« La faille du crépuscule… »

Vient de paraître sur « De braises et d’ombre » :

« La faille du crépuscule… »

Je le sais, je mourrai au crépuscule, ou le matin ou le soir !
Auquel des deux, avec lequel des deux – ça ne se commande pas !
Ô s’il était possible que mon flambeau s’éteigne deux fois :

Je suis passée sur terre d’un pas de danse ! …

[…]

Marina Tsvétaïéva (1892-1941

 

 

« Il n’a pas retenti de voix plus passionnée que la sienne » (Joseph Brodsky)

 

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Absence

Vient de paraître sur   « De braises et d’ombre » :

Absence

Il me faudra soulever la vaste vie

qui est encore ton miroir :

Il me faudra la reconstruire chaque matin.

Depuis que…

Jorge Luis Borgès

Edward Munch - Jappe sur la plage - Oslo

Edward Munch – Jappe sur la plage (1891) – Oslo

Ausencia

Habré de levantar la vasta vida
que aún ahora es tu espejo:
cada mañana habré de reconstruirla.
Desde que

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Billet N° 500 : « Nuits d’absence »

Qu’il aura mis du temps à sortir ce 500ème billet ! Jamais un article de ce blog n’aura connu aussi longue gestation, pas même le tout premier.

Mais le voici, enfin ! Il n’est pas facile en vérité de se présenter comme la dernière perle de ce collier commencé il y a près de 3 ans, lorsque imaginer la publication d’une dizaine de billets seulement me semblait une bien folle prétention.

Fin provisoire ou ultime conclusion, qui pourrait le dire aujourd’hui ? Disons plutôt interruption à durée indéterminée. Non pas par manque de perles, tant s’en faut : elles sont si nombreuses encore à rouler sur mon clavier, toutes irisées, sous la clarté de ma lampe, des milliers de nuances kaléidoscopiques dont savent se parer les émotions vraies. Seulement donc, et tout simplement, parce que le temps me semble venu de marquer la pause…

Depuis 34 mois, l’une suivant l’autre, mes chères Perles d’Orphée, que vous avez accueillies avec fidélité, bienveillance et amitié, auront été, ainsi que je l’ai souvent évoqué, le journal intime que jamais je n’aurais écrit pour moi-même. Suffisamment pudique, je l’espère, pour n’avoir envahi personne des joies et des peines de mon existence, mais toujours sincère – de cette sincérité que l’on se doit déjà à soi-même – tant chaque perle que j’y ai partagée n’a été que le choix du cœur. Un écho à cette juste remarque du poète : « On ne t’a rien donné si on ne t’a donné le cœur. »

Choix du cœur, encore, évidemment, pour vous transmettre, en me retirant, cette nuit, sur la pointe des pieds, l’immense MERCI que je vous dois :

« Nuits d’absence »

par deux formidables poètes, Jean-Roger Caussimon et Léo Férré, bénis par Orphée lui-même, qui ont si magnifiquement reçu des plus grands qui les ont précédés, sur des images sensibles d’un youtuber inconnu que je salue.

« Cet éclat blême sur le givre
Est-ce la lune… ou le soleil ? »

II est des nuits où je m’absente
Discrètement, secrètement…
Mon image seule est présente
Elle a mon front, mes vêtements…
C’est mon sosie dans cette glace
C’est mon double de cinéma…
À ce reflet qui me remplace
Tu jurerais… que je suis là…

Mais je survole en deltaplane
Les sommets bleus des Pyrénées
En Andorre-la-Catalane
Je laisse aller ma destinée…
Je foule aux pieds un champ de seigle
Ou bien, peut-être, un champ de blé
Dans les airs, j’ai croisé des aigles
Et je croyais leur ressembler…

Le vent d’été, parfois, m’entraîne
Trop loin, c’est un risque à courir
Dans le tumulte des arènes
Je suis tout ce qui doit mourir…
Je suis la pauvre haridelle
Au ventre ouvert par le toro…
Je suis le toro qui chancelle
Je suis la peur… du torero…
Jour de semaine ou bien dimanche ?
Tout frissonnant dans le dégel
Je suis au bord de la mer Blanche
Dans la nuit blanche d’Arkhangelsk…
J’interpelle des marins ivres
Autant d’alcool que de sommeil :
« Cet éclat blême sur le givre
Est-ce la lune… ou le soleil ? »

Le jour pâle attriste les meubles
Et voilà, c’est déjà demain
Le gel persiste aux yeux aveugles
De mon chien qui cherche ma main…
Et toi, tu dors dans le silence
Où, sans moi, tu sais recouvrer
Ce calme visage d’enfance
Qui m’attendrit… jusqu’à pleurer…

Il est des nuits où je m’absente
Discrètement, secrètement…
Mon image seule est présente
Elle a mon front mes vêtements…
C’est mon sosie dans cette glace
C’est mon double de cinéma
À ce reflet qui me remplace
Tu jurerais… que je suis là…

Il est des nuits, où je m’absente
Discrètement, secrètement…
Mon image seule est présente
Elle a mon front mes vêtements…
C’est mon sosie dans cette glace
C’est mon double de cinéma
À ce reflet qui me remplace
Tu jurerais… que je suis là…

. . .

La nuit 32 – Effet de soir

Léon Spilliaert (1881-1946) - Digue de nuit - 1908

Léon Spilliaert (1881-1946) – Digue de nuit – 1908

Effet de soir

Cette nuit, au-dessus des quais silencieux,
Plane un calme lugubre et glacial d’automne.
Nul vent. Les becs de gaz en file monotone
Luisent au fond de leur halo, comme des yeux.

Et, dans l’air ouaté de brume, nos voix sourdes
Ont le son des échos qui se meurent, tandis
Que nous allons rêveusement, tout engourdis
Dans l’horreur du soir froid plein de tristesses lourdes.

Comme un flux de métal épais, le fleuve noir
Fait sous le ciel sans lune un clapotis de vagues.
Et maintenant, empli de somnolences vagues,
Je sombre dans un grand et morne nonchaloir.

Avec le souvenir des heures paresseuses
Je sens en moi la peur des lendemains pareils,
Et mon âme voudrait boire les longs sommeils
Et l’oubli léthargique en des eaux guérisseuses.

Mes yeux vont demi-clos des becs de gaz trembleurs
Au fleuve où leur lueur fantastique s’immerge,
Et je songe en voyant fuir le long de la berge
Tous ces reflets tombés dans l’eau, comme des pleurs,

Que, dans un coin lointain des cieux mélancoliques,
Peut-être quelque Dieu des temps anciens, hanté
Par l’implacable ennui de son Éternité,
Pleure ces larmes d’or dans les eaux métalliques.

Ephraïm Mikhaël (1866-1890)

Ephraïm Mikhaël

Cet amour

Cet amour
Si violent
Si fragile
Si tendre
Si désespéré
Cet amour
Beau comme le jour
Et mauvais comme le temps
Quand le temps est mauvais
Cet amour si vrai
Cet amour si beau
Si heureux
Si joyeux
Et si dérisoire
Tremblant de peur comme un enfant dans le noir
Et si sûr de lui
Comme un homme tranquille au milieu de la nuit
Cet amour qui faisait peur aux autres
Qui les faisait parler
Qui les faisait blêmir
Cet amour guetté
Parce que nous le guettions
Traqué blessé piétiné achevé nié oublié
Parce que nous l’avons traqué blessé piétiné achevé nié oublié
Cet amour tout entier
Si vivant encore
Et tout ensoleillé
C’est le tien
C’est le mien
Celui qui a été
Cette chose toujours nouvelle
Et qui n’a pas changé
Aussi vrai qu’une plante
Aussi tremblante qu’un oiseau
Aussi chaude aussi vivante que l’été
Nous pouvons tous les deux
Aller et revenir
Nous pouvons oublier
Et puis nous rendormir
Nous réveiller souffrir vieillir
Nous endormir encore
Rêver à la mort,
Nous éveiller sourire et rire
Et rajeunir
Notre amour reste là
Têtu comme une bourrique
Vivant comme le désir
Cruel comme la mémoire
Bête comme les regrets
Tendre comme le souvenir
Froid comme le marbre
Beau comme le jour
Fragile comme un enfant
Il nous regarde en souriant
Et il nous parle sans rien dire
Et moi je l’écoute en tremblant
Et je crie
Je crie pour toi
Je crie pour moi
Je te supplie
Pour toi pour moi et pour tous ceux qui s’aiment
Et qui se sont aimés
Oui je lui crie
Pour toi pour moi et pour tous les autres
Que je ne connais pas
Reste là
Là où tu es
Là où tu étais autrefois
Reste là
Ne bouge pas
Ne t’en va pas
Nous qui nous sommes aimés
Nous t’avons oublié
Toi ne nous oublie pas
Nous n’avions que toi sur la terre
Ne nous laisse pas devenir froids
Beaucoup plus loin toujours
Et n’importe où
Donne-nous signe de vie
Beaucoup plus tard au coin d’un bois
Dans la forêt de la mémoire
Surgis soudain
Tends-nous la main
Et sauve-nous.

Extrait de Jacques Prévert, Paroles, Paris, Gallimard, 1946.