Brumes et Brouillard /14 – Le jardin du faubourg

Jardin du faubourg

BRUMES

Je suis un grand jardin de novembre, un jardin éploré
Où grelottent les abandonnés du vieux faubourg ;
Où la couleur misérable des brumes dit : Toujours !
Où le battement des fontaines est le mot : Jamais…
— Autour d’un buste ridicule qui médite,
(Marie, tu dors, ton moulin va trop vite),
Tourne la ronde des désespoirs du vieux faubourg.

Entendez-vous la ronde qui pleure, dans le jardin noyé
De brume aveugle, au fond du vieux faubourg ?
Pauvres amitiés mortes, burlesques amours oubliées,
O vous les mensonges d’un soir, ô vous les illusions d’un jour,
Autour du buste ridicule qui médite,
(Marie, tu dors, ton moulin va trop vite),
Venez danser la ronde noire du vieux faubourg.

La brume a tout mangé, rien n’est gai, rien n’irrite,
Le rêve est aussi creux que la réalité.
Mais dans le parc où vous avez connu l’été
La ronde, la ronde immense tourne, tourne toujours,
Amis que l’on remplace, amantes que l’on quitte…
(Marie, tu dors, ton moulin va trop vite…)
Je suis un grand jardin de novembre, au fond d’un vieux faubourg.

Oscar Venceslas de Lubicz-Milosz (1877-1939)

Brumes et brouillards /7 – Réconciliation

Fernand Khnopff - Une ville abandonnée - pastel marouflé sur toile, 1904 - Musée d’Art Moderne Bruxelles

Fernand Khnopff – Une ville abandonnée – pastel marouflé sur toile, 1904 Musée d’Art Moderne Bruxelles

 

Le brouillard indolent de l’automne est épars…
Il flotte entre les tours comme l’encens qui rêve
Et s’attarde après la grand-messe dans les nefs ;
Et il dort comme un linge sur les remparts.

Il se déplie et se replie. Et c’est une aile
Aux mouvements imperceptibles et sans fin ;
Tout s’estompe ; tout prend un air un peu divin ;
Et, sous ces frôlements pâles, tout se nivelle.

Tout est gris, tout revêt la couleur de la brume :
Le ciel, les vieux pignons, les eaux, les peupliers,
Que la brume aisément a réconciliés
Comme tout ce qui est déjà presque posthume.

Brouillard vainqueur qui, sur le fond pâle de l’air,
A même délayé les tours accoutumées
Dont l’élancement gris s’efface et n’a plus l’air
Qu’un songe de géométrie et de fumées.

Georges Rodenbach ( 1855-1898 ) – in Le Miroir du ciel natal – 1898

Brumes et brouillards /3 – Jadis, l’automne…

Le brouillard

Le brouillard a tout mis
Dans son sac de coton;
Le brouillard a tout pris
Autour de ma maison.

Plus de fleurs au jardin,
Plus d’arbres dans l’allée;
La serre du voisin
Semble s’être envolée.

Et je ne sais vraiment
Où peut s’être posé
Le moineau que j’entends
Si tristement crier.

Maurice Carême

dreamway-in-fog-forest

Brouillard d’automne

Le voici devenu fantôme.
Le voici s’approchant du seuil
Où il jouait seul, autrefois,
Enfant triste au milieu des feuilles
Que semait le brouillard d’automne.

Le voici brouillard à son tour
Et se penchant avec amour.

Le voici prenant dans ses bras
L’enfant seul qui joue sans l’entendre,
Et comprenant soudain pourquoi,
Dans les automnes d’autrefois,
Le brouillard lui semblait si tendre.

Maurice Carême

Brumes et brouillards / 2 – Vapeurs d’ivoire

Brouillards, montez ! versez vos cendres monotones
Avec de longs haillons de brume dans les cieux
Que noiera le marais livide des automnes,
Et bâtissez un grand plafond silencieux !

Extrait de « L’Azur », de Stéphane Mallarmé

º

Un pas, puis un autre. Doucement, prudemment, nous pénétrons le brouillard qui ne nous laisse apercevoir que les premières feuilles rousses qui jonchent le chemin.

Où conduit-il ce mince bout de ruban disparu aussitôt vu ? Quand tourne-t-il ? Et quelle est cette ombre inquiétante qui flotte dans la pâleur humide ?

Ne demandons plus rien à nos yeux impuissants et leurrés ! Laissons nos oreilles devenir nos guides. Suivons à son rythme balancé l’andante « debussyesque » de cette première des quatre pièces de la composition pour piano de Janacek, et laissons-nous léviter  » Dans les brumes « .  La jeune pianiste Sarah Lavaud connaît parfaitement les détours du chemin que traça, un jour de 1912, un grand compositeur tchèque.

HD disponible (Roue dentelée en bas à droite de l’écran après lancement de la vidéo)

º º º

Lorsque nous atteindrons le banc de bois luisant qui se repose en nous attendant sous le grand tilleul argenté que rien n’annonce encore, et pourtant si proche, nous ferons une halte.  Là, nous entendrons couler délicatement d’entre les feuilles serrées les perles de brume. Marian Mc Partland harmonisera le blues de leur cascade arpégée depuis l’ivoire de son clavier jazzy  :   » In a mist  »  (Dans un brouillard).  Claude Debussy la surveillera sûrement du coin de l’oreille…

º º º

Et bien sûr, nous ne terminerons pas cette petite expédition pianistique au milieu des peuplades d’ombres étranges qui hantent les brumes, sans rendre visite au Maître de l’impression, de la couleur et du timbre. Pourrions-nous ne pas rendre hommage à celui qui guida nos guides ? Nous nous glisserons donc voluptueusement dans les fluidités déformantes des mouvements ambigus de sa musique.

Cœurs émus, nous traverserons avec Maurizio Pollini les arcanes sonores des  » Brouillards «   de Claude Debussy.

º º º

Il automne…

feuilles-mortes-1

Finies les lumières brûlantes du bel été ; terminées les vertes randonnées ; oubliés les baisers de sel et les caresses mouillées! Déjà craquent nos pas sur les premières feuilles jaunies.

L’automne invite le flâneur nostalgique sur ses chemins de poésie.

Chantez poètes! Chantez pour nous votre automne d’ors et de rousseurs!

Ω

Chanson d’automne

Les sanglots longs
Des violons
De l’automne
Blessent mon cœur
D’une langueur
Monotone.

Tout suffocant
Et blême, quand
Sonne l’heure,

Je me souviens
Des jours anciens
Et je pleure ;

Et je m’en vais
Au vent mauvais
Qui m’emporte
Deçà, delà,
Pareil à la
Feuille morte.

Paul Verlaine

Ω

Il automne, à pas furtifs,
Il automne à pas feutrés,
Il automne à pas craquants
Sous un ciel pourpre et doré.
Sur les jardins dénudés
Se reflètent. en transparence
Les brumes d´automne rouillées,
Rouillées
Dans la forêt de tes cheveux
Aux senteurs de poivres mêlés
Et sur nos nuits de mi-novembre,
Il automne miraculeux,
Il automne miraculeux.

Il automne, il automne des chrysanthèmes
Sur leurs deux cœurs endeuillés.
Il automne des sanglots longs
Sous un ciel gris délavé
Et, de la gare au cimetière
Où ils reviennent chaque année,
De banc de bois en banc de pierre
Et jusqu´à la dernière allée,
On les voit d´escale en escale
Qui n´en peuvent plus d´être vieux.
Sur ce chemin de leur calvaire
Qu´ils refont depuis tant des années,
Il automne désespéré,
Il automne désespéré.

Il automne, il automne,
Il automne des pommes rouges
Sur des cahiers d´écoliers.
Il automne des châtaignes
Aux poches de leur tablier.

Regarde les mésanges
En haut du grand marronnier.
Il y a des rouges-gorges
Au jardin de Batignolles
Et les enfants de novembre
Croient que sont venus du ciel
Ces petits oiseaux de plumes
Échappés d’un arc-en-ciel.
Pour les enfants de novembre
Qui ramènent, émerveillés,
Un peu de l´automne rousse
Au fond de leur tablier,
Il automne le paradis
Bien plus beau que le paradis.

Il automne, il automne
Il automne à pas furtifs,
A pas feutrés,
A pas craquants
Et, sur nos nuits de mi-novembre,
Il automne miraculeux,
Miraculeux, mon amour…