La poésie

Et ce fut à cet âge… La poésie
vint me chercher. Je ne sais pas, je ne sais d’où elle surgit,
de l’hiver ou du fleuve.
Je ne sais ni comment ni quand,
non, ce n’étaient pas des voix, ce n’étaient pas
des mots, ni le silence :
d’une rue elle me hélait,
des branches de la nuit,
soudain parmi les autres,
parmi des feux violents
ou dans le retour solitaire,
sans visage elle était là
et me touchait.
Je ne savais que dire, ma bouche
ne savait pas
nommer,
mes yeux étaient aveugles,
et quelque chose cognait dans mon âme,
fièvre ou ailes perdues,
je me formai seul peu à peu,
déchiffrant
cette brûlure,
et j’écrivis la première ligne confuse,
confuse, sans corps, pure
ânerie,
pur savoir
de celui-là qui ne sait rien,
et je vis tout à coup
le ciel
égrené
et ouvert,
des planètes,
des plantations vibrantes,
l’ombre perforée,
criblée
de flèches, de feu et de fleurs,
la nuit qui roule et qui écrase, l’univers.
Et moi, infime créature,
grisé par le grand vide
constellé,
à l’instar, à l’image
du mystère,
je me sentis pure partie
de l’abîme,
je roulai avec les étoiles,
mon cœur se dénoua dans le vent.

(« Mémorial de l’île noire » 1964) – Traduction de Pierre Clavilier

La fidélité ou l’art de la démonstration

En ces temps là, quand on avait dit « oui », c’était évidemment pour la vie… Et le couple tenait bon!

Depuis le dernier tiers du XXème siècle, avec l’augmentation du nombre et de la fréquence des divorces, la question n’a cessé d’occuper les esprits : Comment donc faisaient nos aînés pour donner autant de longévité à leurs unions?

Les sociologues, avec ce talent de faire parler les courbes qui leur est propre, ont multiplié les explications à l’infini. Mais je ne me souviens pas qu’ils aient développé une seule fois cet argument péremptoire qui suppose tout simplement que nos grands-mères étaient plus « intelligentes » que nos épouses – Pardon Mesdames! – (ou plus naïves, peut-être?), et nos grands-pères plus « honnêtes » que nous-mêmes – Pardon Messieurs! – (ou plus habiles peut-être?).

A l’évidence les observateurs n’avaient pas accordé suffisamment d’intérêt à cette scène délicieuse du film réalisé en 1949 par Henri Jeanson, « Lady Paname », où Louis Jouvet, dans le rôle d’un très malin photographe, explique avec force conviction à son épouse, qu’il remercie de toutes ses grâces, comment elle sait faire de lui un mari aussi « fidèle »…

Un modèle de casuistique!

Vera Norman (Oseille) – Jane Marken (L’épouse) – Suzy Delair (Caprice)

Romantiquissime

Anna de Noailles (1876-1933)

Anna de Noailles (1876-1933)

« Nous ferons notre cœur si simple et si crédule
« Que les esprits charmants des contes d’autrefois
« Reviendront habiter dans les vieilles pendules
« Avec des airs secrets, affairés et courtois. »

Anna de Noailles (« L’innocence »)

La nature, l’amour, la mort. Composantes inspiratrices fondamentales de la poésie lyrique, elles se parent, dans les vers d’Anna de Noailles, de ces colorations douces que confèrent les pâles soleils aux saisons intermédiaires, temps de passage et de mutation, de transformation à peine sensible mais inéluctable des êtres et des choses.

Ma complice internautique, Christine Mattéi, a récemment enregistré un poème de cette poétesse brillante que notre époque technologique ensevelit chaque jour un peu plus dans les terres de l’oubli. Elle a choisi pour accompagnement musical le splendide poème symphonique de Franz Liszt, « Orpheus » que le compositeur avait écrit en 1854, pour servir d’introduction à l’opéra de Gluck, « Orphée et Eurydice », lors d’une représentation à Weimar. Les images sélectionnées pour cette vidéo sont en parfaite symbiose avec texte et musique, et la voix diaphane de Christine confère à ce moment lyrique un romantisme, hélas désuet, mais tellement touchant.

C’est si beau « L’innocence » !

Nous marquerons cette vidéo d’un « caillou blanc » pour nous rappeler d’y venir nous ressourcer souvent. Merci Christine!

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« Ah ! jeunesse, pourquoi faut-il que vous passiez
« Et que nous demeurions pleins d’ennuis et pleins d’âge,
« Comme un arbre qui vit sans lierre et sans rosier,
« Qui souffre sur la route et ne fait plus d’ombrage… »

Anna de Noailles (« La jeunesse »)

Le jeune homme et la Mort

« Le Jeune Homme et la Mort, est-ce un ballet ? Non, c’est un mimodrame où la pantomime exagère son style jusqu’à celui de la danse. C’est une pièce muette où je m’efforce de communiquer aux gestes le relief des mots et des cris. C’est la parole traduite dans le langage corporel. Ce sont des monologues et des dialogues qui usent des mêmes vocables que la peinture, la sculpture et la musique. »
(Jean Cocteau,  Arguments chorégraphiques)

Jean Cocteau (1889-1963)

Jean Cocteau (1889-1963)

Roland Petit, en 1946, réalise cette chorégraphie sur un argument fort détaillé de Jean Cocteau, et obtient très vite un franc et durable succès avec ce spectacle présenté à Paris aux Théâtre des Champs Elysées. La mise en décor originale était confiée à Wakhévich. – La petite histoire raconte que, les budgets fort serrés en cette période d’après-guerre ont conduit Roland Petit à réutiliser pour un coût modique les décors d’un film dont le tournage venait de se terminer.

Roland Petit (1924-2011)

Roland Petit (1924-2011)

La musique entêtante, lancinante, comme une infinie spirale sonore qui emporte notre jeune homme vers son inexorable destin n’est autre que la Passacaille de Jean-Sébastien Bach dont Cocteau a demandé au compositeur italien Ottorino Respighi d’écrire les arrangements pour la scène. (Respighi est surtout connu de nos jours pour ses deux très beaux poèmes symphoniques écrits au début du XXe siècle : « Fontane di Roma » et « Pini di Roma »). Anecdote, ici encore, la musique initialement conçue pour ce ballet était une composition de jazz; mais Cocteau préférant une composition classique, ce n’est qu’une fois les chorégraphies réglées que l’on intégra la nouvelle partition.

Ottorino Respighi (1879-1936)

Ottorino Respighi (1879-1936)

L’approche de l’art chorégraphique n’est pas une nouveauté pour Jean Cocteau, qui, dans les années 20 déjà, avait participé à la réalisation des Ballets Russes pour la partie concernant les décors et les costumes.

Il dira d’ailleurs, lors de son association avec Roland Petit en 1945 pour la création du « Jeune homme et la Mort » : « Il ne nous restait que les cendres du Phénix inoubliable de Serge de Diaghilev ».

L’argument

Dans sa petite mansarde, un jeune artiste peintre partagé entre dépit et impatience, attend son amante qui tarde à venir. Quand elle arrive, de fort mauvaise humeur, c’est pour lui manifester la piètre considération qu’elle nourrit à son égard, voire son mépris. Lorsque le jeune homme menace de se suicider, elle se garde bien de l’en dissuader et l’incite plutôt au pire, puis, subitement s’en va. Désormais seul le jeune homme passe de la colère violente au sombre désespoir et finit par se pendre.

La Mort qui a pris les traits de l’amante terrible, étincelante dans la blancheur immaculée de sa robe de soirée, vient alors chercher le malheureux suicidé dont elle recouvre le visage avec le masque symbolique du squelette, et à travers les toits de Paris le conduit, étrange procession, vers l’éternel inconnu.

Dans la première interprétation de ce « mimodrame » le rôle du jeune homme fut confié à Jean Babilée et Nathalie Philippart joua la Mort. Ces danseurs n’existent plus aujourd’hui que dans la mémoire des vieux initiés. Bien plus célèbres sont les jeunes hommes qui suivirent, tels Mikhaïl Barychnikov ou Rudolph Noureev. Ce dernier ne présenta pas l’œuvre sur scène, mais l’enregistra en 1965 avec pour partenaire la non moins célèbre Zizi Jeanmaire, l’épouse de Roland Petit.

La version qu’en donnent ici Nicolas Le Riche et Marie-Agnès Gillot a peu à envier aux illustres versions précédentes.

Entrons dans les tourments de ce drame!

Contemplons la Mort accomplir ses basses œuvres!

Admirons les derniers instants d’une jeune vie perdue!

L’ennemi

L’ennemi

Ma jeunesse ne fut qu’un ténébreux orage,
Traversé çà et là par de brillants soleils ;
Le tonnerre et la pluie ont fait un tel ravage,
Qu’il reste en mon jardin bien peu de fruits vermeils.

Voilà que j’ai touché l’automne des idées,
Et qu’il faut employer la pelle et les râteaux
Pour rassembler à neuf les terres inondées,
Où l’eau creuse des trous grands comme des tombeaux.

Et qui sait si les fleurs nouvelles que je rêve
Trouveront dans ce sol lavé comme une grève
Le mystique aliment qui ferait leur vigueur ?

– Ô douleur ! ô douleur ! Le Temps mange la vie,
Et l’obscur Ennemi qui nous ronge le cœur
Du sang que nous perdons croît et se fortifie !

                                                                    Charles Baudelaire (Les fleurs du mal)

Illustration musicale : Ederzeli (Bratsch)

Sensation

Soir d'été

Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l’herbe menue :
Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue.

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien,
Mais l’amour infini me montera dans l’âme ;
Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature, heureux- comme avec une femme

Arthur Rimbaud – Sensation         Musique : Debussy – Arabesque flûte et harpe