Trois conseils

Ce conte court n’échappe pas à la tradition soufie qui veut que chaque histoire porte en elle-même une vertu explicative ou morale, un enseignement en forme de parabole. Ainsi le maître soufi qu’était Idries Shah, raconte-t-il cette fable édifiante dite des « trois conseils ».

La voici telle que ma mémoire l’a conservée :

Oiseau dans la main - Florence Legal - FAEL

Oiseau dans la main – Florence Legal – FAEL

Un homme, un jour, capture un petit oiseau qu’il tient fermement enfermé dans le creux de sa main.

L’oiseau l’interpelle et lui dit :

– « En quoi te serai-je utile, captif? En revanche, si tu me rends ma liberté, je te donnerai trois conseils qui te serviront grandement ».

Et il enchaîne en disant qu’il donnera le premier conseil alors qu’il est encore tenu prisonnier dans la main. Le second, il le chantera depuis la plus haute branche de l’arbre voisin. Enfin il fera connaître le troisième depuis le haut de la colline toute proche.

Contrat conclu!

L’homme tenant encore l’oiseau sollicite le premier conseil qu’exprime aussitôt le petit volatile :

« Si il t’arrivait de perdre quelque chose d’important, ce bien  fût-il aussi précieux pour toi que ta propre existence… N’aie aucun regret! ».

Comme convenu, l’homme ouvre la main et l’oiseau rejoint d’un saut la branche indiquée. Le petit être à plumes livre alors son second conseil :

« Ne crois rien qui ne soit prouvé… Et surtout si cela heurte le bon sens. » Et s’envole vers le sommet de la colline.

A peine posé, l’oiseau dit alors:

« Pas malin, petit homme! J’ai en moi deux merveilleuses émeraudes d’une valeur inestimable ; si tu m’avais tué, elles seraient tiennes à présent, et tu serais riche. »

Très dépité d’être passé à côté de cette fortune, l’homme demande qu’au moins le troisième conseil lui soit donné.

Et voici ce que fut la réponse de l’oiseau :

« A quoi ce conseil pourrait-il bien te servir? Je viens de te donner deux conseils dont tu n’as tenu aucun compte, et tu veux que je t’en donne un troisième? Quelle idiotie! Ne t’ai-je pas dit d’abord de ne regretter en rien ce que tu perds, et ensuite de ne croire que ce qui est prouvé et plausible? Et toi, non seulement tu t’acharnes à donner foi à des affirmations improbables et ridicules, mais encore tu t’affliges de ce que tu as perdu, et qui, au vrai, n’est que superficiel.  Crois-tu vraiment qu’un aussi petit ventre que le mien soit capable de contenir les deux grosses émeraudes que tu imagines? »

– « Pauvre petit homme, ce troisième conseil, tu ne le mérites pas! »

Et l’oiseau disparut à jamais.

Deux rêves

Borges JL

Les deux qui rêvèrent ( Conte de J-L Borges)

L’historien arabe El Ixaqui relate cet évènement :

« Les hommes dignes de foi racontent (mais seul Allah est omniscient et puissant et miséricordieux et ne dort pas) que vécut au Caire un homme possesseur de grandes richesses, mais si magnanime et si généreux qu’il les perdit toutes à l’exception de la maison de son père, si bien qu’il dut travailler pour gagner sa vie. Il travailla à tel point qu’un beau jour le sommeil s’empara de lui sous un figuier de son jardin. Il vit en songe un homme tout mouillé qui sortit de sa bouche une pièce d’or et lui dit : « Ta fortune est en Perse à Ispahan. Va la chercher. »

Au matin, il se réveilla, entreprit le long voyage, et affronta les périls des déserts, des navires, des pirates, des idolâtres, des fleuves, des bêtes féroces et des hommes. À la fin, il arriva à Ispahan.

Ispahan

La nuit le surprit dans l’enceinte de la ville et il s’étendit pour dormir dans la cour d’une mosquée. Contre la mosquée, il y avait une maison et, par décret du Dieu tout-puissant, une bande de voleurs traversa la mosquée et entra dans la maison. Les gens qui dormaient se réveillèrent à cause du vacarme que firent les voleurs, et appelèrent au secours. Les voisins crièrent aussi, l’officier du guet accourut avec ses hommes et les bandits s’enfuirent par la terrasse. L’officier fit fouiller la mosquée. On trouva l’homme du Caire que l’on rossa si fort à coups de bambou qu’il faillit en mourir.

Deux jours après, il reprit connaissance en prison. L’officier le fit amener et lui dit : « Qui es-tu ? Et quelle est ta patrie ? »

L’autre déclara: « Je suis de l’illustre cité du Caire et mon nom est Mohammed el Magrebi. »

L’officier lui demanda: « Qu’est-ce qui t’a attiré en Perse ? »

L’autre choisit de dire la vérité : « Un homme m’a ordonné en rêve de venir à Ispahan, parce que là était ma fortune. Me voici à Ispahan et la fortune qu’il m’a promise doit être ces coups de bâton que vous m’avez fait donner si généreusement ».

En entendant ces mots, l’officier rit à se découvrir les dents de sagesse et finit par dire :
« Homme insensé et crédule, j’ai rêvé trois fois d’une maison au Caire, au fond de laquelle il y a un jardin, dans le jardin un cadran solaire, derrière le cadran solaire un figuier, après le figuier une source, et sous la source un trésor. Je n’ai pas accordé le moindre crédit à ce mensonge. Mais toi, né de l’accouplement d’une mule avec un démon, tu as erré de ville en ville sur la seule foi de ton rêve. Que je ne te revoie pas à Ispahan ! Prends ces monnaies et va-t’en ! »

L’homme les prit et retourna dans sa patrie. Sous la source de son jardin (qui était celle du rêve de l’officier), il déterra le trésor. Ainsi, Dieu le bénit, le récompensa et l’exalta. Dieu est le Généreux, le Caché. »

Borges – « Histoire universelle de l’infamie »

Un fidèle et demi…

La tradition soufie est riche d’histoires édifiantes et de paraboles.

Celle-ci vous est dédiée Madame.

Danseuse soufie - Reza

Danseuse soufie – Reza (photographe)

Un puissant sultan turc ayant entendu dire qu’un sheikh d’un territoire voisin comptait par milliers ses fidèles prêts à mourir pour lui,  décida de l’inviter à Istanbul, afin de mieux évaluer la force de cet ennemi éventuel.

Dès leur première rencontre, au cours d’un somptueux déjeuner, le sultan exprime à son hôte son immense admiration :

Je suis impressionné par le dévouement de tant de milliers de tes sujets, tous disposés à se sacrifier pour toi. Je te félicite, grand Seigneur!

Détrompe-toi, répond le sheikh, les fidèles prêts à mourir pour moi ne sont pas bien nombreux. Je n’en compte qu’un et demi.

– Un et demi? reprend le sultan intrigué par la réponse. Comment est-ce possible, à voir les troupes qui t’accompagnent…?

Je t’en ferai la démonstration demain si tu veux bien participer à mon petit jeu.

Bien volontiers! dit le sultan.

Le lendemain matin, la nombreuse armée qui escorte le voyage du sheikh est réunie dans la grande plaine à la sortie de la ville. Nul ne manque au rassemblement, l’information ayant été diffusée que le sheikh en personne serait présent au milieu de ses « fidèles ».

Au préalable, le sheikh avait demandé qu’on installât une tente à proximité du rassemblement et de préférence en surélévation pour que chacun pût la voir aisément. Il avait en outre demandé qu’on y mît à l’intérieur quelques moutons qui, eux, ne seraient visibles par personne.

Les deux chefs placés devant la tente face à l’imposante foule, le sultan fait remarquer au sheikh que sa réputation n’est pas surfaite et que cette foule est bien un témoignage évident de la fidélité de ses sujets.

Tu vois, lui dit-il, pour celui qui prétend n’avoir qu’un fidèle et demi…!

Tu vas voir que je n’ai qu’un fidèle, répond le sheikh. Déclare à cette foule que, selon la loi  de ton pays, tu dois me mettre à mort en raison d’un grave crime que je viens de commettre, et que seul le sacrifice d’un de mes sujets épargnera ma vie.

Le sultan fait solennellement cette proclamation. Une longue rumeur soulève alors la foule et s’arrête net lorsqu’un homme lève la voix en s’avançant pour se proposer.

Il arrive près de la tente, on l’y fait entrer, et immédiatement le sheikh donne l’ordre d’égorger un mouton dont le sang, très ostensiblement, s’écoule par les bords du bivouac.

Il demande alors au sultan de faire une nouvelle déclaration selon laquelle un sacrifice ne suffit pas, et qu’il faut encore un fidèle pour sauver le sheikh.

Cette fois-ci, la foule s’installe pendant de longues minutes dans un silence figé qu’une voix de femme finit par briser ; celle qui vient de se désigner rejoint la tente à son tour.

Même scénario, on la fait entrer et on égorge aussitôt un autre mouton. A la vue des premiers filets de sang la foule muette ne tarde pas à se disperser, rendant en un instant la plaine au désert.

Voilà! dit le sheikh, comme tu le constates, je n’ai qu’un fidèle et demi.

Je comprends maintenant, répond le sultan. Un fidèle : l’homme, et un demi : la femme!

Pas du tout! rétorque le sheikh avec un large sourire, c’est tout l’inverse : l’homme, quand il est entré dans la tente ne savait pas qu’on allait aussitôt le saigner  ;  la femme, elle, avait vu le sang du premier sacrifié, et n’ignorait donc pas son sort ; pourtant elle s’est librement proposée.

Mauresque - Vania Zouravliov

Mauresque par Vania Zouravliov

Les trois fils

Depuis des temps immémoriaux on raconte cette histoire devenue légende. On en ferait volontiers une fable.

En des temps très anciens, dans un pays lointain brûlé par le soleil, un vieux père réunit ses trois fils et leur tient ce langage :

– Mes enfants, vous le savez, vous êtes ma raison de vivre ; je vous ai consacré chaque seconde de mon existence depuis votre naissance et cela m’a comblé. Mais aujourd’hui mon voyage sur cette terre atteint son terme. Il me faut vous faire un dernier legs mais le seul bien qu’il me reste, je ne peux le partager entre vous ; c’est cette pauvre et petite masure qui ne saurait vous accueillir tous les trois. J’ai donc décidé que le plus habile d’entre vous en héritera.

Les fils émus gardent un silence respectueux mais inquiet et le père poursuit :

– Cette maisonnette appartiendra à celui de vous trois qui saura remplir la totalité de l’espace de sa simple et unique pièce. Nessim, tu es l’aîné, tu essaieras donc le premier, puis viendra le tour d’Ibrahim et enfin Jaber, le plus jeune.

Le lendemain matin, le soleil à peine sorti des limbes de la nuit, Nessim s’évertuait à décharger un tombereau de lourdes et volumineuses pierres destinées à remplir la masure. Quand, le soir venu, épuisé, il appela son père pour lui montrer son œuvre, il ne tarda pas à comprendre, au regard désolé du vieil homme, que ses efforts n’avaient pas été suffisants. La maisonnette n’était, à l’évidence, pas totalement remplie, bien des espaces demeuraient vides.

Le jour suivant, Ibrahim, tirant enseignement de la tentative de son frère aîné, décida de remplir la pièce avec des meules de foin, pensant que la tâche serait moins rude. Mais quand le père vint constater le travail, la petite salle, une fois encore, n’était pas totalement remplie.

Vint alors le tour de Jaber, le plus jeune fils. Il ne fit rien de la journée, laissant oisivement passer les heures. Le soir venu, la clarté se faisant rare et court le temps restant avant la fin de l’épreuve, le père arrive et s’étonne en constatant la paresse de son jeune fils. Aussitôt Jaber, tranquille, le prend par le bras et l’invite à entrer dans la masure où même un chat n’aurait pu trouver son chemin. Il sort alors un petit bout de chandelle et l’allume. Immédiatement la pièce s’emplit de lumière, ne laissant aucun espace, le plus petit soit-il, dans le noir ; éclairant du même coup le large sourire du patriarche et les visages penauds et dépités des frères furieux de leur peu de malice.

Jaber fut l’unique héritier de la misérable demeure familiale.

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