Elle peint… les notes d’une havanaise

Que faites-vous ce soir ?

Si vous n’avez pas de programme prévu, je vous invite dans un petit bistro catalan à deux pas de Gerone et à quelques lieues de plus au sud de Perpignan.

Bien sûr on y retrouvera des amis. Évidemment nous mangerons la cuisine de Catalogne : peut-être une « Esqueixada », délicieuse salade de morue avec tout ce qu’il faut de soleil, de tomates, d’olives, de poivron, de persil, de vinaigre de Xeres… et d’huile d’olive. Ou bien alors une « Cargolada » d’anthologie (escargots fourrés au lard fondu avec de belles tartines d’aïoli) . Le tout arrosé de vin de la région, cela va sans dire.

Mais la vraie dégustation, je vous la réserve pour le dessert. Oh, gourmands impénitents, vous pensez déjà à la crème brûlée catalane traditionnelle ? Soit, il y en aura, j’en suis presque sûr. Toutefois le superbe dessert que je voudrais vous faire goûter n’est pas à la carte. Il ne vient ni de la terre, ni de la mer, mais des cieux les plus profonds. Il ne se mange pas mais il régale l’âme. C’est un clafoutis de douceur, de charme, d’harmonies et de poésie, nappé du miel de la voix de Sìlvia Pérez Cruz.

Quand, pour ce petit concert intime, accompagnée à la guitare sèche, elle changera son éclatant sourire en un chant de lumières polychromes, au rythme langoureux d’une habanera  » Vestida de nit « , nous serons, nous aussi, habillés de nuit pour mieux nous fondre, auditeurs invisibles et charmés, dans les ombres heureuses du rêve.

Elle peint les notes de sa musique…

Viendrez-vous ?


Pinto les notes d’una havanera
blava com l’aigua d’un mar antic.
Blanca d’escuma, dolça com l’aire,
gris de gavines, daurada d’imatges,
vestida de nit.

Miro el paisatge, cerco paraules,
que omplin els versos sense neguit.
Els pins m’abracen, sento com callen,
el vent s’emporta tot l’horitzó.esqueixsada

Tornada
Si pogués fer-me escata
i amagar-me a la platja
per sentir sons i tardes del passat,
d’aquest món d’enyorança,
amor i calma, perfumat de lluna, foc i rom.

Si pogués enfilar-me a l’onada més alta
i guarnir de palmeres el record,
escampant amb canyella totes les cales
i amb petxines fer-los-hi un bressol.

Els vells em parlen plens de tendresa,
d’hores viscudes amb emoció.
Joves encara, forts i valents,
prínceps de xarxa, herois de tempesta,
amics del bon temps.

Els ulls inventen noves històries,
vaixells que tornen d’un lloc de sol.
Porten tonades enamorades.
Dones i Pàtria, veles i flors.

Tornada
Si pogués fer-me escata
i amagar-me a la platja
per sentir sons i tardes del passat,
d’aquest món d’enyorança,
amor i calma, perfumat de lluna, foc i rom.

Si pogués enfilar-me a l’onada més alta
i guarnir de palmeres el record,
escampant amb canyella totes les cales
i amb petxines fer-los-hi un bressol.

 ◊

Je peins les notes d’une habanera
Bleue comme les eaux d’une mer antique,
Blanche d’écume, douce comme l’air,
Grise telle la mouette, incrustée d’images dorées,
Vêtue de nuit.

Je regarde le paysage, je cherche les mots
Pour paisiblement poser mes vers.
Les pins m’embrassent, je suis emplie de silence,
Le vent s’empare de l’horizon.

Si je pouvais gravir la plus haute vague
Et orner de palmes les souvenirs,
Envahir les plages des senteurs de cannelle,
Et y faire un berceau de coquillages.

Un aîné me parle tendrement
Des heures vécues avec émoi.
Jeune encore, fort et courageux,
Prince des courants, héros de tempête,
Ami des temps heureux.

Les yeux inventent de nouvelles histoires,
Vaisseaux revenus d’un lieu unique,
Ils rapportent des chants d’amour.
Femmes et Patrie, cierges et fleurs.

. . .

« J’ai regardé cette terre »

Salvador Espriu

Salvador Espriu 1913-1985

Un poète de la Méditerrannée : Salvador Espriu.

Mais jusqu’à la guerre civile, son expression est d’abord celle du dramaturge et du romancier ; en témoigne la publication de ses nouvelles Laia, 1932, ; Aspects, 1934 ; Ariane dans le labyrinthe grotesque et Mirage à Cythère, 1935.

Inspiré par le désastre de la guerre enfin terminée et les espérances qu’elle engendre, l’écrivain se déclare poète. Et entre 1949 et 1960 on peut trouver au rayon poésie des librairies ses recueils comme « Chansons d’Ariane », « les Heures et Mrs. Death », « Celui qui marche et le mur », « Fin du labyrinthe », « Livre de Sinera », « Formes et paroles ».

En 1960, avec « La Peau de taureau », Espriu publie son œuvre la plus connue qui servira de référence au mouvement catalan dit de « la poésie civile ». À cette période l’écrivain est fort engagé dans le combat des autonomistes catalans.

Outre la poésie et le roman, Espriu, profondément épris de culture antique et de références hébraïques, fasciné par la mort, écrit aussi pour la scène : Antígone, 1939, Première Histoire d’Esther, 1948, Une autre Phèdre, 1978.

En 2013, année du centenaire de sa naissance, la Catalogne lui a rendu, bien évidemment, un puissant hommage. Pouvait-on choisir plus délicieuse manière d’inaugurer cette année que de confier à la voix de Silvia Pérez Cruz, accompagnée à la guitare par Toti Soler, ce beau poème de Salvador Espriu ?

« He mirat aquesta terra »

La vidéo est disponible en Haute Définition (Roue dentelée à droite et en bas de l’image)

Quand la lumière montée du fond de la mer
au levant commence juste à trembler,
j’ai regardé cette terre,
j’ai regardé cette terre.

Quand dans la montagne qui ferme le ponant
le faucon emporte la clarté du ciel,
j’ai regardé cette terre,
j’ai regardé cette terre.

Tandis que râle l’air malade de la nuit
et que des bouches d’ombre se pressent aux chemins,
j’ai regardé cette terre,
j’ai regardé cette terre.

Quand la pluie porte l’odeur de la poussière
des feuilles âcres des lointains poivriers,
j’ai regardé cette terre,
j’ai regardé cette terre.

Quand le vent se parle dans la solitude
de mes morts qui rient d’être toujours ensemble,
j’ai regardé cette terre,
j’ai regardé cette terre.

Tandis que je vieillis dans le long effort
de passer le soc sur les souvenirs,
j’ai regardé cette terre,
j’ai regardé cette terre.

Quand l’été couche sur toute la campagne
endormie l’ample silence qu’étendent les grillons,
j’ai regardé cette terre,
j’ai regardé cette terre.

Tandis que des sages doigts d’aveugle comprennent
comment l’hiver dépouille le sommeil des sarments,
j’ai regardé cette terre,
j’ai regardé cette terre.

Quand la force effrénée des chevaux
de l’averse descend soudain les ruisseaux,
j’ai regardé cette terre,
j’ai regardé cette terre.

Salvador Espriu (1980)