Jaune ! Dans l’air du temps…

Vient de paraître sur « De braises et d’ombre » :

Jaune ! Dans l’air du temps…

En exergue de la partition l’indication martiale du compositeur :

« Alla marcia »

Yuja Wang

Rachmaninov – Prélude en sol mineur – Opus 23 N°5

(Enregistré en live à la Philharmonie de Berlin – 2018)

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Lire, voir, écouter la suite . . .

La nuit 31 – Le « Songe »

Henry Fuselli - Tatiana et Bottom (Songe d'une nuit d'été)

Henry Fuselli – Titania et Bottom (Songe d’une nuit d’été)

« J’ai fait un rêve extraordinaire, un rêve comme l’esprit humain ne peut en concevoir, un rêve qui avait l’air d’une réalité mais qui était comme un rêve – On passerait pour un âne à prétendre expliquer un pareil songe. »

Shakespeare – Le songe d’une nuit d’été  (Bottom, Acte IV Scène 1)

Aussi, cher Bottom, personne ici ne se risquerait à provoquer le sort qui vous a déjà coiffé de cette tête d’âne. Chacun se chargera bien lui-même de trouver son chemin dans l’épaisseur de cette forêt magique à travers le labyrinthe d’étranges intrigues amoureuses qui s’y développent entre elfes et fées, sur fond de mise en abyme théâtrale.

Paul Gervais - Folie de Titania - 1897 (Songe d'une nuit d'été)

Paul Gervais – Folie de Titania – 1897 (Songe d’une nuit d’été)

Personne, soyez en assuré, ne se mêlera de la scène de ménage qui oppose la reine des fées, Titania, à son époux, le roi des elfes, Obéron.

Thomas Stothard (1755-1834) - Oberon et Titania - A_Midsummer Night's Dream

Thomas Stothard (1755-1834) – Oberon et Titania (A Midsummer Night’s Dream)

Nul, je le promets, ne cherchera le secret de Puck, le facétieux lutin, qui aura profité du sommeil de la fée pour la rendre amoureuse du premier venu…

Joshua Reynolds (1723-1792) - Puck (Songe d'une nuit d'été)

Joshua Reynolds (1723-1792) – Puck (Songe d’une nuit d’été)

Mais tous, n’en doutez point, vous envieront, cher âne, d’avoir été, cette nuit, cet heureux-là…

Edwin Landseer -Titania et Bottom (Scène du Songe d'une nuit d'été) - 1848

Edwin Landseer -Titania et Bottom (Scène du Songe d’une nuit d’été) – 1848

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Les songes, et à fortiori quand ils ont trouvé leur souffle dans les imaginaires des plus brillants artistes, ont deux particularités essentielles : la première, c’est qu’ils ne meurent, ni ne vieillissent jamais ; la seconde, c’est qu’ils se racontent éternellement, s’accommodant à qui mieux mieux des talents les plus variés de leurs passeurs.

Cependant – et je gage que l’affirmation sera largement partagée – l’un deux, et pas des moindres, Félix Mendelssohn, me semble avoir été le plus inspiré d’entre tous. Peut-être parce que, jeune musicien génial de 17 ans, Félix avait déjà offert à sa sensibilité créatrice de pénétrer le monde merveilleux des elfes et des gnomes. Lorsque, compositeur de 34 ans, pleinement affirmé , il écrit la musique de scène pour la comédie de Shakespeare, « Ein sommernachtstraum » (Songe d’une nuit d’été), il jette sur la pièce de théâtre un éclat du plus heureux effet.  Au point que Franz Liszt écrira quelques années plus tard, à propos du « Songe », cet hommage lumineux :

« Personne ne sut, comme lui, décrire le parfum d’arc-en-ciel, le chatoiement nacré de ces petits lutins, rendre le brillant apparat d’une cérémonie de mariage à la cour. »

Des huit pièces qui composent cette musique, parmi les plus belles du Maestro, et même si l’une d’elle n’est autre que cette sempiternelle « marche nuptiale » que l’on sert sur tous les tons à tous nos mariages et à leurs parodies, le Scherzo qui suit immédiatement l’Ouverture n’a jamais cessé de stimuler mon enthousiasme. Musique qui chante, qui danse, qui appelle à la liesse insouciante, et qui obstinément tient à nous rappeler que la vie, au fond, n’est qu’un rêve, un divertissement, une plaisanterie.

Allez, pour entrer dans la danse, rejoignons les images qui accompagnaient ce magnifique scherzo – ou l’inverse – dans le film « A Midsummer Night’sDream », de William Dieterle et Max Reinhardt, en 1935 :

Et continuons le rêve, car il ne faut que dix doigts, dix doigts seulement, à Yuja Wang pour jouer la transcription pour piano qu’en faisait Rachmaninov à la même époque :

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Et Puck de conclure, évidemment :

« Ombres que nous sommes, si nous avons déplu, figurez-vous seulement (et tout sera réparé) que vous n’avez fait qu’un somme, pendant que ces visions vous apparaissaient »

2015 : des vœux en forme… de perles

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Je souhaite que ces deux premières perles de 2015 servent de modèles à toutes les heures de votre nouvelle année :

Que la première leur inspire, pour rendre plus éclatant chacun de vos instants, la légèreté et la grâce de la souriante Aspicia, « la fille du Pharaon », que Taor, voyageur anglais, assoupi un instant dans la pyramide qui depuis des millénaires abrite la princesse, fait danser au milieu de son rêve extatique.

Et pour que le modèle que chaque heure aura à imiter se tienne au plus près de la perfection, la perle se fait étoile, la reine elle-même prête sa beauté et son talent à la jeune princesse : la Reine du Bolchoï, déesse de la danse, Svetlana Zakharova.

La deuxième perle  – en vérité, la deuxième fée – conférera à vos jours, je le souhaite, le souffle tonique d’un morceau de jazz, la joie enfantine et ludique, mais savante, des doigts qui l ‘interprètent, le plaisir des rencontres heureuses que celui-ci propose autour d’une tasse de thé…

… Et le bonheur simple, tel qu’il se cache derrière les bonnes surprises, comme celle, par exemple, jouissive, de l’alliance inattendue d’une virtuose du piano classique avec la comédie musicale de Broadway :

Excellente Année 2015 !

Plus que 5 minutes !

Les caméras de télévision sont en place, les preneurs de son terminent leurs derniers réglages, le régisseur s’assure que tout est en ordre sur le plateau pour le récital en direct qui ne va pas tarder à enchanter les ondes. Il informe le pianiste qu’il ne lui reste plus que quelques minutes pour se chauffer les doigts… Mais tout ne va pas au mieux pour notre comédien-concertiste, Victor Borge : le deuxième thème, « più mosso », de la valse de Chopin Opus 64 N°2 en Ut dièse mineur ne passe pas, les croches accrochent à la main droite.

Il s’exerce malgré les mouvements incessants des techniciens qui s’affairent autour de lui… pour notre grand plaisir :

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Et si on écoutait cette valse sous les doigts de Yuja Wang dont Chopin aurait sans doute énormément aimé les interprétations… mais pas que…

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Alors, pour que notre concertiste en difficulté ne s’inquiète pas, rappelons-lui qu’il est toujours possible de progresser… un peu, avec beaucoup de travail.

Pour preuve Yuja Wang il y a quelques années…

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Triptyque d’une émotion

Comme chacun le sait désormais, les pages de ce blog sont autant de feuillets d’un journal intime offert impudiquement en partage à tous ceux qui, un instant, se complairaient à rejoindre leur auteur sur les rivages frissonnants d’une émotion ou d’une autre. Et le plus souvent cette émotion partagée n’est rien d’autre que la relation unique et univoque qui s’installe entre un évènement – au sens le plus large -, harmonieuse conjonction d’effets, et une accueillante sensibilité.

Parfois, mais rarement, chacun des effets constitutifs de cette source est aussi, en lui-même, par son expression propre, créateur d’une émotion, différente, bien que voisine ou connexe, de la sensation d’ensemble qui d’emblée nous a capté.

L’émotion qui s’est logée dans ce billet est de cette nature. En se démultipliant, elle a pris la forme d’un triptyque. La force qu’elle déploie s’abreuve à la confluence de trois sentiments distincts dont chacun, à lui seul, détient le secret d’une émotion qui lui est propre et qu’il transmet comme une variation du thème principal.

Volet gauche : la puissance maîtrisée d’une main déterminée et précise capable de s’effacer humblement devant la délicatesse et la sensibilité d’un cœur alangui qu’une autre main caresse. Exceptionnel talent d’une jeune pianiste, juste et merveilleuse interprète des partitions les plus ardues et les plus sensibles.

Panneau central : la poésie volatile et colorée du piano de Scriabin où souvent, en discret filigrane, se fait entendre l’écho d’un accent polonais tout droit venu de Nohant.

Volet droit : galbe d’une jambe élégante, courbe souple d’une épaule nue, profondeur halée d’un dos décolleté offert au regard tel un océan au rêve du voyageur : la femme. Circé ensorceleuse, inatteignable Vénus.

Et dansent les ombres de l’Enfer…

Orphée se présente à la porte des enfers et se heurte au barrage des Esprits qui, réunis en un sombre chœur, lui en refusent l’accès. Mais ces Esprits ne resteront pas insensibles au chant de notre amoureux blessé. Ils lui ouvriront le passage et le ciel s’illuminera aux abords du « fleuve des lamentations ». Pour ne plus faire obstacle à ses retrouvailles avec son aimée, ils se dissiperont en un vaporeux ballet,  la « Danse des Ombres heureuses ».

L’Acte II d’ « Orphée et Eurydice » de Gluck est commencé.

Giovanni Sgambati, pianiste et compositeur italien mort en 1914, écrira à partir de ce moment de lumière une partition pour piano d’une extrême délicatesse. On y entendrait presque le subtil et sensuel frottement que font avec l’air les ombres éthérées qui s’évaporent entre les doigts de Yuja Wang.

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Et pourquoi ne pas nous offrir en bis, une très belle interprétation de Rachmaninoff, moins intériorisée certes, mais  tout aussi poétique?