« Orphée l’Admirable »

Vient de paraître sur   « De braises et d’ombre » :

« Orphée l’Admirable »

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Sir William Blake Richmond – Orphée revenant des Enfers – 1885

Poème de Paul Valéry (« Album de vers anciens » – 1920)

Orphée

… Je compose en esprit, sous les myrtes, Orphée
L’Admirable !… le feu, des cirques purs descend ;
Il change le mont chauve en auguste trophée
D’où s’exhale d’un…

Lire, voir, écouter la suite . . .

« Je est un autre ! » Un dieu ?

O, comme j’aimerais pouvoir une fois, une seule fois, lancer cette harangue exaltée à la face de ce miroir qui, sans vergogne, me jette régulièrement au visage le triste et déplaisant portrait d’un prétentieux qui le questionne !… Juste pour tenter, une fois, une seule fois, de le persuader qu’aucun vœu ne saurait être plus humble que le désir sincère de ressembler à un Dieu.

Orphée innombrable

Parle. Ouvre cet espace sans violence. Élargis
le cercle, la mouvance qui t’entoure de floraisons.
Établis la distance entre les visages, fais danser
les distances du monde, entre les maisons,
les regards, les étoiles. Propage l’harmonie,
arrange les rapports, distribue le silence
qui proportionne la pensée au désir, le rêve
à la vision. Parle au-dedans vers le dehors,
au-dehors, vers l’intime. Possède l’immensité
du royaume que tu te donnes. Habite l’invisible
où tu circules à l’aise. Où tous enfin te voient.
Dilate les limites de l’instant, la tessiture
de la voix qui monte et descend l’échelle
du sens, puisant son souffle aux bords de l’inouï.
Lance, efface, emporte, allège, assure, adore. Vis.

Jean Mambrino – La Saison du monde (1986)

Jean Mambrino (1923-2012)

Jean Mambrino (1923-2012)

Précédemment sur ce blog : « Adieu à Jean Mambrino »

Eurydice : Et si…

Hadès

Hadès

Irrépressible et trop humaine curiosité de découvrir ce que cache le secret royaume des morts, ou ardente et juvénile impatience de retrouver l’âme sœur qu’il pensait détenue à tout jamais au tréfonds des ténèbres éternelles et du silence, Orphée se retourne vers sa bienaimée à l’instant même où il va réaliser son vœu le plus cher : la ramener à la lumière.

Rompu le pacte avec Hadès. Eurydice disparait définitivement dans les brumes de l’Enfer.

Pierre Lacour père - Orphée perdant Eurydice -1805  (Bordeaux)

Pierre Lacour père – Orphée perdant Eurydice -1805 (Bordeaux)

A moins que, comme veulent nous le faire admettre quelques plumes contemporaines telles que Cocteau – rejoignant ici Offenbach – ou, plus vivement encore, la suédoise Ebba Lindqvist, Eurydice, en femme moderne désireuse de manifester son indépendance, n’ait voulu prendre seule son destin en charge et n’ait délibérément refusé de suivre Orphée, préférant demeurer ombre vouée au silence des abysses plutôt que revenir à la lumière en épouse soumise.

Qui avait dit que je voulais te suivre, Orphée ?
Pourquoi étais-tu si sûr de me chercher ici ?
De me forcer pas à pas en arrière ?

[…] Je choisis de vivre dans l’Hadès.
Ce ne fut pas le serpent qui me choisit. Ce fut moi qui choisis le serpent.
Je le vis dans la prairie entre les fleurs. Je désirai le venin.
D’abord ici, au pays des ténèbres, j’ai la force de vivre.

Ebba Lindqvist (Citations tirées du passionnant article de Julie Dekens : « Rester aux enfers : le bonheur paradoxal d’Eurydice »)

Giovanni Antonio Burrini - Orphée et Eurydice 1697

Giovanni Antonio Burrini – Orphée et Eurydice 1697

En toute hypothèse cependant, que l’on s’en tienne aux interprétations classiques du chant IV des Géorgiques de Virgile et du livre X des Métamorphoses d’Ovide, ou que l’on adopte la vision moderne du mythe recomposé qui accorde une place plus conséquente à une Eurydice devenue, hélas, féministe radicale, notre pauvre Orphée abandonné à son fantasme n’a plus désormais pour compagne et amie que sa lyre.

Avec elle, il chante sa déchirante plainte, « J’ai perdu mon Eurydice », qui, pour aussi belle qu’elle soit, ne changera plus son triste sort de veuf inconsolé. Et c’est en cela sans doute que la mort est belle, qui « seule donne à l’amour son vrai climat », comme le disait Jean Anouilh.

Michael Putz-Richard 19ème

Michael Putz-Richard 19ème

Mais ne pourrait-on pas imaginer, comme on le fit jadis avec le nez de Cléopâtre, le nouveau geste de clémence qu’Hadès eût consenti, ou la métamorphose rétrograde qu’eût subie la moderne Eurydice, si le Dieu ou l’épouse, selon l’hypothèse envisagée, avait entendu la plainte d’Orphée ainsi chantée ?

Eussions-nous dû nous en plaindre ou nous en réjouir, nul ne le sait, mais la splendeur céleste de la voix qui, assurément, aurait attendri Eurydice ou charmé Hadès une seconde fois, aurait indéniablement reformé le couple mythique.

Franco Fagioli eût-il été le Cyrano d’Orphée, la face du monde…

Le contre-ténor Franco Fagioli chante « Che faró senza Euridice » (J’ai perdu mon Eurydice), extrait de l’opéra de Gluck « Orphée et Eurydice ». Voix enregistrée au Château de Versailles le 7 novembre 2013. Il ne semble pas exister actuellement d’enregistrement de cette interprétation dans le commerce, et c’est bien regrettable.

« Des temples dans l’ouïe »

« Écrits comme un monument funéraire
pour Véra Ouckama Knopp
au château de Muzot en février 1922″

C’est ainsi que Rainer-Maria Rilke complète le titre des « Sonete an Orpheus » (Sonnets à Orphée). Dans une lettre à Gertrude Ouckama Knopp, la mère de Vera, la jeune musicienne de 19 ans que la vie vient d’abandonner, le poète écrit : « En quelques jours de saisissement immédiat, alors que je pensais m’atteler à tout autre chose, ces sonnets m’ont été donnés.« 

Dans le même élan, Rilke écrira les dernières « Elégies de Duino » et vers la fin de ce mois de février réalisera la deuxième partie des « Sonnets à Orphée ». A propos de l’intensité créatrice de son séjour à Muzot, il dira qu’il était pris dans une « tempête », dans un « ouragan » qui ne lui laissait guère le temps de se nourrir. C’est sans doute cette ferveur qui confère une sorte de gémellité, bien que leurs formes soient différentes, aux « Élégies » et aux « Sonnets »,  deux œuvres (traduites, hélas) que je mettrais volontiers dans l’immense malle qu’il me faudra pour aller sur mon île déserte.

Voici, juste pour faire sentir le nectar des vers de Rilke, comme on humerait, avant dégustation, le bouchon à peine ôté d’un très grand cru, le premier « Sonnet à Orphée ». Le « veuf », » l’inconsolé » chante, s’accompagnant avec sa lyre. La musique – toujours elle – qui apaise les âmes les plus troublées, charme les animaux envoûtés jusqu’à leur dresser des « temples dans l’ouïe ».

Da stieg ein Baum. O reine Übersteigung!
O Orpheus singt! O hoher Baum im Ohr!
Und alles schwieg. Doch selbst in der Verschweigung
ging neuer Anfang, Wink und Wandlung vor.

Tiere aus Stille drangen aus dem klaren
gelösten Wald von Lager und Genist;
und da ergab sich, daß sie nicht aus List
und nicht aus Angst in sich so leise waren,

sondern aus Hören. Brüllen, Schrei, Geröhr
schien klein in ihren Herzen. Und wo eben
kaum eine Hütte war, dies zu empfangen,

ein Unterschlupf aus dunkelstem Verlangen
mit einem Zugang, dessen Pfosten beben, –
da schufst du ihnen Tempel im Gehör.

Rainer-Maria Rilke (« Sonette an Orpheus »)

Rilke

Deux traductions en français :


Lors s’éleva un arbre. O pure élévation ! O c’est Orphée qui chante !
O grand arbre en l’oreille ! Et tout se tut.
Mais cependant ce tu lui-même
fut commencement neuf, signe et métamorphose.


De la claire forêt comme dissoute advinrent
hors du gîte et du nid des bêtes de silence;
et lors il s’avéra que c’était non la ruse
et non la peur qui les rendaient si silencieuses


mais l’écoute. En leurs cœurs, rugir, hurler, bramer
parut petit. Et là où n’existait qu’à peine
une cabane, afin d’accueillir cette chose,


un pauvre abri dû au désir le plus obscur,
avec une entrée aux chambranles tout branlants,
tu leur fis naître alors des temples dans l’ouïe.

Traducteur inconnu

Or, un arbre monta, pur élan, de lui-même.
Orphée chante ! Quel arbre dans l’oreille !
Et tout se tut. Mais ce silence était
lui-même un renouveau : signes, métamorphose…

Faits de silence, des animaux surgirent
des gîtes et des nids de la claire forêt.
Il apparut que ni la ruse ni la peur
ne les rendaient silencieux ; c’était

à force d’écouter. Bramer, hurler, rugir,
pour leur cœur c’eût été trop peu. Où tout à l’heure
une hutte offrait à peine un pauvre abri,

— refuge fait du plus obscur désir,
avec un seuil où tremblaient les portants, —
tu leur dressas des temples dans l’ouïe.

Traduction Maurice Betz 1942 – ami très proche du poète.

Illustrations : Orphée charmant les animaux :

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Romantiquissime

Anna de Noailles (1876-1933)

Anna de Noailles (1876-1933)

« Nous ferons notre cœur si simple et si crédule
« Que les esprits charmants des contes d’autrefois
« Reviendront habiter dans les vieilles pendules
« Avec des airs secrets, affairés et courtois. »

Anna de Noailles (« L’innocence »)

La nature, l’amour, la mort. Composantes inspiratrices fondamentales de la poésie lyrique, elles se parent, dans les vers d’Anna de Noailles, de ces colorations douces que confèrent les pâles soleils aux saisons intermédiaires, temps de passage et de mutation, de transformation à peine sensible mais inéluctable des êtres et des choses.

Ma complice internautique, Christine Mattéi, a récemment enregistré un poème de cette poétesse brillante que notre époque technologique ensevelit chaque jour un peu plus dans les terres de l’oubli. Elle a choisi pour accompagnement musical le splendide poème symphonique de Franz Liszt, « Orpheus » que le compositeur avait écrit en 1854, pour servir d’introduction à l’opéra de Gluck, « Orphée et Eurydice », lors d’une représentation à Weimar. Les images sélectionnées pour cette vidéo sont en parfaite symbiose avec texte et musique, et la voix diaphane de Christine confère à ce moment lyrique un romantisme, hélas désuet, mais tellement touchant.

C’est si beau « L’innocence » !

Nous marquerons cette vidéo d’un « caillou blanc » pour nous rappeler d’y venir nous ressourcer souvent. Merci Christine!

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« Ah ! jeunesse, pourquoi faut-il que vous passiez
« Et que nous demeurions pleins d’ennuis et pleins d’âge,
« Comme un arbre qui vit sans lierre et sans rosier,
« Qui souffre sur la route et ne fait plus d’ombrage… »

Anna de Noailles (« La jeunesse »)

La lyre d’Orphée

Lyre tortueSa lyre, qu’il avait reçue d’Apollon lui-même, voilà l’héritage que nous lègue Orphée. Mais quel héritage! La poésie, dont l’instrument reste définitivement le symbole. Et plus encore, quand on sait qu’à peine cette lyre entre ses mains, Orphée, en hommage aux neufs muses, ajouta deux cordes supplémentaires aux sept traditionnelles de l’instrument magique.

Eurydice à tout jamais perdue, Orphée inconsolable lui restera fidèle. Les Ménades lui feront payer de sa vie sa misogynie nouvelle. En furie, elles se précipiteront  sur lui avec la plus grande cruauté. Après l’avoir tué et découpé en morceaux elles jetteront sa tête et sa lyre dans le fleuve Euros (l’Hèbre pour les grecs anciens). C’est sur les rivages de l’île de Lesbos, l’île de la Poésie, que des nymphes les retrouveront échouées.

Une légende raconte que l’on pouvait entendre encore les harmonies de la lyre, venant d’entre les flots, et que, parfois, du fond de son tombeau montaient vers les vivants les mélodies que chantait la propre voix d’Orphée.

Ovide (43 avant JC - 17 après JC)

Ovide (43 avant JC – 17 après JC)

« Ses membres sont dispersés. Hèbre glacé, tu reçois dans ton sein et sa tête et sa lyre. Ô prodige ! Et sa lyre et sa tête roulant sur les flots, murmurent je ne sais quels sons lugubres et quels sanglots plaintifs, et la rive attendrie répond à ces tristes accents. »

Ovide – Chant XI « Les Métamorphoses »

Abbé Jacques Delille (1738-1813)

Abbé Jacques Delille (1738-1813)

Sur les sommets déserts des monts Hyperborées
Il pleurait Eurydice, et, plein de ses regrets,
Reprochait à Pluton ses perfides bienfaits.
En vain mille beautés s’efforçaient de lui plaire;
Il dédaigna leurs feux, et leur main sanguinaire,
La nuit, à la faveur des mystères sacrés,
Dispersa dans les champs ses membres déchirés.
L’Hèbre roula sa tête encor toute sanglante:
Là, sa langue glacée et sa voix expirante,
Jusqu’au dernier soupir formant un faible son,
D’Eurydice, en flottant, murmurait le doux nom:
Eurydice! ô douleur !… touchés de son supplice,
Les échos répétaient : Eurydice! Eurydice!

Abbé Delille


Louise Ackermann (1813-1890)

Louise Ackermann (1813-1890)

Quand Orphée autrefois, frappé par les Bacchantes,
Près de l’Hèbre tomba, sur les vagues sanglantes
On vit longtemps encor sa lyre surnager.
Le fleuve au loin chantait sous le fardeau léger.
Le gai zéphyr s’émut ; ses ailes amoureuses
Baisaient les cordes d’or, et les vagues heureuses
Comme pour l’arrêter, d’un effort doux et vain
S’empressaient à l’entour de l’instrument divin.
Les récifs, les îlots, le sable à son passage
S’est revêtu de fleurs, et cet âpre rivage
Voit soudain, pour toujours délivré des autans,
Au toucher de la lyre accourir le Printemps.
Ah! que nous sommes loin de ces temps de merveilles !
Les ondes, les rochers, les vents n’ont plus d’oreilles,
Les cœurs même, les cœurs refusent de s’ouvrir,
Et la lyre en passant ne fait plus rien fleurir.

                                                  Louise Ackermann, « Contes et poésies » (1863)


La lyre d’Orphée devenue relique fut déposée au temple d’Apollon. Un jour, le jeune Néanthe, usant de l’autorité qu’il estimait tenir de son père, tyran de la région, voulut faire chanter la lyre. Les chiens du voisinage accoururent aussitôt et constatant qu’elle ne jouait pas sous les doigts d’Orphée lui-même, dévorèrent l’usurpateur.

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Les peintres, autant que les poètes, se sont émus de la mort tragique d’Orphée :

La mort d’Orphée et les peintres

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Cinquante et un

Lamentations d'Orphée - Alexandre Seon (1896)

Lamentations d’Orphée – Alexandre Seon (1896)

« -51- »

Non, il ne s’agit pas du pastis! C’est tout bonnement le cinquante et unième article que je publie. Qui aurait pu le croire il y a quelques semaines? Pas moi.

Vous avez été nombreux, au delà de toute attente, à venir partager mes coups de cœur, mes émotions, les poètes dont j’aime dire les vers, les musiques qui me transportent. Et aussi les découvertes et les rencontres que la « toile » m’a proposées. Mais, au-delà, vous avez accepté de bonne grâce ma complice, la mélancolie, sans laquelle je me sentirais bien seul et qui ne cesse de tricoter ce lien qui me tient toujours au plus près de la lyre de notre cher Orphée.

Certains m’ont laissé sur le blog d’encourageants commentaires, d’autres, plus intimes, m’ont témoigné leur sympathie par des voies moins publiques, mais tous ont manifesté chaleur et amitié en visitant ce modeste site et à tous je veux envoyer un grand merci.

En composant ce blog et en le faisant vivre, je prends un immense plaisir (même si la technique me fait encore souffrir, ô combien!…), mais la plus grande satisfaction, incontestablement, est celle qui m’est offerte quand, par bonheur, il m’arrive de faire découvrir à un visiteur (ou une visiteuse, bien sûr), un texte, une musique, un artiste, ou plus simplement à faire naître en elle ou en lui un instant de plaisir ou d’émotion.

Il ne me reste plus qu’à essayer d’atteindre la centaine, pour continuer encore de partager avec vous, comme je l’espère, quelques mots, quelques notes, quelques perles…