Lumière blessée /4 – Les yeux au ciel

Pieter Bruegel l'Ancien - La parabole des aveugles - 1568

Pieter Bruegel l’Ancien – La parabole des aveugles – 1568

Les aveugles

Contemple-les, mon âme ; ils sont vraiment affreux !
Pareils aux mannequins, vaguement ridicules ;
Terribles, singuliers comme les somnambules,
Dardant on ne sait où leurs globes ténébreux.

Leurs yeux, d’où la divine étincelle est partie,
Comme s’ils regardaient au loin, restent levés
Au ciel ; on ne les voit jamais vers les pavés
Pencher rêveusement leur tête appesantie.

Ils traversent ainsi le noir illimité,
Ce frère du silence éternel. Ô cité !
Pendant qu’autour de nous tu chantes, ris et beugles,

Éprise du plaisir jusqu’à l’atrocité,
Vois, je me traîne aussi ! mais, plus qu’eux hébété,
Je dis : Que cherchent-ils au Ciel, tous ces aveugles ?

Charles Baudelaire  (« Les Fleurs du mal »)

Jean Martin - Les aveugles - 1937 (Musée des BA Lyon)

Jean Martin – Les aveugles – 1937 (Musée des BA Lyon)

« Des temples dans l’ouïe »

« Écrits comme un monument funéraire
pour Véra Ouckama Knopp
au château de Muzot en février 1922″

C’est ainsi que Rainer-Maria Rilke complète le titre des « Sonete an Orpheus » (Sonnets à Orphée). Dans une lettre à Gertrude Ouckama Knopp, la mère de Vera, la jeune musicienne de 19 ans que la vie vient d’abandonner, le poète écrit : « En quelques jours de saisissement immédiat, alors que je pensais m’atteler à tout autre chose, ces sonnets m’ont été donnés.« 

Dans le même élan, Rilke écrira les dernières « Elégies de Duino » et vers la fin de ce mois de février réalisera la deuxième partie des « Sonnets à Orphée ». A propos de l’intensité créatrice de son séjour à Muzot, il dira qu’il était pris dans une « tempête », dans un « ouragan » qui ne lui laissait guère le temps de se nourrir. C’est sans doute cette ferveur qui confère une sorte de gémellité, bien que leurs formes soient différentes, aux « Élégies » et aux « Sonnets »,  deux œuvres (traduites, hélas) que je mettrais volontiers dans l’immense malle qu’il me faudra pour aller sur mon île déserte.

Voici, juste pour faire sentir le nectar des vers de Rilke, comme on humerait, avant dégustation, le bouchon à peine ôté d’un très grand cru, le premier « Sonnet à Orphée ». Le « veuf », » l’inconsolé » chante, s’accompagnant avec sa lyre. La musique – toujours elle – qui apaise les âmes les plus troublées, charme les animaux envoûtés jusqu’à leur dresser des « temples dans l’ouïe ».

Da stieg ein Baum. O reine Übersteigung!
O Orpheus singt! O hoher Baum im Ohr!
Und alles schwieg. Doch selbst in der Verschweigung
ging neuer Anfang, Wink und Wandlung vor.

Tiere aus Stille drangen aus dem klaren
gelösten Wald von Lager und Genist;
und da ergab sich, daß sie nicht aus List
und nicht aus Angst in sich so leise waren,

sondern aus Hören. Brüllen, Schrei, Geröhr
schien klein in ihren Herzen. Und wo eben
kaum eine Hütte war, dies zu empfangen,

ein Unterschlupf aus dunkelstem Verlangen
mit einem Zugang, dessen Pfosten beben, –
da schufst du ihnen Tempel im Gehör.

Rainer-Maria Rilke (« Sonette an Orpheus »)

Rilke

Deux traductions en français :


Lors s’éleva un arbre. O pure élévation ! O c’est Orphée qui chante !
O grand arbre en l’oreille ! Et tout se tut.
Mais cependant ce tu lui-même
fut commencement neuf, signe et métamorphose.


De la claire forêt comme dissoute advinrent
hors du gîte et du nid des bêtes de silence;
et lors il s’avéra que c’était non la ruse
et non la peur qui les rendaient si silencieuses


mais l’écoute. En leurs cœurs, rugir, hurler, bramer
parut petit. Et là où n’existait qu’à peine
une cabane, afin d’accueillir cette chose,


un pauvre abri dû au désir le plus obscur,
avec une entrée aux chambranles tout branlants,
tu leur fis naître alors des temples dans l’ouïe.

Traducteur inconnu

Or, un arbre monta, pur élan, de lui-même.
Orphée chante ! Quel arbre dans l’oreille !
Et tout se tut. Mais ce silence était
lui-même un renouveau : signes, métamorphose…

Faits de silence, des animaux surgirent
des gîtes et des nids de la claire forêt.
Il apparut que ni la ruse ni la peur
ne les rendaient silencieux ; c’était

à force d’écouter. Bramer, hurler, rugir,
pour leur cœur c’eût été trop peu. Où tout à l’heure
une hutte offrait à peine un pauvre abri,

— refuge fait du plus obscur désir,
avec un seuil où tremblaient les portants, —
tu leur dressas des temples dans l’ouïe.

Traduction Maurice Betz 1942 – ami très proche du poète.

Illustrations : Orphée charmant les animaux :

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Imitateur

Je parle de vieillesse à la femme que j’aime ;
on me répond : « C’est dans Ronsard, tout ça. » Je parle
d’un deuil profond et d’une enfant qui s’est noyée ;
on me répond : « Tout ça, c’est dans Victor Hugo. »

Je parle d’un cœur lourd comme un lac en colère ;
on me répond: « Tout ça, tu vois c’est Lamartine. »
Je parle de musique et d’un parc dans la brume ;
On me répond: « Tout ça, Verlaine y est passé. »

Je parle de partir, là-bas vers l’équateur ;
on me répond: « Tout ça, c’est Rimbaud. » Je parle
de mon orgueil et de ma solitude amère ;

On me répond : « C’est dans Vigny, t’as pas de chance. »
Je ne parlerai plus, de peur de les gêner,
ces salauds qui sans moi ont écrit mes poèmes.

Alain Bosquet (« Sonnets pour une fin de siècle » – Editions Gallimard 1980)

Illustration musicale : E. MacDowell – « Hexentanz » (Piano : Stephen Hough)