Mozart… à la française !

Vient de paraître sur « De braises et d’ombre » :

Mozart… à la française !

« … parce que j’ai le culte de la ligne mélodique et que je préfère Mozart à tous les autres musiciens. »   Francis Poulenc

Et quel plaisir, toujours renouvelé, d’apporter la preuve d’un tel propos, par l’exemple, avec le deuxième mouvement « Larghetto » du « Concerto pour deux pianos » en Ré mineur, que Poupoule, comme l’appelaient ses intimes, écrit en 1932 à la demande de la princesse Edmond de Polignac.

Lucas et Arthur Jussen – pianistes

Démonstration d’autant plus belle que ce « Larghetto », dans lequel Mozart a bien du mal à se cacher, est ici formidablement interprété par deux jeunes pianistes d’exception, les frères Jussen, et l’orchestre du Concertgebouw d’Amsterdam placé sous la baguette de Stéphane Denève.

La réalisation vidéo étant elle-même remarquable, la tentation de retrouver les autres mouvements pourrait bien être irrépressible.

On découvrira alors combien Poulenc a composé ce concerto en caméléon, également inspiré pendant son travail par Bach, Ravel, Rachmaninov ou Stravinsky.

Lire, voir, écouter la suite . . .

La leçon de piano… « pour de rire »

Vient de paraître sur   « De braises et d’ombre » :

La leçon de piano… « pour de rire »

Steven Lamb – pianiste

Tiens, tiens, on me dit que parfois, lorsque vous vous asseyez à votre piano pour faire plaisir à vos amis avides de découvrir vos nouveaux progrès, vous ressentez quelque difficulté à jouer. Que vos doigts se nouent comme racines de scrofulaires, que votre visage n’est que brasier, des pommettes…

N’hésitez pas à recevoir mes « précieux conseils » (« pour de rire »)… C’est Gabriela Montero qui se charge de les illustrer…

Lire,voir, écouter la suite . . .

D’amour ou de musique : Ne pas perdre l’instant…

« Ce n’est que dans la musique et dans l’amour qu’on éprouve une joie à mourir, ce spasme de volupté à sentir qu’on meurt de ne plus pouvoir supporter nos vibrations intérieures. Et l’on se réjouit à l’idée d’une mort subite qui nous dispenserait de survivre à ces instants. La joie de mourir, sans rapport avec l’idée et la conscience obsédante de la mort, naît dans les grandes expériences de l’unicité, où l’on sent très bien que cet état ne reviendra plus. Il n’y a de sensations uniques que dans la musique et dans l’amour ; de tout son être, on se rend compte qu’elles ne pourront plus revenir et l’on déplore de tout son cœur la vie quotidienne à laquelle on retournera. Quelle volupté admirable, à l’idée de pouvoir mourir dans de tels instants, et que, par-là, on n’a pas perdu l’instant. Car revenir à notre existence habituelle après cela est une perte infiniment plus grande que l’extinction définitive. Le regret de ne pas mourir aux sommets de l’état musical et érotique nous apprend combien nous avons à perdre en vivant. »

Emil Cioran (« Le livre des leurres » – 1936 / « Extase musicale » – Gallimard – Quarto P.115)

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« Ruhe sanft, mein holdes Leben » Zaïde (Opéra inachevé de Mozart) – Acte I

Repose calmement, mon tendre amour,
dors jusqu’à ce que ta bonne fortune s’éveille.
Tiens, je te donne mon portrait.
Vois comme il te sourit avec bienveillance !

Doux rêves, bercez son sommeil
et que ce qu’il imagine
dans ses rêves d’amour
devienne enfin réalité.

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« Pour Mozart, comme pour toute musique angélique, porter ses regards vers le bas, vers nous, est une trahison. A moins que se sentir homme soit la pire des trahisons… »

Emil Cioran (« Le livre des leurres » – 1936 / « Mozart ou la mélancolie des anges » – Gallimard – Quarto P.177)

Sensation du soir : Triste, la beauté ?

« Ne sommes-nous pas parfois enclins à croire que Mozart n’a jamais été sali par la pensée de la mort, et n’a jamais été infecté par ses tristesses délétères. Bien que, dans une lettre écrite quelques années avant sa disparition, il confesse son intimité avec la pensée de la mort, il serait pourtant difficile d’y trouver à cette époque, si l’on excepte la fatigue et l’élan comprimé, une réflexion morbide, qui aurait tendu ses arcs noirs au dessus de son univers. »

Cioran – « Le livre des leurres » 1936 – Quarto Gallimard, p. 177

Mozart par LangeCes « arcs noirs », que sa santé fragile lui avait pourtant laissé apercevoir dans sa jeunesse, la vie s’était chargée de les bander autour de lui en 1778, lors du douloureux décès de sa mère. Une fois encore les voici « tendus au dessus de son univers » en cette année 1787, millésime de « Don Giovanni » et de la « Petite Musique de Nuit ». La lettre en date du 4 avril que Wolfgang Amadeus écrit à son père malade qui vit ses derniers instants, donne au jeune homme de 31 ans l’occasion d’affirmer sa pleine lucidité vis à vis de la mort :

« Comme la mort, à y regarder de plus près est le vrai but de la vie, je me suis, depuis quelques années, tellement familiarisé avec cette véritable, parfaite, amie de l’homme, que son image m’est très apaisante et réconfortante ! Je ne me couche jamais sans songer que le lendemain peut-être, si jeune que je sois, je ne serai plus là… »

C’est sans doute à cette subtile clairvoyance que l’on doit la délicate retenue qui préside à l’expression contemplative – indéniablement mélancolique pourtant – de ce joyau qu’est le lied « Abendempfindung ». Mozart l’écrit en juin 1787, quelques semaines à peine après la mort de Léopold, son père… Il ne serait pas surprenant que la partition ait conservé quelques traces de son émotion, les larmes ont la fâcheuse manie de nous échapper.

Plus on se délecte de la grâce béate de cette musique, plus grande est la tentation de rejoindre en pensée ce musicologue italien* qui déclarait que la contemplation sereine de la mort qu’inspire ce texte musical lui apparait comme une préfiguration de sa manifestation définitive et suprême que Mozart exprimera dans son œuvre ultime, le « Requiem ».

* Pier-Luigi Petrobelli

C’est avec toute la lumière de sa voix que Sophie Karthäuser éclaire ce soir de profonde intimité.

Triste, la beauté ?

Abendempfindung

Abend ist’s, die Sonne ist verschwunden,
Und der Mond strahlt Silberglanz
So entflieh’n des Lebens schönste Stunden
Flieh’ vorüber wie im Tanz

Bald entflieht des Lebens bunte Szene,
Und der vorhang rollt herab.
Aus ist unser Spiel ! Des Freundes Träne
Fliesset schon auf unser Grab.

Bald vielleicht mir weht, wie Weswind leise,
Eine stille Ahnung zu-
Schliess’ ich deises Lebens Pilgerreise,
Fliege in dans Land der Ruh’.

Werd’t ihr dann an meinem Grabe weinen
Trauernd meine Asche seh’n,
Dann, o Freunde, will ich euxh erscheinen
Und will Himmel auf euch weh’n.

Schenk’ auch du ein Tränchen mir
Und pflücke mir ein Veilchen auf mein Grab.
Und mit deinem seelenvollen Blicke
Sieh’ dann sanft auf mich herab.

Weih’ mir eine Träne und ach !
Schäme dich nur nicht, sir mir zu weih’n
O sie wird in meinem Diademe
Dann die Schönste Perle sein.

(?) Joachim Heinrich Campe (1746-1818)

Sensation du soir

C’est le soir, le soleil s’est retiré
Et la lune brille d’un éclat argenté.
Ainsi s’enfuient les plus belles heures de la vie,
Qui s’envolent comme en dansant.

Bientôt s’éteindra la scène bariolée de l’existence,
Et le rideau tombera.
Terminé notre spectacle, la larme de l’ami
Coulera déjà sur notre tombe.

Bientôt peut-être (comme un léger vent d’ouest,
Un paisible pressentiment m’envahit)
Achèverai-je mon pèlerinage à travers cette vie
Et m’envolerai-je pour le royaume de paix.

Alors vous pleurerez sur ma tombe,
Affligés, vous penchant sur mes cendres ;
Alors je vous apparaîtrai, mes amis,
Et du ciel, vous adresserai un signe.

Toi aussi, fais-moi don d’une petite larme
Et cueille pour moi une violette sur ma tombe,
Puis vers moi, doucement, incline
Ton regard plein d’âme.

Offre-moi une larme, ne redoute la honte
De t’épancher pour moi.
Sur mon diadème, alors, cette larme sera
La perle la plus belle.

Deux : Comme duel… ou comme duo

Mais d’abord deux : comme deux sœurs.

  • Pour le pire… Et c’est un duel (mais tellement plaisant)

Il ne fait pas bon marcher sur les plates-bandes de ces deux chattes là. Toutes les deux sont bien décidées à défendre leur territoire à coup de miaulements intimidants et de sifflements guerriers, toutes dents dehors. Et quand l’intruse est sa propre sœur, le duel devient un joyeux spectacle, surtout si Rossini met le combat en musique :

∗∗∗

  • Pour le meilleur… Et c’est un duo

Quand complices, deux sœurs se félicitent l’une l’autre des charmes de leurs bienaimés respectifs dont elles ne quittent plus des yeux les portraits, demandant à l’Amour, avec l’enthousiasme de la naïveté,  de les sévèrement punir si elles venaient à manifester quelque signe d’infidélité. Il est vrai qu’elles ignorent encore comment elles vont se laisser séduire par deux albanais inconnus qui ne sont autres, en vérité, que leurs fiancés déguisés.

Ainsi font-elles, toutes !

Et pour éviter de me faire lyncher pour machisme outrancier, il me faut vite le dire en italien, et ainsi rendre à César ce qui appartient à Mozart… : « Cosi fan tutte ! »

Car nos deux sœurs, Fiordiligi et Dorabella, sont les héroïnes de ce « drama giocoso » concocté par Da Ponte et mis en musique par Mozart, virtuoses associés de l’ambiguïté et de la permutabilité des êtres.

Peu après le début du premier acte, voici nos deux sœurs chantant ce tendre duo « Ah guarda sorella » (Ah regarde ma sœur), sur la scène de Glyndebourne House en 2006. Peut-on mieux être deux ?

Fiordiligi : Miah Persson – Dorabella : Anke Vondung

Extrait de cette très belle version :

Cosi fan tutte pochette dvd

Deux comme : Un piano pour deux… Ou deux

  • Un piano pour deux

Quand on n’a qu’un seul piano pour deux, il faut bien faire avec.

Soit on joue chacun à son tour, soit on joue à quatre mains… en essayant de jouer la même partition à la même mesure, et, de préférence, au même rythme, sous peine de voir débarquer les voisins armés de seaux d’eau pour calmer l’ardeur des musiciens et de haches pour transformer l’instrument en bois de chauffage, par définition beaucoup plus silencieux.

À moins que l’on ait reçu le don de ces deux-là, complices devant un clavier – mais pas seulement – comme larrons en foire, qui s’amusent à bidouiller sans vergogne les partitions des opéras du grand Mozart. Comme ici avec l’air de Papageno dans « La Flûte Enchantée ». – Oui, vous le connaissez Papageno, c’est l’oiseleur qui apparaît à l’Acte I au son des cinq notes célèbres de sa flûte de pan, se vantant d’avoir tué le serpent qui a agressé le prince Tamino. Les trois dames d’honneur de la Reine de la Nuit, qui, elles, ont vraiment terrassé la bête, le puniront de sa prétention en le condamnant un temps au silence.

Voici comment Elizabeth et Greg s’amusent pendant quelques minutes avec les cinq notes du pauvre Papageno. On peut être persuadé que les voisins ne manqueront encore pas d’accourir sans tarder, mais cette fois les mains vides… pour pouvoir applaudir à tout rompre, bien sûr.

Posez donc stylo, livre, tablette, casserole et autre téléphone et écoutez ! Je gage que vous aurez besoin, vous aussi, de vos deux mains…

HD disponible : roue dentelée en bas à droite après démarrage de la vidéo

ou…

  • Deux pianos

Mais quand deux pianistes ont à leur disposition deux pianos, tout est changé. Chacun chez soi. Le confort, enfin. Un clavier tout entier pour soi seul, plus de bousculade, plus de risque de « s’emmêler les pinceaux »… Certes, mais si les deux pianos sont dans la même pièce, le problème reste entier : cohabitation !

Avec un peu de sérieux, et en s’oubliant de temps en temps pour écouter l’autre, les choses devraient pouvoir s’arranger.

Voyez comme nos deux jeunes turbulents et brillants pianistes, Greg et Elizabeth, sont concentrés sur leur propre clavier, tout à leur interprétation du mouvement « Allegro con spirito » de la Sonate en Ré majeur pour deux pianos du toujours très grand Wolfgang Amadeus. Ensemble parfaitement maîtrisé, allégresse et esprit, tout y est, selon les désirs du compositeur, respecté au soupir près, sauf que désormais les facéties – très réussies – sont dans le montage vidéo… Mais on ne s’en plaindra certainement pas, bien au contraire.

Ah ! Gardez toujours vos mains libres !  On ne sait jamais…

HD disponible : roue dentelée en bas à droite après démarrage de la vidéo

Anderson & Roe :

En voilà deux qui donnent envie d’être deux !

Lettre d’une Demoiselle à sa maman…

Pierre Carrier Belleuse - Danseuse écrivant - 1890

Pierre Carrier Belleuse – Danseuse écrivant – 1890

A vous voir le nez en l’air, charmante ballerine, on vous devine bien perplexe devant votre page blanche. Comme on vous comprend, mignonne : pas toujours tâche facile de se confier à sa maman.

Pourquoi, déjà, ne pas tout simplement commencer par  » Ah vous dirai-je Maman / Ce qui cause mon tourment… »  ? C’est assez classique. La suite viendra sans peine… Inspirée que vous serez peut-être par ces petites suggestions que je vous propose avec plaisir, comme autant de variations :

  • Évidemment je ne vous ferai pas l’offense de vous suggérer cette fraiche version enfantine qui prétend depuis toujours que les  » bonbons valent mieux que la raison «  ; vous avez passé – qui s’en plaindrait ? –  l’âge des bonbons, n’est-ce pas ?… et sans doute estimez-vous que le temps n’est pas venu de vous charger des chaînes de la raison  :

&

  • Vous pourriez suivre l’exemple de Sumi Jo, dont la voix de soprano est un régal permanent et  lire votre billet à maman, dans le texte que Adolphe Adam, en 1849 avait composé pour Coraline, l’héroïne de son opéra  » Le toréador ou l’accord parfait «  , à partir du thème d’une musiquette de 1761 « Ah vous dirai-je maman  » ; ce thème, assurément, qui inspira au  jeune Mozart, quelques années après sa première publication, ses 12 célèbres variations. Et puis, si certaines phrases vous font défaut… faites donc quelques vocalises, c’est si simple :

Ah ! vous dirai-je, maman,
Ce qui cause mon tourment ?
Depuis que j’ai vu Clitandre,
Me regarder d’un air tendre ;
Mon cœur dit à chaque instant :
« Peut-on vivre sans amant ? »

[ … ]

&

  • Et  d’ailleurs, pourquoi pas vos confidences sans un mot, juste avec des notes gracieusement frappées sur un pianoforte, dans la plus pure interprétation du divin Wolfgang  ? Après tout, nous ne sommes plus au siècle des Lumières, n’est-ce pas ?  – Qu’on le regrette ou qu’en s’en loue ! Vous enverrez une vidéo.  Steven Lubin, lui, a fait ce choix !  Il y a pire modèle… :

&

  • A moins que vos préférences n’aillent au piano moderne, pour des confidences à la manière virtuose de Fazil Say :

&

  • Enfin, si vous tenez absolument aux mots – la langue est si belle, je l’admets – écrivez sous la dictée de Colette Renard. Tout y est dit, si délicieusement… Mais vraiment, TOUT ! Hum…! Votre maman se fera une joie de recevoir de vos nouvelles…  Pour la ménager un peu, n’envoyez pas les images…

&

Et ne manquez pas, je vous prie, de présenter mes respectueuses salutations à Madame votre mère dont je pressens l’inquiétude…

C’est le printemps ! Autriche

Le voyage de printemps en Autriche  ne peut pas commencer sans une visite délicieuse aux vertes vallées du Tyrol, où Reine nature, plus que partout ailleurs, se pare de ses plus beaux atours, tout neufs, pour enchanter ses admirateurs.

De tout là bas, au pied d’un sommet qui garde encore sur sa tête son chapeau blanc d’hiver, on entend le chant joyeux des bergers. C’est le  » Hirtenchor «  extrait de Rosamunde, musique de scène d’un autrichien de génie, Franz Schubert :

 » Ici dans les champs avec des joues roses, Bergères, venez vite pour la danse !  Laissez vous envahir par l’enchantement du printemps. Amour et joie sont comme un éternel mois de Mai. « 

Les chœurs, toujours calfeutrés dans les montagnes, ne peuvent apparaître sur la vidéo…

ƒ

Sans doute, pendant la saison, à Salzbourg, prendrons-nous le temps d’écouter, assis au soleil sur un banc du jardin Mirabell , île au milieu d’une mer de fleurs multicolores ,  » Le printemps « , un des quatuors que Mozart dédia à Haydn. Oui, nous achèterons nos billets pour une soirée Beethoven, au Festspielhaus, et sans doute quelque merveilleux pianiste y jouera sa cinquième sonate,  » Le Printemps « … Et encore, et encore…

ƒƒ

Mais, évidemment, nous ne pourrons pas ne pas aller à Vienne.

Sur les bords du Danube, au fil du courant, nous verrons se prélasser toute l’histoire de notre Europe. Nous nous inviterons, au café Sacher à la table de Stefan Zweig pour qu’il nous raconte son  » monde d’hier «  où il aimait tant vivre. Après avoir admiré la maîtrise des écuyers de l’École Espagnole d’Équitation, nous demanderons à notre cocher de nous conduire au Musée Léopold ; là nous réfléchirons un instant à la vie et à la mort, le regard profondément enfoui dans les toiles de Kokoshka ou d’Egon Schiele. Et puis nous rentrerons à notre hôtel nous préparer pour le bal de la soirée, non sans avoir, au détour d’Augustinerstraße, adressé un salut discret à Franz Kafka qui passait par là.

Chacun de nos pas, dans cet écrin de tant de merveilles et de raffinement, sera rythmé par la musique des plus grands compositeurs, Haydn, Mozart, Beethoven, Schubert, Mahler, Bruckner, et les modernes Schoenberg, Webern et Berg… Du sommet des clochers à la racine des myosotis, toute la ville résonne de leur génie.

Mais, quand on entre dans la danse à Vienne, c’est un nom, un seul nom qui vient aux lèvres : Strauss. La famille Strauss.

Alors faisons quelques pas de valse avec Johann II et avec l’extraordinaire et adorablissime Lucia Popp .

Vienne, capitale éternelle de la musique.

Wunderbar !

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Johann Strauss Monument in Stadt Park. Vienna, Austria. (Photo Wikipédia)

Johann Strauss Monument in Stadt Park. Vienna, Austria. (Photo Wikipédia)

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Adieu Maestro!

Triste jour!

Le monde de la musique, le monde entier, vient de perdre un homme exceptionnel : l’immense chef d’orchestre Claudio Abbado est mort. La maladie a fini par épuiser le courage et les énergies qui soutenaient le maestro dans l’incessant combat qu’il menait avec détermination contre elle depuis de nombreuses années.

Claudio Abbado (1933-2014)

Claudio Abbado (1933-2014)

La presse internationale unanime salue avec le respect et la reconnaissance qu’il mérite, le génie de ce serviteur farouche et généreux de la musique. Loin des effets médiatiques, Claudio Abbado, engagé sans limite dans sa passion, aura donné leurs plus belles couleurs aux partitions des illustres compositeurs du passé, autant qu’il aura présenté et ardemment défendu  les compositions contemporaines.

Par un exceptionnel charisme et une verve poétique toute personnelle, il a su séduire tous les musiciens qu’il a dirigés, même les plus réfractaires au changement, ancrés dans de vieilles traditions. Autant au Wiener Staatsoper, à La Scala de Milan, au London Symphonic Orchestra, au Berliner Philharmoniker ou plus récemment au Gustav Mahler Jugendorchester, il aura par sa puissance de travail, sa profonde connaissance des œuvres et sa naturelle empathie, conduit chaque instrumentiste à se fondre dans le groupe, sans s’y perdre, pour qu’ensemble ils façonnent chaque interprétation dans une pâte sonore unique.

Quelque que fût l’œuvre, symphonie, concerto, musique chorale ou opéra, Claudio Abbado avait coutume de la diriger sans partition, infiniment confiant à la fois dans son extraordinaire mémoire et dans la qualité du travail de ses musiciens.

La partition de la vie de ce magnifique chef vient de recevoir sa « double barre ».

Plus que jamais sans doute nous écouterons et redécouvrirons ses très nombreux enregistrements audio ou vidéo, avec un bonheur sans cesse renouvelé, même empreint d’une inévitable nostalgie.

Triste jour! Vraiment!

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Mozart – Requiem (Lacrimosa) Orchestre du Festival de Lucerne – 2012

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Mahler – Symphonie N°5 (Adagietto) – Festival de Lucerne 2004

Émotion de l’Histoire – Histoire d’une émotion

« Je n’ai pas de sang juif, que je sache, en mes veines, mais que je sois haï comme si j’étais juif, par chaque antisémite en sa démente haine ; tel est mon vœu de Russe, et russe est mon motif.  »  Evgueni Evtouchenko (1961)

Les relents particulièrement pestilentiels des évènements sur-médiatisés de ces dernières semaines, qui gavent les unes de toute la presse de sordides « quenelles » ainsi que de l’antisémitisme et du négationnisme provocateurs d’un mauvais clown en quête de la sympathie et du denier des médiocres, m’ont plongé dans une bien sombre et sans doute inutile méditation.

De ce voyage entre mes souvenirs et l’Histoire, j’aurais au moins fait ressurgir l’émotion inoubliable que je ressentis en un instant unique avec près de 2 000 autres spectateurs, le 10 avril 1995, au Festspielhaus de Salzbourg.

Le génie de la musique au service de l’Histoire et pour la mémoire.

Festspielhaus SalzburgCe soir là, comme chaque soir pendant la semaine du festival de Pâques la salle était comble. En respectueux hommage à la musique, célébrée ici à son degré le plus élevé, chacun avait revêtu sa plus élégante tenue, robe du soir et bijoux, smoking, ou costume traditionnel autrichien.

Pour le concert de cette soirée, le célébrissime Orchestre Philharmonique de Berlin avait invité à sa direction le non moins illustre chef, Sir Georg Solti.

Au programme, Mozart et Chostakovitch. On aurait pu, à première vue, imaginer un concert dédié à la gaité et à l’humour grinçant. Point du tout.

Avec la symphonie N° 25 en sol mineur de Mozart, jouée en première partie, le ton, pour le moins sérieux, de la soirée était donné. Dès les premiers accords de l’Allegro con brio, les musiciens enveloppaient la salle d’un sentiment d’inquiétude, voire d’angoisse, que ne contredit en rien la gravité du deuxième mouvement Andante. Seul le trio à venir, confié aux vents, tentait d’exprimer un peu de gaité, mais l’Allegro final ne tarda pas à recouvrir à nouveau l’auditeur de ce voile ténébreux, préfiguration sonore de la mort à l’affût.

La mort. L’horrible mort!

Babi-yar - peinture

Elle devait, sans voile désormais, trôner sur le théâtre tout entier et s’instiller jusque dans les plus petits recoins de l’âme de chaque spectateur : au programme de la seconde partie, la 13ème symphonie, sous-titrée « Babi Yar », du courageux et très russe Dimitri Chostakovitch. Un monument musical, pour voix de basse et chœur d’hommes, composé en 1962 à partir d’un poème d’Evgueni Evtouchenko à la mémoire de la plus monstrueuse action génocidaire perpétrée par les nazis à l’Est, dans un ravin près de Kiev, nommé « Babi Yar ». Façon osée et sincère de la part de deux artistes de compenser le refus des autorités soviétiques de reconnaitre cette tragédie.

« Point de stèle funéraire en mémorial de Babi Yar.
« Rien qu’une falaise abrupte, la plus fruste des sépultures.
« Et m’y voici, épouvanté. »

Ainsi commence le poème, ainsi débute la deuxième partie du concert. Dans le silence solennel qui s’installe aussitôt dressée la baguette du chef, la profonde voix de basse du soliste Sergeï Aleksashkin fait tonner les vers russes qu’il déclame jusqu’au bout ; les sonorités de la langue et les intonations de la voix dispensent presque de la traduction.

Alors l’orchestre et le chœur rejoignent le soliste pour un premier mouvement Adagio, au cours duquel les voix reprennent les différentes strophes. Chacune racontant un évènement de l’histoire de l’antisémitisme, le poète se mettant successivement à la place du capitaine Dreyfus, d’une victime du pogrom de Bialystok ou de la jeune Anne Frank.

Contraste délibéré, l’Allegretto du deuxième mouvement, à la fois parodique et satirique glorifie la force indomptable de l’ « humour » – c’est son intitulé –  capable de défier la tyrannie elle-même.

Pendant la dizaine de minutes suivante, l’Adagio « Au magasin » rend un hommage à la femme soviétique en forme de lamento, avant que ne débute le quatrième mouvement « Peurs », introduit par un inquiétant solo de tuba, prémisse d’une nouvelle plongée dans les sombres turpitudes de l’oppression.

Enfin, avec « Carrière », un Allegretto annoncé par la lumière des flûtes en fête, l’espoir semble revenir, et avec lui les sarcasmes du compositeur et son pied de nez ironique à la bureaucratie tatillonne. Les tensions s’apaisent dans la douce mélodie finale et les lents accords tenus des cordes. Par-ci, par-là, un tintement de clochettes, petites fleurs discrètes souriant, indifférentes, à la vie éternellement renouvelée dont elles sont le symbole.

Un dernier tintement, légèrement plus net, met un point final à la symphonie. La baguette du maestro reste levée, tenant suspendu à son extrémité ce silence qui est encore la musique. Quelques secondes pour que chacun se recueille, se retrouve, revienne doucement à sa propre réalité, comme au sortir d’un rêve profond ou d’un moment d’hypnose. Quand elle s’abaissera les musiciens abandonneront leur extrême concentration, le public pourra enfin libérer son expression.

La baguette s’abaisse, mais rien ne bouge. La salle, des deux côtés de la scène, est pétrifiée comme si un torrent de lave pompéienne avait figé l’instant à tout jamais. Pas la moindre toux, pas un souffle, pas une main qui tenterait le moindre applaudissement. L’exceptionnelle interprétation de cette symphonie a décuplé la force de son évocation. Le silence se prolonge indéfiniment. Trente secondes, quarante, peut-être plus, autant dire un siècle.

Puis quelques timides applaudissements dont les auteurs doivent bien sentir qu’ils dérangent et enfin dans un élan collectif dont on aurait pu penser qu’il fût commandé par un quelconque signal, la salle se lève, 2 000 personnes comme un seul homme, dans un tonnerre d’applaudissements et d’ovations sans fin.

Jamais, jamais je n’avais assisté à une telle intensité d’émotion dans une salle de spectacle, et à pareille communion. Je n’ignorais déjà pas, certes, le puissant pouvoir de la musique, mais comment supposer qu’il pût atteindre à ce paroxysme là.

Mon regard s’embrume encore aujourd’hui en écrivant ces lignes. Il se voile, et se voilera toujours, aux premiers accords de « Babi Yar ».

***

Orchestre et chœur d’hommes de la Radio néerlandaise – Basse : Sergeï Aleksashkin

Direction Dmitri Slobodeniouk

 I/ Babi Yar  – Adagio (jusqu’à 15’30)

II/ Humour – Allegretto (jusqu’à 23’55)

III/ Au magasin – Adagio (jusqu’à 35’38)

IV/ Peurs –  Adagio (Jusqu’à 46’41)

 V/ Une carrière – Allegretto

***

Un brin d’Histoire

Babi Yar , c’est le tristement célèbre nom d’un ravin (dit de la vieille femme), situé dans la banlieue de Kiev.

Le 29 septembre 1941, jour du Yom Kippour, 33 771 juifs, essentiellement des femmes, des enfants et des vieillards, y furent regroupés, battus, humiliés et dépouillés avant d’être massacrés, à la mitrailleuse et au pistolet, par les Einsatzgruppen nazis – les commandos de la mort – et leurs complices de la police ukrainienne, dans les conditions les plus lâches, les plus horribles et les plus barbares qui se puissent imaginer.

33 771 êtres humains dont le seul « crime » était d’être nés juifs.

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Déniant la qualification raciste de ce massacre, Khrouchtchev refusa que fût édifiée une stèle dédiée à la mémoire des innocentes victimes juives. En réponse à ce déni et pour dénoncer l’antisémitisme russe toujours réellement présent, Evgueni Evtouchenko – qui n’était pas plus juif que ne l’était Chostakovitch – publia en 1961 le poème « Babi Yar ». Un poème chargé d’un profond humanisme, dans lequel l’auteur retrace l’histoire des persécutions qui ont frappé le peuple juif depuis ses origines. Un manifeste contre l’antisémitisme sous toutes ses formes.

« Je suis moi-même, je suis moi-même
« Chacun des enfants tués ici
« Je suis moi-même chacun des vieillards tués ici
« De ma vie entière, jamais je n’oublierai »

Chostakovitch, sensibilisé autant par le souvenir historique que par le poème d’Evtouchenko et la justesse de la cause, se propose aussitôt de composer une cantate autour du poème, et très vite, s’inspirant d’autres textes du poète, et travaillant avec lui, élargit son projet jusqu’à écrire sa 13ème symphonie pour voix de basse et chœur d’hommes. L’œuvre fut présentée en décembre 1962 à Moscou par l’Orchestre Philharmonique de la ville, sous la baguette de Kirill Kondrachine. Evgueni Mravinski, qui avait coutume de diriger les créations de Chostakovitch, dont certaines d’ailleurs lui étaient dédiées, refusa de l’interpréter, évitant ainsi les inéluctables critiques acerbes qui ne manquèrent évidemment pas d’accueillir le poème, la symphonie et les deux courageux artistes.

A la fin 1976 les communistes, ne voulant absolument pas mentionner le massacre de la population juive, érigèrent un monument à la mémoire des « 100 000 habitants de Kiev »  tués dans ce « fossé de la vieille femme ». Les massacres d’autres populations continuèrent longtemps encore, jusqu’en 1943 au moins, dans ce sinistre lieu. C’est seulement en 1991 qu’une stèle en forme de ménorah fut dressée, commémorant spécialement le massacre des juifs de Kiev. Depuis d’autres monuments commémoratifs rappellent les horreurs et la barbarie qui marquèrent à jamais ce ravin…

Pour que chacun se souvienne!…

… Et avec l’espoir, sans doute un peu fou, que cela serve notre présent.