Effacer pour donner

 » Seule la main qui efface peut écrire la chose vraie  »  Maitre Eckhart

Quand la réalité de l’histoire prend la forme de la légende, le récit se pare du merveilleux des contes pour éclairer le symbole de l’incomparable générosité du sage.

Christiane Singer, lors d’une interview à la télévision belge, il y a quelques bonnes années, racontait cette belle anecdote dont elle fut témoin au cours d’une conférence, et qui aurait pu aussi bien trouver sa source dans un vieux livre de sagesses anciennes.

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On peut toujours s’arrimer solidement à son pessimisme et à sa misanthropie, s’enfermer à double tour dans le coffre hermétique de la raison d’où jamais on ne voit le Ciel, et cependant ne pas rester sourd à certaines voix qui invitent vers cet ailleurs d’où elles sont venues.

Peut-être sommes nous, comme se plaisait à le répéter Christiane Singer, des  » voyageurs des deux mondes «  ?

S’abreuver de sa lumière fait s’estomper le doute… jusqu’à le faire disparaître… presque.

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Interview complète réalisée en 2000 (?) par la RTBF

Un chemin vers le comprendre… ou vers le croire… ou vers les deux…

Mais à coup sûr un chemin vers l’être !


La Llorona

Dans cet extrait du film Frida  de Julie Taymor, sorti en 2002, la troublante artiste peintre, Frida Kahlo est accoudée au bar d’une modeste taverne mexicaine, lorsqu’elle entend, venant du fond de la salle le chant roque et déchirant d’une vieille femme. Elle reconnaît la chanson de « la Llorona », cette ancienne légende de la pleureuse que raconte souvent aux siens, en frissonnant,  chaque « mamà » d’Amérique latine.

Émue par les accents déchirants de la voix de la grande Chavela Vargas, Frida se trouve à nouveau emportée dans l’univers onirique que nourrissent ses angoisses.

Mais quelle est donc cette effrayante légende de « la Llorona » (la pleureuse)?

Il en existe plusieurs versions, mais la plus répandue semble être celle-ci : On raconte qu’au XVIème siècle, à l’époque où Cortés tentait de prendre l’ancienne ville de Mexico aux aztèques, les populations, soumises au couvre-feu, devaient se terrer chez elles le soir. Certaines nuits, on pouvait entendre les sanglots et les lamentations de la pleureuse Maria. Elle déambulait, toute de blanc vêtue, dans les rues, priant, enveloppée jusqu’à la taille d’un étrange brouillard qui accompagnait ses pas jusqu’au lac de Texcoco où elle finissait par disparaître.

C’est ainsi qu’elle expiait éternellement son horrible crime : follement amoureuse d’un homme, elle avait noyé ses trois enfants afin de se consacrer à lui. Mais l’homme ne tarda pas à lui préférer une autre compagne et l’abandonna à son désespoir. Elle mit fin à ses jours en se noyant volontairement dans le lac.

On dit que ceux qui entendent les lamentations de cette dame blanche apprennent dans les jours qui suivent l’évènement de mauvaises nouvelles ou rencontrent eux aussi leur dernière heure.

Ceux qui fréquentent le cimetière de Jerez dans l’état mexicain du Zacatecas, affirment que le regard de cette Llorona suit le visiteur dans ses déplacements autour de son tombeau.

Les ouvrages artistiques qui s’inspirent de cette légende populaire sont innombrables ; les interprétations de cette non moins célèbre chanson sont aussi très nombreuses. Le couplage qui suit, des voix de Lila Downs qui, elle aussi, a contribué à la bande musicale du film Frida, et de l’inoubliable Chavela Vargas me séduit à un double titre : d’une part j’aime leurs voix et leurs styles différents et cependant tous deux très proches de ce que je perçois de l’âme mexicaine  ; d’autre part la forme d’hommage rendu ici par la jeunesse talentueuse à une icône de la chanson sud-américaine me touche et m’émeut. Une marque de respect et de reconnaissance, rare aujourd’hui, envers ceux de qui nous vient l’essentiel de ce que nous sommes. Cela devrait suffire à justifier, si besoin était, la vidéo qui suit.

Si parce que je t’aime, tu veux, Llorona

Tu veux que je t’aime plus.

Si déjà je t’ai donné la vie, Llorona

Que veux tu de plus?

Tu exiges plus?

◊◊◊

Un fidèle et demi…

La tradition soufie est riche d’histoires édifiantes et de paraboles.

Celle-ci vous est dédiée Madame.

Danseuse soufie - Reza

Danseuse soufie – Reza (photographe)

Un puissant sultan turc ayant entendu dire qu’un sheikh d’un territoire voisin comptait par milliers ses fidèles prêts à mourir pour lui,  décida de l’inviter à Istanbul, afin de mieux évaluer la force de cet ennemi éventuel.

Dès leur première rencontre, au cours d’un somptueux déjeuner, le sultan exprime à son hôte son immense admiration :

Je suis impressionné par le dévouement de tant de milliers de tes sujets, tous disposés à se sacrifier pour toi. Je te félicite, grand Seigneur!

Détrompe-toi, répond le sheikh, les fidèles prêts à mourir pour moi ne sont pas bien nombreux. Je n’en compte qu’un et demi.

– Un et demi? reprend le sultan intrigué par la réponse. Comment est-ce possible, à voir les troupes qui t’accompagnent…?

Je t’en ferai la démonstration demain si tu veux bien participer à mon petit jeu.

Bien volontiers! dit le sultan.

Le lendemain matin, la nombreuse armée qui escorte le voyage du sheikh est réunie dans la grande plaine à la sortie de la ville. Nul ne manque au rassemblement, l’information ayant été diffusée que le sheikh en personne serait présent au milieu de ses « fidèles ».

Au préalable, le sheikh avait demandé qu’on installât une tente à proximité du rassemblement et de préférence en surélévation pour que chacun pût la voir aisément. Il avait en outre demandé qu’on y mît à l’intérieur quelques moutons qui, eux, ne seraient visibles par personne.

Les deux chefs placés devant la tente face à l’imposante foule, le sultan fait remarquer au sheikh que sa réputation n’est pas surfaite et que cette foule est bien un témoignage évident de la fidélité de ses sujets.

Tu vois, lui dit-il, pour celui qui prétend n’avoir qu’un fidèle et demi…!

Tu vas voir que je n’ai qu’un fidèle, répond le sheikh. Déclare à cette foule que, selon la loi  de ton pays, tu dois me mettre à mort en raison d’un grave crime que je viens de commettre, et que seul le sacrifice d’un de mes sujets épargnera ma vie.

Le sultan fait solennellement cette proclamation. Une longue rumeur soulève alors la foule et s’arrête net lorsqu’un homme lève la voix en s’avançant pour se proposer.

Il arrive près de la tente, on l’y fait entrer, et immédiatement le sheikh donne l’ordre d’égorger un mouton dont le sang, très ostensiblement, s’écoule par les bords du bivouac.

Il demande alors au sultan de faire une nouvelle déclaration selon laquelle un sacrifice ne suffit pas, et qu’il faut encore un fidèle pour sauver le sheikh.

Cette fois-ci, la foule s’installe pendant de longues minutes dans un silence figé qu’une voix de femme finit par briser ; celle qui vient de se désigner rejoint la tente à son tour.

Même scénario, on la fait entrer et on égorge aussitôt un autre mouton. A la vue des premiers filets de sang la foule muette ne tarde pas à se disperser, rendant en un instant la plaine au désert.

Voilà! dit le sheikh, comme tu le constates, je n’ai qu’un fidèle et demi.

Je comprends maintenant, répond le sultan. Un fidèle : l’homme, et un demi : la femme!

Pas du tout! rétorque le sheikh avec un large sourire, c’est tout l’inverse : l’homme, quand il est entré dans la tente ne savait pas qu’on allait aussitôt le saigner  ;  la femme, elle, avait vu le sang du premier sacrifié, et n’ignorait donc pas son sort ; pourtant elle s’est librement proposée.

Mauresque - Vania Zouravliov

Mauresque par Vania Zouravliov

1900

Légende pianiste océan 19001900 – La légende du pianiste sur l’océan

Sorti en 1998, ce film signé Giuseppe Tornatore, le réalisateur de « Cinema Paradiso », rien moins, met en images une pièce de théâtre, monologue, d’Alessandro Barrico intitulée « –1900– » (Novecento).

Tôt le matin du 1er janvier 1900, dans le désordre de la salle de bal désertée du paquebot Virginian, un mécanicien du bateau essayant de récupérer cigares ou petits fours laissés par les fêtards, trouve sous une table, un berceau et son bébé abandonnés. Aucun des passagers, immigrants italiens, n’ayant demandé la restitution de l’enfant, Danny, le machiniste l’adopte et le nomme ‘1900″. Quand, 8 ans plus tard, il meurt accidentellement, l’équipage prend en charge l’enfant.

Au cours d’une flânerie nocturne à travers le paquebot, le jeune 1900 découvre le piano du bord, se risque à en sortir quelques sons et très vite, après quelque temps, exprime une sensibilité et une virtuosité hors du commun. Devenu un homme, Novecento fait sensation dans le monde du jazz qui commence à conquérir l’Amérique, sans que jamais pourtant il n’ait quitté le navire. Tous veulent l’entendre, mais pour cela il faut embarquer sur le Virginian.

Ainsi, le grand pianiste de jazz du moment, le prétentieux Jelly Roll Morton, veut-il prouver que la réputation de 1900 est usurpée, et que personne ne peut dépasser son « génie » du piano. Il vient le défier à bord, et c’est l’occasion d’une scène de duel digne des maîtres du western, de John Ford à Sergio Leone.

L’époque entre dans l’ère des premiers enregistrements diffusés sur disque. 1900 est sollicité par les studios d’enregistrements qui viennent à bord capter sa musique; c’est pour notre pianiste l’occasion de découvrir des émotions encore inconnues. Ses doigts disent :

1900 n’acceptera jamais de poser un pied sur la terre ferme, vivement encouragé pourtant par celui qui très tôt devient  son fidèle ami, un musicien de l’orchestre de bord, à qui l’on doit le récit de cette légende.

Ce film est un plaisir, de bout en bout, un régal de sensibilité, d’humour, de musique (même si le piano n’est pas votre instrument favori). Par ci par là un clin d’œil à d’autres cinémas, Disney, le Western, comme le duel au piano. Tout en jetant un regard sur le début du XXème siècle, Tornatore nous raconte aussi une histoire d’amitié, à travers la vie bien originale de 1900 ; courte, certes, mais fascinante et émouvante… comme une légende.

Voilà, un cinéma de qualité avec tous les ingrédients d’une réussite du genre : un scénario original d’Alessandro Barrico, des acteurs talentueux et justes, un réalisateur sensible et rigoureux, des images superbes, la musique d’Ennio Morricone. Quoi de plus?

C’est un beau film!