La nuit 20 – Jour et nuit

James Abbott Whistler - Nocturne en gris et or  Canal en Hollande

James Abbott Whistler – Nocturne en gris et or Canal en Hollande

Jour et nuit

Ma jeunesse a été si absolument pure :
j’ai traversé la nuit sans craindre de mourir
quand la nuit n’était rien qu’absolument la nuit,
j’ai marché dans la nuit sans douter de l’aurore
lorsque la nuit doutait de ses propres étoiles.
J’ai marché dans la nuit comme au milieu du jour :
le ciel était couvert entièrement d’étoiles,
les étoiles éclairaient autant que le soleil,
ce terrible soleil qui éclaire la nuit.
La nuit me consacrait ses heures les plus belles,
la nuit avait pour moi la beauté de l’azur,
je buvais la rosée dans la coupe des roses,
les étoiles étaient aussi jeunes que moi.
La beauté jour et nuit se tenait près de moi :
je craignais la beauté plus que ma propre mort,
je ne préférais rien à la beauté des anges.
La neige jalousait la pureté de l’âme :
la neige me devait en partie sa beauté,
la neige qui laissait sa beauté dans mon âme.

Lydie Dattas  (« Le Livre des Anges II » –  Arfuyen, 1995)

 

 

 

Le chant des esprits sur les eaux

C’est par le chemin de Staubbach, dans l’Oberland bernois, où gronde sans cesse la chute tumultueuse des eaux de la montagne, que j’ai rejoint aujourd’hui « Les cosaques des frontières ».

Alors que je faisais là une longue halte pour m’enivrer de ces splendeurs, comme Goethe, quelques siècles plus tôt, j’entendis, moi aussi, le chœur des esprits des eaux. Ils me parlaient des hommes, de leur âme, de leur destinée. Ils chantaient le poème qu’ils avaient jadis inspiré au Maître de Weimar ; Schubert en avait composé la  musique.

J’étais sous le charme, envoûté.

De cet envoûtement, en valeureux cosaque, je fis mon butin. En fidèle compagnon, je me devais au plaisir de le partager.

Votre part vous attend au « Fort Bastiani« , le repaire des « cosaques » :

Pour abaisser le pont-levis, cliquez sur le titre ci-dessous :

« Gesang der Geister über den Wassern »

(Chant des esprits au-dessus des eaux)

A une muse folle

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A une muse folle

Théodore de Banville – Janvier 1842.

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Allons, insoucieuse, ô ma folle compagne,
Voici que l’hiver sombre attriste la campagne,
Rentrons fouler tous deux les splendides coussins ;
C’est le moment de voir le feu briller dans l’âtre ;
La bise vient ; j’ai peur de son baiser bleuâtre
Pour la peau blanche de tes seins.

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Allons chercher tous deux la caresse frileuse.
Notre lit est couvert d’une étoffe moelleuse ;
Enroule ma pensée à tes muscles nerveux ;
Ma chère âme ! trésor de la race d’Hélène,
Verse autour de mon corps l’ambre de ton haleine
Et le manteau de tes cheveux.

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Que me fait cette glace aux brillantes arêtes,
Cette neige éternelle utile à maints poètes
Et ce vieil ouragan au blasphème hagard ?
Moi, j’aurai l’ouragan dans l’onde où tu te joues,
La glace dans ton cœur, la neige sur tes joues,
Et l’arc-en-ciel dans ton regard.

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Il faudrait n’avoir pas de bonnes chambres closes,
Pour chercher en janvier des strophes et des roses.
Les vers en ce temps-là sont de méchants fardeaux.
Si nous ne trouvons plus les roses que tu sèmes,
Au lieu d’user nos voix à chanter des poèmes,
Nous en ferons sous les rideaux.

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Tandis que la Naïade interrompt son murmure
Et que ses tristes flots lui prêtent pour armure
Leurs glaçons transparents faits de cristal ouvré,
Échevelés tous deux sur la couche défaite,
Nous puiserons les vins, pleurs du soleil en fête,
Dans un grand cratère doré.

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À nous les arbres morts luttant avec la flamme,
Les tapis variés qui réjouissent l’âme,
Et les divans, profonds à nous anéantir !
Nous nous préserverons de toute rude atteinte
Sous des voiles épais de pourpre trois fois teinte
Que signerait l’ancienne Tyr.

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À nous les lambris d’or illuminant les salles,
À nous les contes bleus des nuits orientales,
Caprices pailletés que l’on brode en fumant,
Et le loisir sans fin des molles cigarettes
Que le feu caressant pare de collerettes
Où brille un rouge diamant !

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Ainsi pour de longs jours suspendons notre lyre ;
Aimons-nous ; oublions que nous avons su lire !
Que le vieux goût romain préside à nos repas !
Apprenons à nous deux comme il est bon de vivre,
Faisons nos plus doux chants et notre plus beau livre,
Le livre que l’on n’écrit pas.

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Tressaille mollement sous la main qui te flatte.
Quand le tendre lilas, le vert et l’écarlate,
L’azur délicieux, l’ivoire aux fiers dédains,
Le jaune fleur de soufre aimé de Véronèse
Et le rose du feu qui rougit la fournaise
Éclateront sur les jardins.

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 Nous irons découvrir aussi notre Amérique !
L’Eldorado rêvé, le pays chimérique
Où l’Ondine aux yeux bleus sort du lac en songeant,
Où pour Titania la perle noire abonde,
Où près d’Hérodiade avec la fée Habonde
Chasse Diane au front d’argent !

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Mais pour l’heure qu’il est, sur nos vitres gothiques
Brillent des fleurs de givre et des lys fantastiques ;
Tu soupires des mots qui ne sont pas des chants,
Et tes beaux seins polis, plus blancs que deux étoiles,
Ont l’air, à la façon dont ils tordent leurs voiles,
De vouloir s’en aller aux champs.

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Donc, fais la révérence au lecteur qui savoure
Peut-être avec plaisir, mais non pas sans bravoure,
Tes délires de Muse et mes rêves de fou,
Et, comme en te courbant dans un adieu suprême,
Jette-lui, si tu veux, pour ton meilleur poème,
Tes bras de femme autour du cou !

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« O balances sentimentales »

Robert Desnos (1900-1945)

Robert Desnos (1900-1945)

Ce jeune poète de 25 ans, accepté depuis peu dans le cercle choisi des surréalistes d’André Breton, s’éprend d’une chanteuse de music-hall, Yvonne George.

Malgré la grande froideur de sentiments qu’elle exprime à son égard, Desnos lui voue un amour bouillant qu’il nourrira  jusqu’à la fin de ses jours dans les camps nazis. Cette passion, qui ne connaît pas de réciprocité, ce fantasme en vérité, hante l’esprit du poète. En 1926, il écrit, en vers libres, le poème « J’ai tant rêvé de toi » qu’il lui dédie en mentionnant en exergue : « à la mystérieuse », façon peut-être de manifester sa lucidité.

– Pour la petite histoire, Yvonne George décède des suites d’une méchante tuberculose, quelques années plus tard, en 1930.

Texte lyrique et mélancolique, partagé entre rêve et réalité, image de la fuite inexorable du temps et constat de la mort d’un amour.

En voici une très belle version dans la vidéo réalisée par Christine. L’émotion de ce poème d’anthologie est autant rendue par les images et la musique de Edward Elgar que par la voix justement nostalgique de notre récitante que je remercie pour m’avoir permis la publication ici de ce bel instant de poésie..

J’ai tant rêvé de toi

J’ai tant rêvé de toi que tu perds ta réalité.
Est-il encore temps d’atteindre ce corps vivant
Et de baiser sur cette bouche la naissance
De la voix qui m’est chère?

J’ai tant rêvé de toi que mes bras habitués
En étreignant ton ombre
A se croiser sur ma poitrine ne se plieraient pas
Au contour de ton corps, peut-être.
Et que, devant l’apparence réelle de ce qui me hante
Et me gouverne depuis des jours et des années,
Je deviendrais une ombre sans doute.
O balances sentimentales.

J’ai tant rêvé de toi qu’il n’est plus temps
Sans doute que je m’éveille.
Je dors debout, le corps exposé
A toutes les apparences de la vie
Et de l’amour et toi, la seule
qui compte aujourd’hui pour moi,
Je pourrais moins toucher ton front
Et tes lèvres que les premières lèvres
et le premier front venu.

J’ai tant rêvé de toi, tant marché, parlé,
Couché avec ton fantôme
Qu’il ne me reste plus peut-être,
Et pourtant, qu’a être fantôme
Parmi les fantômes et plus ombre
Cent fois que l’ombre qui se promène
Et se promènera allègrement
Sur le cadran solaire de ta vie.

                      Robert Desnos (« Corps et biens » – 1930)

L’absinthe

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L’absinthe

                                                                        (Barbara – F. Botton 1972)

Ils buvaient de l’ absinthe,
Comme on boirait de l’ eau,
L’ un s’ appelait Verlaine,
L’ autre, c’ était Rimbaud,
Pour faire des poèmes,
On ne boit pas de l’ eau,
Toi, tu n’ es pas Verlaine,
Toi, tu n’es pas Rimbaud,
Mais quand tu dis « je t’ aime »,
Oh mon dieu, que c’ est beau,
Bien plus beau qu’ un poème,
De Verlaine ou Rimbaud,

Pourtant que j’aime entendre,
Encore et puis encore,
La chanson des amours,
Quand il pleut sur la ville,
La chanson des amours,
Quand il pleut dans mon cœur,
Et qu’ on a l’âme grise,
Et que les violons pleurent.
Pourtant, je veux l’ entendre,
Encore et puis encore,
Tu sais qu’ elle m’enivre,
La chanson de ceux-là,
Qui s’ aiment et qui en meurent,
Et si j’ ai l’ âme grise,
Tu sécheras mes pleurs.

Ils buvaient de l’absinthe,
Comme l’on boit de l’eau,
Mais l’un, c’était Verlaine,
L’autre, c’était Rimbaud.
Pour faire des poèmes,
On ne boit pas de l’eau,
Aujourd’hui, les « je t’aime »,
S’écrivent en deux mots,
Finis, les longs poèmes,
La musique des mots,
Dont se grisait Verlaine,
Dont se saoulait Rimbaud.

Car je voudrais connaître,
Ces alcools blonds dorés,

Qui leur grisaient le cœur,
Et qui saoulaient leur peine.
Oh, fais-les-moi connaître,
Ces alcools de pur or,

Qui nous grisent le cœur,
Et coulent dans nos veines,
Et verse-m’ en à boire,
Encore et puis encore.
Voilà que je m’ enivre,
Je suis ton bateau ivre,
Avec toi, je dérive.

Et j’aime et puis j’en meurs,
Les vapeurs de l’ absinthe,
Qui m’embrument le cœur ;
Je vois des fleurs qui grimpent,
Au velours des rideaux,
Quelle est donc cette plainte,
Lourde comme un sanglot ?
Ce sont eux qui reviennent,
Encore et puis encore ;
Au vent glacé d’ hiver,
Entends-les qui se traînent,
Les pendus de Verlaine,
Les noyés de Rimbaud,
Que la mort a figés,
Aux eaux noires de la Seine.
J’ai mal de les entendre,
Encore et puis encore.
Oh, que ce bateau ivre,
Nous mène à la dérive,
Qu’il sombre au fond des eaux,
Et qu’avec toi, je meurs !

On a bu de l’absinthe,
Comme on boirait de l’ eau,
Et je t’aime, je t’aime,
Oh mon dieu, que c’est beau !
Bien plus beau qu’un poème,
De Verlaine ou Rimbaud…

                                                                           Musique : Fritz Kreisler – « Liebeslied »

Pour écrire un seul vers

Il y a les beaux textes, vrais, sensibles, justes dans leurs allégations, servis par l’extrême qualité d’une langue simple et précise, écrits par des auteurs qui n’ignorent pas toute la considération que mérite le lecteur.

Et il y a ceux ou celles qui les servent, et parmi eux, ceux qui les disent ou les illustrent, uniquement par amour, pour le seul bonheur de communier quelques instants autour de la beauté.

Christine, à l’évidence, appartient à cette famille là . Je ne la connais, sur la toile seulement, que depuis quelques semaines, lorsque j’ai publié l’article « Ton souvenir » où on l’entend dire tendrement ce joli poème d’Albert Samain. J’ai découvert aussi ses autres publications. J’étais conquis.  J’aime les émotions qu’elle transmet avec ses choix de textes et d’images, la qualité de sa réalisation et la simple justesse du son de sa voix. Je serai bien égoïste en ne partageant pas ; surtout qu’elle a la gentillesse de me le permettre.

Je m’apprêtais à publier une nouvelle vidéo de sa composition lorsque j’ai reçu son dernier montage qui m’a ému aux larmes. Je ne pouvais pas résister au plaisir de changer ma programmation. Il s’agit d’un texte extrait du roman de Rainer-Maria Rilke, « Les cahiers de Malte Laurids Brigge », écrit en 1910.

Rilke pour le magnifique texte, Christine récitante, Papidou, poète du montage et musique de Georges Delerue… S’il vous manque quelque chose, dites le!

Pour moi tout y est!

δ

Pour écrire un seul vers, il faut avoir vu beaucoup de villes, d’hommes et de choses, il faut connaître les animaux, il faut sentir comment volent les oiseaux et savoir quel mouvement font les petites fleurs en s’ouvrant le matin.
Il faut pouvoir repenser à des chemins dans des régions inconnues, à des rencontres inattendues, à des départs que l’on voyait longtemps approcher, à des jours d’enfance dont le mystère ne s’est pas encore éclairci, à ses parents qu’il fallait qu’on froissât lorsqu’ils vous apportaient une joie et qu’on ne la comprenait pas ( c’était une joie faite pour un autre ), à des maladies d’enfance qui commençaient si singulièrement, par tant de profondes et graves transformations, à des jours passés dans des chambres calmes et contenues, à des matins au bord de la mer, à la mer elle-même, à des mers, à des nuits de voyage qui frémissaient très haut et volaient avec toutes les étoiles — et il ne suffit même pas de savoir penser à tout cela.
Il faut avoir des souvenirs de beaucoup de nuits d’amour, dont aucune ne ressemblait à l’autre, de cris de femmes hurlant en mal d’enfant, et de légères, de blanches, de dormantes accouchées qui se refermaient.
Il faut encore avoir été auprès de mourants, être resté assis auprès de morts, dans la chambre, avec la fenêtre ouverte et les bruits qui venaient par à-coups.
Et il ne suffit même pas d’avoir des souvenirs.
Il faut savoir les oublier quand ils sont nombreux, et il faut avoir la grande patience d’attendre qu’ils reviennent.
Car les souvenirs ne sont pas encore cela.
Ce n’est que lorsqu’ils deviennent en nous sang, regard, geste, lorsqu’ils n’ont plus de nom et ne se distinguent plus de nous, ce n’est qu’alors qu’il peut arriver qu’en une heure très rare, du milieu d’eux, se lève le premier mot d’un vers.

Traduire un poème

Lorsqu’il demanda à Paul Valéry de traduire « les Bucoliques » de Virgile, le docteur Roudinesco insista pour avoir plus qu’une traduction. Il  souhaitait une transposition, « du Valéry, de beaux vers comme dans la « Jeune parque ».  » Valéry répliqua sourire aux lèvres : « Voulez-vous en plus des rimes? Alors je demande cent ans! »

Même si, par la richesse de ses formes et la profusion de son vocabulaire une langue est naturellement propice à l’expression poétique, elle n’en obtient pas pour autant, et c’est heureux, le monopole du poème. La poésie reste d’abord affaire d’âme, sans distinction d’origine ou de langage. Et, quand elle est écrite ou dite, pour atteindre l’autre, étranger au véhicule qu’elle emprunte, elle doit nécessairement faire appel au traducteur, indispensable traître, intermédiaire obligé entre l’œuvre et son destinataire.

Que de questionnements alors, que de responsabilités, pour celui qui va se charger de l’immense tâche de traduire. Recréer le poème et son flux de sensations et d’émotions, liées autant au rythme, au chant de la langue, qu’aux images suggérées par les mots, dans une autre langue où les différences avec la langue originale ne se bornent évidemment pas aux mots seulement. Le poète traducteur va devoir tout entier se fondre, à travers le poème, dans le poète lui-même, prendre sa place un temps, puis disparaître.

Qu’en disent les Maîtres?

« L’original est infidèle à la traduction. » Jorge-Luis Borges

§

« La traduction est le plus pur des processus par lesquels s’affirme le talent poétique. » Rainer-Maria Rilke – cité par Alberto Manguel in « Une histoire de la lecture » (Actes sud / page 309)

§

« La pensée poétique est ce qui transforme la poésie. […] C’est cela qui est à traduire. C’est cela la modernité d’une pensée, même pensée il y a très longtemps. Car elle continue d’agir. D’être active au présent ».  Henri Meschonnic in « Poétique du traduire »

§

« Comme beaucoup, je tiens qu’un poème est intraduisible, mais qu’il peut être recréé dans une autre langue (je sais bien qu’en bonne logique, il suffirait d’un seul vers bien traduit pour réfuter cette assertion). Tout dépend, bien sûr, de ce qu’on entend par « bien traduit ». Pour moi, je suis nominaliste ; je me méfie des affirmations abstraites, et je préfère m’en tenir aux cas particuliers. »  Jorge-Luis Borges

§

« Traduire un poème c’est conclure une alliance avec un premier traître : confronté au réel du bon sens, tout beau poème est par nature un contre-sens orienté par l’harmonie ; rien ne doit, rien ne peut dispenser le poète traducteur de l’impérieux devoir de créer dans une autre langue un contresens équivalent ; l’on n’a point affaire aux mots seulement, mais au miracle qui leur a permis d’être poésie ; il est salutaire que l’esprit tout entier sente son pouvoir s’exercer à loisir sur la sonorité d’une syllabe ; qui veut parvenir à la justesse doit se laisser séduire par une terrible rigueur, dont ne peuvent donner idée les nonchalances de l’exactitude. »

                                       Armand Robin