Esprit d’à propos, esprit d’animaux…

Lady Camilla Gordon Lloyd, vieille dame très digne de la plus haute société britannique, a décidé de s’éloigner quelque temps de son très confortable manoir de Birmingham. Un safari photo en Afrique du sud, voilà qui lui convient parfaitement pour s’extraire de ses obligations mondaines, trop nombreuses désormais, et devenues autant d’agressions pour sa misanthropie grandissante. Elle a fermement refusé toute compagnie pour ce voyage, mais en aucun cas elle n’aurait accepté de se séparer de son chien Fagin, un vieil airedale terrier roux et noir, expert en espièglerie et fantaisie canines – qualités congénitales qui lui valurent, aussitôt adopté après sa naissance, d’endosser le nom de ce sulfureux personnage de Charles Dickens qui dans Oliver Twist apprend aux enfants l’art de devenir fins roublards et habiles pickpockets.

Cette après-midi, de retour d’une rude matinée de marche à la recherche des plus insolites clichés d’animaux sauvages, Madame se repose, confortablement installée dans un vieux pullman dont le cuir craquelé pourrait bien avoir appartenu un jour au buffle dont le trophée trône au dessus du bar. Une tasse de Earl Grey fumante attend patiemment sur un guéridon tout proche pendant qu’un compagnon de « chasse » raconte, enthousiaste, ses exploits passés.

Airedale terrier

Fagin, qui trouve trop passives ces mondanités à une heure où il fait encore si clair, décide d’aller visiter les environs du luxueux hôtel de brousse. Il s’éclipse, se glisse sous la clôture et s’en va sans trop savoir où le mèneront ses pas. Déjà bien loin de son point de départ, perdu, cherchant à retrouver le chemin du retour, il avise un léopard qui s’approche de lui avec l’évidente intention de le choisir comme plat de résistance pour son dîner. Le félin semble bien jeune et peu expérimenté, mais le danger n’en est pas moindre pour autant.

Oh, se dit-il, mes affaires ne vont pas au mieux ; mais surtout ne pas courir ! C’est que ça va vite ces bêtes là, je n’irai pas bien loin.

Il remarque alors, à quelques pas de lui, une vieille carcasse desséchée, s’en approche, et, dédaignant le fauve dont déjà le souffle fétide fait frissonner son échine, en croque bruyamment les os. Une seconde à peine avant que le léopard ne déploie son bond fatal, Fagin, dans un bâillement de bien-être, s’exclame haut et fort : – « Ce léopard était vraiment délicieux, j’espère bien qu’il y en aura encore un dans les parages. »

Leopard

Il n’en fallait pas plus pour effrayer le jeune félin qui aussitôt se fond dans l’herbe jaunie avant de détaler à toute vitesse.

Un singe, assis dans son arbre, aux premières loges de la supercherie, se dit qu’il pourrait faire de ce léopard son nouvel ami, puissant protecteur de surcroît. Le voici donc qui file à la rencontre du fauve, bien décidé à tout lui raconter en échange de sa bienveillance.

Singe capucin

Le vieux chien voyant le singe aussi pressé de quitter son arbre subodore que quelque chose doit se tramer qui ne devrait pas lui être favorable. Il verra bien, le moment venu. Le singe, de son côté, ayant rejoint le léopard, lui propose le marché. Affaire conclue.

Furieux d’avoir été si facilement berné par un vil domestique, bavant de colère, le félin ulcéré invite son nouvel ami à grimper sur son dos et entame aussitôt une course effrénée à la recherche du pauvre chien. Toutes les trois foulées le singe-jockey entend marmonner sa monture : – « il va apprendre la vie sauvage, ce petit malin des villes… »

Fagin, truffe en avant à la recherche active de son chemin, aperçoit au loin les deux complices qui courent à sa rencontre : – « Que vais-je bien pouvoir faire maintenant ? »  se demande-t-il.

Et, à nouveau, au lieu de choisir la fuite, notre terrier s’assied, dos à ses adversaires, dans la posture tranquille d’un véritable old british gentleman installé devant un verre de whisky au Royal Thames Yacht Club. Bien que tous ses sens soient en éveil, il affecte de ne pas avoir vu ses agresseurs. Mais, dès que les deux compères parviennent à portée de voix, Fagin laisse échapper un long soupir agacé et dans un retentissant soliloque d’impatience : – « Mais où est donc passé ce foutu singe ? Voilà presque une heure que je l’ai envoyé me chercher un autre léopard ! »

L’histoire ne dit rien de la nuit de Fagin au pied du lit de sa maîtresse… mais il n’est pas interdit d’imaginer qu’un chien qui parle puisse aussi sourire, même dans son sommeil.

Âge et ruse valent souvent mieux que force et jeunesse. Isn’t it ?

La fidélité ou l’art de la démonstration

En ces temps là, quand on avait dit « oui », c’était évidemment pour la vie… Et le couple tenait bon!

Depuis le dernier tiers du XXème siècle, avec l’augmentation du nombre et de la fréquence des divorces, la question n’a cessé d’occuper les esprits : Comment donc faisaient nos aînés pour donner autant de longévité à leurs unions?

Les sociologues, avec ce talent de faire parler les courbes qui leur est propre, ont multiplié les explications à l’infini. Mais je ne me souviens pas qu’ils aient développé une seule fois cet argument péremptoire qui suppose tout simplement que nos grands-mères étaient plus « intelligentes » que nos épouses – Pardon Mesdames! – (ou plus naïves, peut-être?), et nos grands-pères plus « honnêtes » que nous-mêmes – Pardon Messieurs! – (ou plus habiles peut-être?).

A l’évidence les observateurs n’avaient pas accordé suffisamment d’intérêt à cette scène délicieuse du film réalisé en 1949 par Henri Jeanson, « Lady Paname », où Louis Jouvet, dans le rôle d’un très malin photographe, explique avec force conviction à son épouse, qu’il remercie de toutes ses grâces, comment elle sait faire de lui un mari aussi « fidèle »…

Un modèle de casuistique!

Vera Norman (Oseille) – Jane Marken (L’épouse) – Suzy Delair (Caprice)

Jeanne ou l’art subtil de convaincre

Jeanne d’Arc a besoin d’un cheval et de troupes pour apporter soutien au Dauphin à Chinon. Elle vient à Vaucouleurs, chez le Seigneur de Beaudricourt, lui demander de l’armer.

Jean Anouilh - 1910-1987

Jean Anouilh – 1910-1987

La scène est imaginée par Jean Anouilh, dramaturge, maître de l’écriture théâtrale.  Elle est extraite de sa pièce, « L’alouette », écrite à la gloire de la Pucelle de Domremy, pièce qui compte parmi le petit nombre de celles qu’il souhaitait voir jouer costumées.

Ici, Jeanne d’Arc, effrontée, culottée, retourne avec une habileté et une malice toutes féminines le seigneur de Beaudricourt, enfermé dans sa prétention et perché sur son autorité. Souplesse extrême du reptile qui tranquillement entoure sa proie et la maîtrise, Jeanne (interprétée par Edith Zedine), sûre de son triomphe, déploie progressivement son intelligence, abuse de la flagornerie, et ramène en sa faveur les humeurs du suzerain qu’elle finit par convertir à sa cause. Le seigneur est interprété par un Daniel Ivernel au mieux de son talent de comédien.

Certains ne connaissent peut-être pas ces comédiens, et c’est normal, car la vidéo présentée ici est le fruit d’une captation de 1960. La première représentation de la pièce a eu lieu en 1953, avec Suzanne Flon. « L’alouette » a été reprise en 2012 avec Sara Giraudeau, dans une mise en scène de Christophe Lidon.

Un beau moment de théâtre… et de psychologie. Et un hommage à l’habileté et la détermination légendaires de la femme.

Trois conseils

Ce conte court n’échappe pas à la tradition soufie qui veut que chaque histoire porte en elle-même une vertu explicative ou morale, un enseignement en forme de parabole. Ainsi le maître soufi qu’était Idries Shah, raconte-t-il cette fable édifiante dite des « trois conseils ».

La voici telle que ma mémoire l’a conservée :

Oiseau dans la main - Florence Legal - FAEL

Oiseau dans la main – Florence Legal – FAEL

Un homme, un jour, capture un petit oiseau qu’il tient fermement enfermé dans le creux de sa main.

L’oiseau l’interpelle et lui dit :

– « En quoi te serai-je utile, captif? En revanche, si tu me rends ma liberté, je te donnerai trois conseils qui te serviront grandement ».

Et il enchaîne en disant qu’il donnera le premier conseil alors qu’il est encore tenu prisonnier dans la main. Le second, il le chantera depuis la plus haute branche de l’arbre voisin. Enfin il fera connaître le troisième depuis le haut de la colline toute proche.

Contrat conclu!

L’homme tenant encore l’oiseau sollicite le premier conseil qu’exprime aussitôt le petit volatile :

« Si il t’arrivait de perdre quelque chose d’important, ce bien  fût-il aussi précieux pour toi que ta propre existence… N’aie aucun regret! ».

Comme convenu, l’homme ouvre la main et l’oiseau rejoint d’un saut la branche indiquée. Le petit être à plumes livre alors son second conseil :

« Ne crois rien qui ne soit prouvé… Et surtout si cela heurte le bon sens. » Et s’envole vers le sommet de la colline.

A peine posé, l’oiseau dit alors:

« Pas malin, petit homme! J’ai en moi deux merveilleuses émeraudes d’une valeur inestimable ; si tu m’avais tué, elles seraient tiennes à présent, et tu serais riche. »

Très dépité d’être passé à côté de cette fortune, l’homme demande qu’au moins le troisième conseil lui soit donné.

Et voici ce que fut la réponse de l’oiseau :

« A quoi ce conseil pourrait-il bien te servir? Je viens de te donner deux conseils dont tu n’as tenu aucun compte, et tu veux que je t’en donne un troisième? Quelle idiotie! Ne t’ai-je pas dit d’abord de ne regretter en rien ce que tu perds, et ensuite de ne croire que ce qui est prouvé et plausible? Et toi, non seulement tu t’acharnes à donner foi à des affirmations improbables et ridicules, mais encore tu t’affliges de ce que tu as perdu, et qui, au vrai, n’est que superficiel.  Crois-tu vraiment qu’un aussi petit ventre que le mien soit capable de contenir les deux grosses émeraudes que tu imagines? »

– « Pauvre petit homme, ce troisième conseil, tu ne le mérites pas! »

Et l’oiseau disparut à jamais.

Les trois fils

Depuis des temps immémoriaux on raconte cette histoire devenue légende. On en ferait volontiers une fable.

En des temps très anciens, dans un pays lointain brûlé par le soleil, un vieux père réunit ses trois fils et leur tient ce langage :

– Mes enfants, vous le savez, vous êtes ma raison de vivre ; je vous ai consacré chaque seconde de mon existence depuis votre naissance et cela m’a comblé. Mais aujourd’hui mon voyage sur cette terre atteint son terme. Il me faut vous faire un dernier legs mais le seul bien qu’il me reste, je ne peux le partager entre vous ; c’est cette pauvre et petite masure qui ne saurait vous accueillir tous les trois. J’ai donc décidé que le plus habile d’entre vous en héritera.

Les fils émus gardent un silence respectueux mais inquiet et le père poursuit :

– Cette maisonnette appartiendra à celui de vous trois qui saura remplir la totalité de l’espace de sa simple et unique pièce. Nessim, tu es l’aîné, tu essaieras donc le premier, puis viendra le tour d’Ibrahim et enfin Jaber, le plus jeune.

Le lendemain matin, le soleil à peine sorti des limbes de la nuit, Nessim s’évertuait à décharger un tombereau de lourdes et volumineuses pierres destinées à remplir la masure. Quand, le soir venu, épuisé, il appela son père pour lui montrer son œuvre, il ne tarda pas à comprendre, au regard désolé du vieil homme, que ses efforts n’avaient pas été suffisants. La maisonnette n’était, à l’évidence, pas totalement remplie, bien des espaces demeuraient vides.

Le jour suivant, Ibrahim, tirant enseignement de la tentative de son frère aîné, décida de remplir la pièce avec des meules de foin, pensant que la tâche serait moins rude. Mais quand le père vint constater le travail, la petite salle, une fois encore, n’était pas totalement remplie.

Vint alors le tour de Jaber, le plus jeune fils. Il ne fit rien de la journée, laissant oisivement passer les heures. Le soir venu, la clarté se faisant rare et court le temps restant avant la fin de l’épreuve, le père arrive et s’étonne en constatant la paresse de son jeune fils. Aussitôt Jaber, tranquille, le prend par le bras et l’invite à entrer dans la masure où même un chat n’aurait pu trouver son chemin. Il sort alors un petit bout de chandelle et l’allume. Immédiatement la pièce s’emplit de lumière, ne laissant aucun espace, le plus petit soit-il, dans le noir ; éclairant du même coup le large sourire du patriarche et les visages penauds et dépités des frères furieux de leur peu de malice.

Jaber fut l’unique héritier de la misérable demeure familiale.

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