La nuit 30 – Mélodie sentimentale ou le « bonheur d’être triste »

« La mélancolie est un crépuscule. La souffrance s’y fond dans une sombre joie. La mélancolie, c’est le bonheur d’être triste. »

Victor Hugo – Les Travailleurs de la mer

Où notre âme élégiaque peut-elle mieux que dans la « saudade » de la mélodie brésilienne chercher l’écho de cette indéfinissable sensation mélancolique qui la maintient en état d’impesanteur au milieu des halos d’une tristesse diffuse, là-même où ose à peine se dissimuler la suavité de l’inavouable plaisir que cette lascivité lui procure ? Comme si cet état mélancolique constituait pour nous-même l’indispensable preuve de notre existence, légitimation, s’il en était besoin, de l’ineffable bonheur qu’elle confère à nos instants crépusculaires.

Seul le chant mélodieux d’Orphée, l’inconsolable, sait raconter l’abondance et le manque… Orphée est brésilien, n’est-ce pas ? Et le poète n’ignore pas, quand, depuis la nuit de ce « pays de lumière, de sel et d’eau », il choisit de nous caresser le cœur en boucle avec une mélodie sentimentale, qu’il nous téléporte subrepticement, petit à petit, dans l’intime de l’âme brésilienne, comme devant le miroir de nos propres langueurs.

Ainsi s’invente une histoire…

Tout commence un soir, à Rio de Janeiro, loin des tambourins métalliques des cariocas en fête, dans le fauteuil de velours d’une petite salle de concert. Une soprano, charmante, gracieuse, Nadine Sierra, entre en scène accompagnée de son pianiste. Elle chante, elle enchante… Après les merveilles de son répertoire, joyeux, sucré, savant, quelques bis, délicieux. Enfin, l’ultime morceau du récital, un hommage au plus romantique des compositeurs brésiliens : Nadine, négligemment appuyée sur le piano, interprète une pièce d’Heitor Villa-Lobos, « Melodia sentimental », composée en 1950 – quelques années avant sa mort – sur une poésie de Dora Vasconcellos.

Un rien compassé, certes, mais un bonheur ! Un bonheur de douce mélancolie !…

La mélodie me poursuivra jusqu’au bout de la nuit… La mélancolie aussi.

Acorda, vem ver a lua
Que dorme na noite escura
Que surge tão bela e branca
Derramando doçura
Clara chama silente
Ardendo meu sonhar..

As asas da noite que surgem
E correm no espaço profundo
Oh, doce amada, desperta
Vem dar teu calor ao luar

Quisera saber-te minha
Na hora serena e calma
A sombra confia ao vento
O limite da espera
Quando dentro da noite
Reclama o teu amor

Acorda, vem olhar a lua
Que brilha na noite escura
Querida, és linda e meiga
Sentir meu amor e sonhar

Réveille-toi, viens voir la lune
qui dort dans la nuit noire
qui surgit si belle et blanche
fontaine de douceur
claire flamme silencieuse
brûlant mes songes..

Les ailes de la nuit qui apparaissent
et traversent les profondeurs de l’espace
oh, bien aimée, réveille-toi
viens donner ta chaleur au clair de lune

J’aimerais te savoir mienne
à l’heure sereine et calme
où l’ombre confie au vent
la limite de l’attente
quand dans la nuit
elle réclame ton amour

Réveille-toi, viens voir la lune
qui brille dans la nuit noire
Chérie, si belle, si tendre,
reçois mon amour et rêve

&

Quelques tranches de « carne de sol » et une ou deux « caïpirinha » plus tard, me voici entraîné dans la chaude nuit brésilienne. On a décidé, cadeau d’une amitié soudaine, de m’emmener au « Vivo Rio » écouter la grande Maria Bethania. Quand nous arrivons dans la salle comble où elle se produit ce soir, elle a, depuis de longues minutes déjà, hypnotisé la foule inconditionnelle de ses admirateurs. Du fond du théâtre enthousiaste où nous attendons de pouvoir prendre place, nous voyons Maria revenir sur le plateau après une courte pause. Dès que, dans un balancement nonchalant, les lampions du décor tamisent leur déjà pâle lumière, le silence s’empare des lieux désormais en apnée. Discrètement soutenue par quelques accords de guitare, Maria dit quelques vers extraits du célèbre poème « Patria minha » (Ma patrie) du non moins célèbre Vinicius de Moraes, avant d’enchainer la désormais mienne « Melodia sentimental ».

A croire qu’elle m’avait attendu…

Patria Minha (Vinicius de Moraes)

Se me perguntarem o que é a minha pátria, direi :
Não sei. De fato, não sei
Como, por que e quando a minha pátria
Mas sei que a minha pátria é a luz, o sal e a água
Que elaboram e liquefazem a minha mágoa
Em longas lágrimas amargas.

Si l’on me demande quelle est ma patrie, je dirai :
Je ne sais pas. De fait, je ne sais pas
Comment, pourquoi ou quand ma patrie
Mais je sais que ma patrie est la lumière, le sel et l’eau
Qui façonnent et liquéfient ma douleur
En de longues larmes amères.

Autre lieu, autre voix, autre accent, plus populaire sans doute, mais même parfum de douce mélancolie où confusément se mêlent fumet de souvenir et arôme d’espérance.

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Mais, on le sait, la nuit à Rio ne prend fin qu’avec l’apparition des premiers rayons du soleil sur la baie. Alors, après son enivrant concert, notre « Abelha-rainha » (Reine des abeilles), comme on surnomme ici Maria Bethania, que nous sommes allé saluer dans sa loge, nous a invités à attendre le bel astre sur sa terrasse, en haut de sa colline. Des heures et des heures magiques pendant lesquelles chacun a partagé sans pudeur, mais avec une infinie délicatesse, ses sentiments, d’un trait de guitare, d’un hochement rythmé de la tête, ou en mêlant simplement son fredonnement à la chorale improvisée, plongeant de temps à autre un regard admiratif vers le scintillement des braises éternelles éparpillées tout en bas.  

Et puis, aux derniers instants de la nuit, avant que nous nous séparions, Maria a bien voulu, partager avec nous l’un de ses enregistrements de « Melodia sentimental ». A l’observer s’écouter elle-même, qui aurait encore osé un doute ?

« La mélancolie c’est le bonheur d’être triste. »

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2015 : des vœux en forme… de perles

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Je souhaite que ces deux premières perles de 2015 servent de modèles à toutes les heures de votre nouvelle année :

Que la première leur inspire, pour rendre plus éclatant chacun de vos instants, la légèreté et la grâce de la souriante Aspicia, « la fille du Pharaon », que Taor, voyageur anglais, assoupi un instant dans la pyramide qui depuis des millénaires abrite la princesse, fait danser au milieu de son rêve extatique.

Et pour que le modèle que chaque heure aura à imiter se tienne au plus près de la perfection, la perle se fait étoile, la reine elle-même prête sa beauté et son talent à la jeune princesse : la Reine du Bolchoï, déesse de la danse, Svetlana Zakharova.

La deuxième perle  – en vérité, la deuxième fée – conférera à vos jours, je le souhaite, le souffle tonique d’un morceau de jazz, la joie enfantine et ludique, mais savante, des doigts qui l ‘interprètent, le plaisir des rencontres heureuses que celui-ci propose autour d’une tasse de thé…

… Et le bonheur simple, tel qu’il se cache derrière les bonnes surprises, comme celle, par exemple, jouissive, de l’alliance inattendue d’une virtuose du piano classique avec la comédie musicale de Broadway :

Excellente Année 2015 !

Juste le temps de vivre

Poème dit par Philippe Clay

"Abeille de cuivre chaud"  (Espèce en voie de surproduction infinie)

« Abeille de cuivre chaud » (espèce pléthorique, sans risque d’extinction, hélas!)

Juste le temps de vivre

Il a dévalé la colline
Ses pieds faisaient rouler des pierres
Là-haut entre les quatre murs
La sirène chantait sans joie

Il respirait l’odeur des arbres
Il respirait de tout son corps
La lumière l’accompagnait
Et lui faisait danser son ombre

Pourvu qu’ils me laissent le temps
Il sautait à travers les herbes
Il a cueilli deux feuilles jaunes
Gorgées de sève et de soleil

Les canons d’acier bleu crachaient
De courtes flammes de feu sec
Pourvu qu’ils me laissent le temps
Il est arrivé près de l’eau

Il y a plongé son visage
Il riait de joie il a bu
Pourvu qu’ils me laissent le temps
Il s’est relevé pour sauter

Pourvu qu’ils me laissent le temps
Une abeille de cuivre chaud
L’a foudroyé sur l’autre rive
Le sang et l’eau se sont mêlés

Il avait eu le temps de voir
Le temps de boire à ce ruisseau
Le temps de porter à sa bouche
Deux feuilles gorgées de soleil

Le temps de rire aux assassins
Le temps d’atteindre l’autre rive
Le temps de courir vers la femme.
Juste le temps de vivre.

Boris Vian

À la nôtre !

Homère - Philippe-Laurent Roland-1812

Homère – Philippe-Laurent Roland-1812

Un toast à notre santé

Nous sommes les derniers de notre caste
Il ne nous reste plus très longtemps à vivre
nous sommes les petits marchands de bonheur
les artisans de mots cordiaux
Bientôt viendront nous relever
les foules au sang trop mou
les mécaniciens de la gloire du fer
et les industriels de l’amour
dont la vie est remplie de principes et de machines
Qui ne disposent que de 7 minutes pour caresser la fiancée
et de trois secondes pour la poésie
Avec des nerfs d’acier pareil à des rails
Ce n’est pas une insulte mais une flatterie
De midi à midi et demi ils iront manger
et prier
Ainsi donc, filles, femmes,
amourachez-vous des porteurs de miracles
Nous sommes les dernières lézardes
que le progrès n’a pas encore envahies
Aimez-nous tant qu’il reste du temps encore
Nous, les petits marchands de bonheur
les artisans de mots cordiaux.

Vadim Cherchinievich (Poète russe début XXème)

In Yvan Goll – « Les cinq continents » Anthologie mondiale de la poésie contemporaine – 1922

C’est le printemps ! France

Maurice Denis 1891 (Avril les anémones) collection privée

Maurice Denis 1891 (Avril les anémones) collection privée

Un vieux dicton prétend que tout finit en France par une chanson. Et si, au contraire, pour une fois, tout commençait par une chanson…

Puisque le printemps est la saison du renouveau, de la renaissance, du re-commencement, pourquoi ne fêterions nous pas l’avènement de ce printemps 2014 en chantant ?

Et en chantant partout à travers le monde, à la manière de chaque pays que nous traverserions ensemble au cours de ce voyage immobile dont je voudrais qu’il soit un heureux prélude à nos saisons futures.

Mais si nous ne savons pas chanter, nous écouterons. Ce qui compte au fond dans le chant, ce n’est ni la voix qui sonne, ni l’oreille qui entend, mais simplement ce subtil courant d’émotion qui va d’un cœur qui donne vers un cœur qui reçoit.

Alors c’est parti, on s’fait la malle ! comme dirait notre guide français, grand-père Léo qui l’aime tant, notre langue.

Car, comment pourrait-il en être autrement, le voyage commence en France, évidemment, là où l’on entend le vent du nord prendre l’accent de Mistral.

Minuit une : le temps des voeux

Excellente Année 2014 !

La tête doucement penchée
comme le front d’un frêle enfant,
la dextre offerte
à l’offrande d’en haut,
l’autre en survol
sur un sol nourricier
et patient,
il tourne,
il tourne et tourbillonne,
continûment,
léger, fluide,
aile gracile caressant le nuage,
obstinément,
rêvant de réunir les deux extrémités
de son infinie
verticalité.

Sur sa robe chamarrée des couleurs
de nos différences
et de nos divisions
se fond et se confond
en une infinité ternaire
le nuancier de nos identités
jusqu’à se dissiper
unifié
dans la blanche paix
des espérances exaucées.

Puisse 2014, à l’instar du « sema » de ce derviche, vous emporter dans son tourbillon entre Esprit et matière, sur le chemin de cette paix indispensable à tous les bonheurs que je vous souhaite!

Photographier le bonheur…

Photographier le bonheur! Ce pourrait bien être un koan, non? Autant attraper un nuage!

Et pourtant, des photographes – pas bien nombreux, en vérité – ont gagné ce formidable pari qui consiste à capter la magie de l’instant où d’une attitude, d’une posture, d’une mimique, s’exhale ce sentiment fugitif de la plénitude d’être qu’on appelle « bonheur ».

Répèterait-on sans cesse que la photographie c’est l’art subtil du regard, du cadrage, l’aptitude à saisir la lumière, que l’on n’expliquerait pas comment fixer l’expression du bonheur. Quand on sait que, plus que tout autre, un tel instant est aussi prompt à s’envoler que la mouche qu’on essaie d’attraper, on comprend que le photographe, le plus doué soit-il, doive d’abord posséder ce qui ne peut s’apprendre. Comment, sans cette infinie capacité d’émerveillement qui, le temps d’un souffle, permet de percevoir, de sentir, voire même de pressentir cette fraction d’éternité, pourrait-il espérer un résultat? Sans cette indispensable faculté d’empathie surdimensionnée les vertus de l’artiste, chasseur d’une image du bonheur, pourraient bien, comme souvent, rester vaines, et laisser au hasard le mérite d’un succès.

Pour attraper le bonheur des autres ne faut-il pas déjà soi-même avoir  un jour reçu, comme le don le plus précieux, cette grâce extraordinaire  : l’aptitude au bonheur?

Boubat (1923-1999) autoportrait

Boubat (1923-1999) autoportrait

Les trois photographes « humanistes », comme on les a justement qualifiés, Robert Doisneau, Willy Ronis et Edouard Boubat, avaient en commun ce don d’attraper au vol la spontanéité fugitive de cette expression inconsciente, inattendue, peut-être même parfois inespérée.

Il me semble toutefois que c’est Boubat – pour qui la postérité a été plus discrète – qui, des trois, a le mieux représenté le bonheur. Peut-être parce que l’extrême simplicité de son regard était plus propice à trouver l’âme derrière la forme. Comme Prévert avait eu raison de le qualifier de « correspondant de paix ».

Mais en photographie, comme en musique, les mots deviennent vite insuffisants et inutiles quand l’œuvre dit tellement.

Demeure toujours la question de savoir  si, en ces temps là, le bonheur était plus accessible, ou plus visible peut-être, qu’aujourd’hui.

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