La poésie

Et ce fut à cet âge… La poésie
vint me chercher. Je ne sais pas, je ne sais d’où elle surgit,
de l’hiver ou du fleuve.
Je ne sais ni comment ni quand,
non, ce n’étaient pas des voix, ce n’étaient pas
des mots, ni le silence :
d’une rue elle me hélait,
des branches de la nuit,
soudain parmi les autres,
parmi des feux violents
ou dans le retour solitaire,
sans visage elle était là
et me touchait.
Je ne savais que dire, ma bouche
ne savait pas
nommer,
mes yeux étaient aveugles,
et quelque chose cognait dans mon âme,
fièvre ou ailes perdues,
je me formai seul peu à peu,
déchiffrant
cette brûlure,
et j’écrivis la première ligne confuse,
confuse, sans corps, pure
ânerie,
pur savoir
de celui-là qui ne sait rien,
et je vis tout à coup
le ciel
égrené
et ouvert,
des planètes,
des plantations vibrantes,
l’ombre perforée,
criblée
de flèches, de feu et de fleurs,
la nuit qui roule et qui écrase, l’univers.
Et moi, infime créature,
grisé par le grand vide
constellé,
à l’instar, à l’image
du mystère,
je me sentis pure partie
de l’abîme,
je roulai avec les étoiles,
mon cœur se dénoua dans le vent.

(« Mémorial de l’île noire » 1964) – Traduction de Pierre Clavilier

9 réflexions sur “La poésie

  1. Ah! Cher Maître, j’aurais tant aimé avoir ce don. Je ne l’ai pas, hélas! Dès que je m’y essaie, cela finit toujours en pouet pouet, et sans trop de poésie…

    • Ami, si vous voulez parler du don de Pablo Neruda, je comprends vos regrets, mais rassurez-vous, la poésie dans sa lumineuse simplicité n’atteint que quelques rares élus. Nous devons nous contenter de les approcher à travers leurs poèmes, et c’est déjà un formidable don qui nous est offert, et que peu, hélas ont reçu.
      Recevoir la poésie, c’est déjà être poète.
      Je ne sais plus qui disait justement : « Je suis poète par tous les vers que je n’ai pas écrits. »

  2. Ce poème de Neruda lu avec cœur exprime bien ce supplément d’âme qui parfois se glisse dans la parole du quotidien et la fait dérailler vers ce paysage inconnu où habitent les poètes. Mais n’oublions pas la remarque de Malherbe : « Un bon poète n’est pas plus utile à l’État qu’un bon joueur de quilles. » (ou de pétanque…)

    • Heureusement! Les poètes utiles à l’état ont bien rarement été de bons ou de vrais poètes… Les joueurs de quille le furent parfois, comme Jess Owens, par exemple, ou le sont encore.
      Staline, grand poète devant l’éternel, savait parfaitement choisir ses artistes… N’est-ce pas? 😉
      Puissent les poètes ne jamais servir l’État, ou alors qu’ils se présentent aux élections… ce sera ma fin du monde!

  3. Pingback: La poésie | Actualité de la po&ea...

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