La bonne, la brute et la truande : les délicieuses

Le bon la brute et le truand

Oui ! Je le reconnais bien volontiers, l’allusion au plus célèbre des « westerns spaghetti » est tellement grossière – pardon ! – que je devrais en rougir de honte. Et pourtant, j’assume. Et si vous ne me tenez pas rigueur de cette trivialité, vous permettrez peut-être à votre curiosité de vous laisser découvrir les merveilleuses héroïnes que j’ai ainsi qualifiées.

Si ces épithètes dont je les affuble représentent assez justement les personnages qu’elles incarnent, chacune dans son rôle, ajouter qu’elles sont merveilleuses ou délicieuses est assurément s’exprimer en deçà de la réalité.

A ceci près qu’elles ne sont pas rivales entre elles, d’époques et de pays différents, elles sont, comme Blondin, Joe et Tuco, les trois personnages du film de Sergio Leone, à la recherche d’un trésor. Mais leur ambition va bien au-delà de la banale convoitise de nos cow-boys prêts à tout pour posséder quelques pièces d’or. Ce que veulent nos belles, c’est l’amour ou le pouvoir, et pourquoi pas les deux.

Elles aussi ont leurs armes : le charme, la beauté, la grâce, la séduction, dont chacune fait usage selon sa sensibilité et son caractère. Elles n’ont pas besoin de colts pour menacer, effrayer, dissuader ou conquérir ; quand ces messieurs au stetson, planqués derrière un rocher dégainent leurs fusils à canons sciés, elles aguichent dans la  pleine lumière qui les flatte et virevoltent, élégantes et racées, sur la pointe de leurs chaussons. Le danger n’en est que plus grand, la réussite de leurs ambitions plus sûre.

Enfin, et pour s’amuser jusqu’au bout de la symétrie ainsi créée, faut-il préciser que si nos héros à la gâchette facile sont aussi américains que leurs interprètes, nos héroïnes, qu’elles viennent des terres de Silésie, de la Rome antique, ou de la lumineuse Andalousie, ont toutes trouvé leur incarnation chez les plus grandes étoiles russes.

« La bonne » : Natalia Osipova (alias Giselle)

C’est une gentille et naïve paysanne, Giselle, qui apprend que celui qu’elle aime, Albrecht, est fiancé avec une princesse. Elle en meurt. La reine des Wilis (les jeunes filles mortes vierges) condamne Albrecht à danser jusqu’à en mourir, mais l’esprit de Giselle, en accompagnant sa danse, lui épargne ce sort tragique.

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« La brute » : Svetlana Zakharova (alias Egine)

Egine, c’est l’intrigante héroïne du ballet Spartacus, composé par Aram Katchaturian dans les années 1950 et inspiré de la « Guerre des gladiateurs », troisième et dernière rébellion des esclaves contre la république de Rome. Egine, concubine du riche et puissant Crassus, membre du triumvirat avec César et Pompée, tient absolument à éliminer Spartacus, chef des esclaves rebelles, pour servir à la fois son désir de vengeance et sa farouche volonté d’accroître son pouvoir. Elle donnera libre cours à ses cruels instincts en organisant une bacchanale au cours de laquelle seront lâchement exécutés tous les rebelles. Spartacus sera crucifié sur les lances des légionnaires.

Regardons-la, féline et enjôleuse jusqu’à la pointe du pied, séduire Crassus pour le persuader de la laisser agir :

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« La truande » : Diana Vishneva (alias Carmen)

On ne présente plus Carmen, la bohémienne, la sauvageonne cigarière de Séville. Chacun sait comment notre gouailleuse et séduisante héroïne manipule le pauvre brigadier Don José qu’elle a rendu amoureux fou d’elle. Chacun connaît ses ruses et ses facéties d’habile femelle et personne n’ignore ses étroites accointances avec les contrebandiers de la montagne.

Quelques claquements de castagnettes, quelques pas de danse dans la moiteur érotique d’une nuit espagnole, et nous voici à nouveau envoûtés, conquis, perdus, mais… comblés :

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Voluptueuse beauté des corps

« La beauté est un mystère qui danse et chante dans le temps et au-delà du temps. Depuis toujours et à jamais. Elle est incompréhensible. .. Elle est dans l’œil qui regarde, dans l’oreille qui écoute autant que dans l’objet admiré. .. Elle est liée à l’amour. Elle est promesse de bonheur. A la façon de la joie, elle est une nostalgie d’ailleurs. »
Jean d’Ormesson (« Un jour je m’en irai sans avoir tout dit »)

 « Il y a dans la sensualité une sorte d’allégresse cosmique. »
Jean Giono (in « Jean le Bleu »)

 « Qu’est la volupté elle-même, sinon un moment d’attention passionnée au corps ? »
Marguerite Yourcenar

Laura Morera et Eric Underwood dansent un extrait de

« Chroma », ballet de Wayne Mc Gregor

Musique du groupe rock The White Stripes : « The hardest button to button »

Narcisse

Hélas ! L’image est vaine et les pleurs éternels !

[…]

Voici dans l’eau ma chair de lune et de rosée,
Ô forme obéissante à mes yeux opposée !
Voici mes bras d’argent dont les gestes sont purs !…
Mes lentes mains dans l’or adorable se lassent
D’appeler ce captif que les feuilles enlacent,
Et je crie aux échos les noms des dieux obscurs !…

Paul Valéry (extraits de « Narcisse parle » in « Album de vers anciens »)

« Ce léger parfum est mon âme »

meilland_the-mc-cartney-roseLe bal est fini. Le cœur encore auréolé des volutes de sa dernière valse, une jeune-fille retrouve dans la solitude de sa chambre les émois de son inoubliable soirée. Elle s’endort dans un fauteuil. Le parfum léger de la rose qu’un galant cavalier lui a offerte berce son premier sommeil.

Pendant que doucement se fane la fleur tombée à ses pieds, elle rêve :

 » Le spectre de la rose  » subrepticement l’a rejointe ; tantôt il s’adresse à elle dans la douce langue du poète portée par la voix la plus belle, tantôt, à son chevet, danse une danse du paradis.

La voix la plus belle pour cette mélodie extraite des « Nuits d’été » de Berlioz, c’est assurément celle de Régine Crespin qui confère à ce cycle une part de merveilleux que peu de cantatrices ont su exprimer avec autant de naturel, de simplicité et de raffinement. Ses paroles, le spectre les puisent dans les vers du poème que Théophile Gautier a écrit pour lui.

Un délice !

Le spectre de la rose

Soulève ta paupière close
Qu’effleure un songe virginal ;
Je suis le spectre d’une rose
Que tu portais hier au bal.
Tu me pris encore emperlée
Des pleurs d’argent de l’arrosoir,
Et parmi la fête étoilée
Tu me promenas tout le soir.

Ô toi qui de ma mort fus cause,
Sans que tu puisses le chasser
Toute la nuit mon spectre rose
A ton chevet viendra danser.
Mais ne crains rien, je ne réclame
Ni messe, ni De Profundis ;
Ce léger parfum est mon âme
Et j’arrive du paradis.

Mon destin fut digne d’envie :
Et pour avoir un sort si beau,
Plus d’un aurait donné sa vie,
Car j’ai ta gorge pour tombeau,
Et sur l’albâtre où je repose
Un poète avec un baiser
Écrivit : « Ci-gît une rose
Que tous les rois vont jalouser ».

Théophile Gautier (in « Comédie de la mort »)

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Quand il choisit de danser au chevet de la belle endormie, « Le spectre de la rose » se pare des pétales de la fleur moribonde. Dès que s’enflamment les premiers accords de « L »invitation à la danse » –  rondo pour piano de Carl Maria von Weber qu’Hector Berlioz orchestra en 1841 sous le nom de « L’invitation à la valse » – ,  le spectre tournoie et bondit autour de la rêveuse, tout attendri par sa beauté, lui fait faire quelques tours de valse entre ses bras, puis disparaît dans un saut stupéfiant…  Jamais public, depuis le premier saut final du mythique Nijinski en 1911, n’a vu le spectre redescendre…

Au réveil, la jeune fille comprend, en voyant la rose sur le sol, que son doux rêve est terminé.

Un splendide pas de deux qui est « essentiellement un solo pour l’homme », comme aimait à le préciser le critique anglais Richard Buckle.

La puissance et la grâce !

Dans l’impossibilité de faire un choix entre deux belles versions de ce ballet, le plus simple était de les proposer toutes les deux. Dans la même chorégraphie, celle de Mikhail Fokine, créée originellement pour la première représentation le 19 avril 1911 à l’Opéra de Monte-Carlo, par Tamara Karsavina et Vaslaw Nijinski. Et à partir du même livret de Jean-Louis Vaudoyer d’après le poème de Théophile Gautier.

Vladimir Malakhov – Nadja Saidakova

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Igor Kolb – Zhanna Ayupova

Affiche ballet russe Monte Carlo 1911

Rue des artistes – Artistes des rues

 » Dans les plis sinueux des vieilles capitales,
 » Où tout, même l’horreur, tourne aux enchantements…  »                                                                                               ( Baudelaire –  » Les petites vieilles  » )

Street-Art-Paris - David Walker

Street-Art-Paris – David Walker

Plus trop d’enchantement au détour de nos rues ! Le plus souvent, hélas, inutiles balafres sur les murs et les portes, des tags hideux signent le rien violent d’égos désespérés. Les cœurs sont effacés, brisées les flèches qui les transperçaient, noircies de haine les initiales qui les faisaient souvenirs de bonheurs éphémères.

Désormais, bien souvent, dans nos vieilles capitales, droguées de bruit, et de tout et de trop, c’est en horreur que tourne ce qui jadis était enchantement.

Et pourtant, quelquefois, sur une place piétonnière, un sourire, une acrobatie, un mime ou une danse. Et la ville s’éclaire des lumières d’un geste, du regard amoureux d’une marionnette, des jongleries d’un clown, des facéties d’un magicien : ils sont venus, les artistes des rues, égayer nos quotidiens sinistres.

« Viens voir les comédiens… ! »

Mime - Marcel Marceau

Mime – Marcel Marceau

Regarde Colombine cet Arlequin sans tréteaux qui fait des entrechats pour te séduire !

Écoute Roxane ce Cyrano, sous son balcon imaginaire, te dire le charme d’un baiser !

Et toi petit Poucet, lève les yeux ! Vois là-haut ce saltimbanque qui s’envole pour te cueillir un bout de ciel !…

C’est la fête ! Pour un moment inattendu la ville s’embrase de l’illusion d’un bonheur germé dans les errances et les souffrances d’espoirs contrariés.

« Viens voir les comédiens !

« Demain matin quand le soleil va se lever
« Ils seront loin,
« Et nous croirons avoir rêvé. »

♠  ♥  ♦  ♣

Une des chorégraphes les plus douées de notre époque, la jeune canadienne Aszure Barton, a investi la rue avec sa troupe de danseurs.

Un enchantement dans un pli sinueux de vieille capitale : Busk*

* To busk : jouer, chanter dans la rue

♠  ♥  ♦  ♣

La prisonnière

Marcel Proust (1871-1922)

Marcel Proust (1871-1922)

 » La prisonnière « , voilà qui pourrait faire un titre de roman extrêmement engageant pour un amoureux de la lecture, n’est-ce pas ? Mais un auteur, me semble-t-il, a déjà eu cette idée. Et quel auteur !

 » La prisonnière « , en effet, c’est le cinquième tome de la  » Recherche «  de Marcel Proust. Dans ce roman qui nous éloigne un moment, comme une pause que nous offre le narrateur, des mondanités qu’il nous a fait partager jusqu’ici, Proust s’accorde le temps d’une introspection. Son amour pour Albertine n’a cessé de croître depuis qu’il nous a fait part de sa rencontre avec elle au tome II, « A l’ombre des jeunes filles en fleurs ». Elle a répondu favorablement à sa demande et s’est installée chez lui. Mais cet amour vécu dans la proximité du quotidien le conduit à une jalousie maladive tant il supporte mal l’intérêt qu’Albertine semble accorder aux autres femmes. Il aurait sans doute mieux accepté qu’elle fût attirée par quelques rivaux masculins.

Le séjour d’Albertine le transformera donc en enquêteur prêchant parfois le faux pour savoir le vrai, voire en geôlier surveillant jalousement sa prisonnière. Mais l’auteur finira par admettre qu’il n’est d’autre prisonnier que lui-même. Et, alors qu’il consent enfin à se détacher de cet amour perturbateur, le départ soudain d’Albertine va raviver ses émois…

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Roland Petit (1924-2011)

Roland Petit (1924-2011)

Avec la création par le Ballet de Marseille en 1974 de  » Proust ou les intermittences du cœur « , Roland Petit fait vivre sur scène quelques personnages de  » La recherche « . 

Fidèle à l’économie de moyens qui caractérise ses chorégraphies, il met en scène par quelques tableaux divers des situations venues en droite ligne de l’œuvre littéraire, en se gardant bien de la prétention d’une quelconque rivalité avec elle. Le corps exprime ici, sur des musiques que Proust lui-même avait entendues, voire appréciées, à son époque, les émois, les caractères et les relations de certains personnages de la « Recherche », parmi les plus connus, tels que Swann, bien sûr, Madame Verdurin, la Duchesse de Guermantes ou Marcel Proust lui-même.

Dans ce pas de deux  » La prisonnière « , – sans aucun doute un point culminant de la réalisation chorégraphique -, le jeune Proust, magnifiquement incarné par Hervé Moreau, contemple Albertine dans son sommeil, le regard tout autant chargé de questionnements que d’émerveillements. La belle endormie dont le sommeil présage déjà de sa fugue imminente, est interprétée, avec une grâce inégalée, par la danseuse étoile Isabelle Ciaravola – qui a fait ses adieux à l’Opéra de Paris il y a quelques mois à peine.

L’harmonie des corps, la sobriété des gestes, la finesse de la chorégraphie et la sensibilité des deux superbes interprètes, illustrent avec une juste émotion les confidences que nous avions reçues jadis de l’auteur à travers les pages de ce singulier « journal intime ». Les accents de l’adagio de la 3ème symphonie de Saint-Saëns sont le ruban rouge de ce paquet cadeau exceptionnel.

On peut aimer les mots, certes, mais quand les silences des corps sont aussi éloquents…