un bout du champignon, la laissant perplexe quant au choix du « côté » à croquer qui la fera grandir…

 

Voici la Reine de cœur qui a le bourreau facile, menaçant chacun de décapitation pour les motifs les plus futiles. Ici la très sérieuse affaire du vol des tartes ! Pourrait-on imaginer l’humour de la chorégraphie sans la virtuosité – de danseuse et de comédienne – de Zenaïda Yanowsky ?

Lewis Carroll n’avait certes pas imaginé que son livre serait adapté à la scène au XXIème siècle, et bien sûr, l’idée ne lui était pas venue qu’une petite touche sentimentale s’avèrerait indispensable pour séduire définitivement le public nouveau. Il est vrai par ailleurs que son Alice était alors bien jeune pour être concernée par les jeux de grands. Christopher Wheeldon, pour corriger cette bien légitime lacune de l’auteur, s’est permis la petite incartade heureuse d’inventer, dans la version révisée du ballet, une idylle entre Alice, désormais sortie de l’enfance, et le Valet de cœur. Prétexte à réunir les amoureux (Sarah Lamb et Federico Bonelli) dans un délicieux pas de deux auquel il serait dommage de ne pas assister.

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Ce ballet a été distribué dans les salles de cinéma en 2014. Il a fait l’objet de diffusion sur les chaînes de télévision musicale comme Mezzo, et un DVD est également paru.

Alice in wonderland DVD

Gnossiennes : Du silence vers l’infini

Erik Satie (1866-1925)

Erik Satie (1866-1925)

Où commence et où finit l’univers d’Erik Satie, ce « marginal paradoxal, misanthrope et sociable » comme le décrit la pianiste Anne Queffélec qui le connaît si bien pour avoir servi, et servir encore, sa musique avec tant de talent et de sensibilité ?

Nul besoin d’une oreille experte pour identifier la musique de Satie, différente bien que de son temps, originale parce que rétive au conformisme jusqu’à la provocation, souvent reflet de ses amitiés du moment, et toujours reconnaissable entre toutes par la poésie mystérieuse qu’elle diffuse.
 « A fleur de peau, la musique de l’entre-deux guerres est faite par des esprits fins qui saisissent ces délicates nuances, ces variations infinies de lumière sur la nature et sur l’âme humaine. » Rodolphe Bruneau-Boulmier (Livret du CD Anne Queffélec – Satie et Compagnie – Ed. Mirare).

Avec les Gnossiennes que Satie compose à partir de 1890, le compositeur ajoute à sa musique cette part supplémentaire d’irréalité ou de surréalité, qui ouvre vers de libres visions, que seuls le rêve et l’imagination savent créer, dans une nébuleuse partagée entre méditation et humour.
Ainsi sommes-nous transportés du silence vers l’infini sur des nuages de notes qui flottent autour de nous comme autant de cristaux sonores et envoûtants qui s’entrechoquent ou qui se frôlent à plaisir. Représentation des étranges géométries dessinées par les mystères de notre vie intérieure..

Emportés par la magie de la première Gnossienne, les danseurs, en quasi apesanteur, abandonnent leurs corps au mouvement spontané de l’improvisation.
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 Sergei Polunin et Kristina Shapran – Piano : Lang-Lang

Sur les doux arpèges en mineur que fait glisser de la main gauche l’envoutante quatrième Gnossienne, quelques notes de la main droite viennent dessiner des paysages magiques dont nul ne sait l’origine. Flottant libre dans les méandres de cette ensorcelante humeur,  l’auditeur n’a plus qu’à laisser se façonner malgré lui son monde intérieur.

Ainsi, par exemple, ce montage élaboré avec les photos surréalistes de Gilbert Garcin. Étonnant et merveilleux voyage !

Photos : Gilbert Garcin – Piano : Alexandre Tharaud

Les surprises du miroir

Née dans une région perdue de quelque pays d’Asie, cette petite histoire a fait, depuis le début du XXème siècle, un long voyage vers ce billet, pour nous faire sourire. Mais pas que…!

Là-bas, dans une province peu fréquentée, archaïque et pauvre, une poignée de paysans cultivent durement le riz et élèvent quelques porcs dans des fermes sommaires et isolées. Comme à chaque fois que le moment vient de vendre les animaux, Zhou part avec quelques bêtes rejoindre le marché, à la ville située à un jour et demi de marche. Alors qu’il s’apprête à s’engager sur le chemin bourbeux avec son minuscule troupeau, Yun, son épouse, lui crie : – « Et n’oublie pas de me rapporter un peigne! ». Zhou, sans se retourner, lève simplement une main fatiguée en signe d’acquiescement.

Le marché terminé, les bêtes bien vendues, Zhou estime mériter quelques verres de huangjiu et se rend à l’auberge voisine. Mais après quelques carafes de ce puissant alcool de riz, la lassitude du voyage aidant, notre paysan n’a plus les idées claires.

Juste avant de reprendre la route une pensée toutefois parvient à franchir les vapeurs qui embrument son esprit : sa femme lui avait demandé de lui rapporter quelque chose ; mais quoi? Un objet de toilette, peut-être? Il entre donc au bazar du coin et incapable de faire fonctionner sa mémoire accepte la suggestion du vendeur, il achète un miroir à main.

Yun, déçue de n’avoir pas reçu son peigne, prend malgré tout le miroir, et, alors que son mari repart aux champs, le présente face à elle. Aussitôt elle se met à sangloter. Sa mère, alertée par les hoquets de sa fille, s’approche d’elle et lui demande pourquoi ces pleurs.

– « Zhou a ramené Madame numéro 2 ! » dit-elle, catastrophée, en montrant l’objet.

– « Fais voir! » dit la mère prenant le miroir en main. Puis, l’ayant regardé attentivement, annonce : – « Ne t’inquiète donc pas, elle est bien vieille; et elle n’en a plus pour longtemps! ».

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Femme au miroir (Temple Inde du sud)

Femme au miroir (Temple Inde du sud)

Voilà, me semble-t-il, une jolie allégorie des pouvoirs du miroir, de ce « beau miroir » que, vêtue des atours de la méchante reine ou parée de la coiffe fleurie de la tendre fillette, éternellement, la féminité questionne.

Par la richesse symbolique qu’il détient, le miroir exerce sa fascination sur le genre humain depuis le fond des âges. La relation entre le visible et l’invisible, entre le réel et l’imaginaire, entre l’intelligible et le sensible, en un mot entre le sujet et son reflet, n’a jamais cessé de tourmenter les esprits. Réflexion, réflexivité, illusion, autant de paradoxes qui confèrent au miroir sa part d’ambiguïté et de mystère. Ce miroir schizophrène dont l’autre face ne cesse d’alimenter l’intrigue.

Ainsi le thème de la « femme au miroir » a-t-il nourri l’inspiration de bien des artistes et des écrivains de toutes les époques. Plus que tout autre peut-être, – allant jusqu’à devenir lui-même parfois son propre sujet, posant au fond du miroir – le peintre, observateur discret et sensible, a regardé la femme se regardant, fascinée par son propre reflet, vaniteuse narcissique ou naïve jouant avec son image, la questionnant sans cesse.

De ce formidable intérêt pour la psyché les chefs-d’œuvre du genre abondent, que nous prenons toujours plaisir à regarder… pour y trouver peut-être une réponse que notre miroir lui-même ne nous a pas encore donnée.

Deux galeries :

– Femmes au miroir

– Le peintre à son miroir : l’autoportrait

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Femmes au miroir :

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Le peintre à son miroir : l’autoportrait

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