La nuit 24 – Urne d’un doux dormir

Alphonse Osbert (1857-1939) - Rêverie

Alphonse Osbert (1857-1939) – Rêverie

A la nuit

Nuits où meurent l’azur, les bruits et les contours,
Où les vives clartés s’éteignent une à une,
Ô nuit, urne profonde où les cendres du jour
Descendent mollement et dansent à la lune,

Jardin d’épais ombrage, abri des corps déments,
Grand coeur en qui tout rêve et tout désir pénètre
Pour le repos charnel ou l’assouvissement,
Nuit pleine des sommeils et des fautes de l’être,

Nuit propice aux plaisirs, à l’oubli, tour à tour,
Où dans le calme obscur l’âme s’ouvre et tressaille
Comme une fleur à qui le vent porte l’amour,
Ou bien s’abat ainsi qu’un chevreau dans la paille,

Nuit penchée au-dessus des villes et des eaux,
Toi qui regardes l’homme avec tes yeux d’étoiles,
Vois mon cœur bondissant, ivre comme un bateau,
Dont le vent rompt le mât et fait claquer la toile !

Regarde, nuit dont l’œil argente les cailloux,
Ce cœur phosphorescent dont la vive brûlure
Éclairerait, ainsi que les yeux des hiboux,
L’heure sans clair de lune où l’ombre n’est pas sûre.

Vois mon cœur plus rompu, plus lourd et plus amer
Que le rude filet que les pêcheurs nocturnes
Lèvent, plein de poissons, d’algues et d’eau de mer
Dans la brume mouillée, agile et taciturne.

A ce cœur si rompu, si amer et si lourd,
Accorde le dormir sans songes et sans peines,
Sauve-le du regret, de l’orgueil, de l’amour,
Ô pitoyable nuit, mort brève, nuit humaine !…

Anna de Noailles

Alexandre Auguste Hirsch - La nuit 1875

Alexandre Auguste Hirsch – La nuit – 1875

La nuit 18 – Dans le secret des rêves

Igor Mitoraj - Tête craquelée

Igor Mitoraj – Tête craquelée

Les rêves

Le visage de ceux qu’on n’aime pas encor
Apparaît quelquefois aux fenêtres des rêves
Et va s’illuminant sur de pâles décors
Dans un argentement de lune qui se lève.

Il flotte du divin aux grâces de leur corps
Leur regard est intense et leur bouche attentive ;
Il semble qu’ils aient vu les jardins de la mort
Et que plus rien en eux de réel ne survive.

La furtive douceur de leur avènement
Enjôle nos désirs à leurs vouloirs propices,
Nous pressentons en eux d’impérieux amants
Venus pour nous afin que le sort s’accomplisse ;

Ils ont des gestes lents, doux et silencieux,
Notre vie uniment vers leur attente afflue :
Il semble que les corps s’unissent par les yeux
Et que les âmes sont des pages qu’on a lues.

Le mystère s’exalte aux sourdines des voix,
À l’énigme des yeux, au trouble du sourire,
À la grande pitié qui nous vient quelquefois
De leur regard, qui s’imprécise et se retire…

Ce sont des frôlements dont on ne peut guérir,
Où l’on se sent le cœur trop las pour se défendre,
Où l’âme est triste ainsi qu’au moment de mourir ;
Ce sont des unions lamentables et tendres…

Et ceux-là resteront, quand le rêve aura fui,
Mystérieusement les élus du mensonge,
Ceux à qui nous aurons, dans le secret des nuits,
Offert nos lèvres d’ombre, ouvert nos bras de songe.

Anna de Noailles  (« Le cœur innombrable » – 1901)

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La nuit 7 – Le vœu des amants

La nuit

Nuit sainte, les amants ne vous ont pas connue
Autant que les époux. C’est le mystique espoir
De ceux qui tristement s’aiment de l’aube au soir,
D’être ensemble enlacés sous votre sombre nue.

Comme un plus ténébreux et profond sacrement,
Ils convoitent cette heure interdite et secrète
Où l’animale ardeur s’avive et puis s’arrête
Dans un universel et long apaisement.

C’est le vœu le plus pur de ces pauvres complices
Dont la tendre unité ne doit pas s’avouer,
De surprendre parfois votre austère justice,
Et d’endormir parmi votre ombre protectrice
Leur amour somptueux, humble et désapprouvé…

Anna de Noailles  (Recueil : « Les forces éternelles » – 1920)

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Romantiquissime

Anna de Noailles (1876-1933)

Anna de Noailles (1876-1933)

« Nous ferons notre cœur si simple et si crédule
« Que les esprits charmants des contes d’autrefois
« Reviendront habiter dans les vieilles pendules
« Avec des airs secrets, affairés et courtois. »

Anna de Noailles (« L’innocence »)

La nature, l’amour, la mort. Composantes inspiratrices fondamentales de la poésie lyrique, elles se parent, dans les vers d’Anna de Noailles, de ces colorations douces que confèrent les pâles soleils aux saisons intermédiaires, temps de passage et de mutation, de transformation à peine sensible mais inéluctable des êtres et des choses.

Ma complice internautique, Christine Mattéi, a récemment enregistré un poème de cette poétesse brillante que notre époque technologique ensevelit chaque jour un peu plus dans les terres de l’oubli. Elle a choisi pour accompagnement musical le splendide poème symphonique de Franz Liszt, « Orpheus » que le compositeur avait écrit en 1854, pour servir d’introduction à l’opéra de Gluck, « Orphée et Eurydice », lors d’une représentation à Weimar. Les images sélectionnées pour cette vidéo sont en parfaite symbiose avec texte et musique, et la voix diaphane de Christine confère à ce moment lyrique un romantisme, hélas désuet, mais tellement touchant.

C’est si beau « L’innocence » !

Nous marquerons cette vidéo d’un « caillou blanc » pour nous rappeler d’y venir nous ressourcer souvent. Merci Christine!

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« Ah ! jeunesse, pourquoi faut-il que vous passiez
« Et que nous demeurions pleins d’ennuis et pleins d’âge,
« Comme un arbre qui vit sans lierre et sans rosier,
« Qui souffre sur la route et ne fait plus d’ombrage… »

Anna de Noailles (« La jeunesse »)