En ligne, mon cadeau de Noël…

Personne désormais ne s’étonne plus que les cadeaux de Noël, la fête à peine terminée, se retrouvent mis en ligne sur internet. Parce qu’ils n’ont pas plu, parce qu’ils ne sont pas à la bonne taille, qu’ils n’ont pas la couleur espérée, parce que… parce que…

Hors de question pour moi d’échapper à cette coutume nouvelle ; on a toujours une bonne raison de mettre en ligne un cadeau. J’ai donc décidé, moi aussi, de mettre en ligne celui que je viens de recevoir enrubanné dans les vœux électroniques d’un de mes amis… Et les raisons ne manquent pas : c’est une vieille vidéo de plus de quarante ans, qui sent fort la naphtaline, et en noir et blanc de surcroît.

Mais qu’on ne s’y méprenne pas, je n’ai pas dit que je souhaitais m’en séparer pour autant, loin s’en faut. Car l’odeur de placard mue bien vite en parfum d’un heureux passé, et derrière le grain de l’écran cathodique une voix aimée depuis son perchoir raconte la poésie du hasard, un soir de Noël, près du pont de l’Alma.

Oui, je mets en ligne ce cadeau… mais juste pour prolonger, en le partageant, le plaisir qu’il m’a procuré.

Il y a des cadeaux de Noël qu’il faut absolument mettre en ligne… pour remercier ceux qui ont eu la bonne idée de nous les offrir.

Ophélie /5 – Du fil de l’onde au fil des ondes

J’ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies,
Baiser montant aux yeux des mers avec lenteurs,
La circulation des sèves inouïes,
Et l’éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs !

Rimbaud – Le bateau ivre

Quel voyage !

Depuis que Shakespeare, en 1600, lui fait subir le sort tragique que l’on sait, Ophélie, douce et tendre Ophélie, ne cesse, ainsi qu’un bateau ivre, de descendre les fleuves pas toujours impassibles de l’histoire et d’être transportée par les courants de toutes époques, de la plume du poète au pinceau du peintre, du noir et blanc de la portée aux couleurs de la pellicule.

Et puis au fil des ondes, un jour, s’installe pour un instant dans notre canapé, se glisse par surprise dans la chanson d’un chanteur à la mode et apaise même parfois la fureur électrique de ses guitares.

Ophélie sur écran cathodique, qui l’eût cru ? Dans la fumée blanche d’une cigarette de Gainsbarre… Dans la crinière blonde d’un romantique rockeur nommé Johnny…

Quel chemin parcouru depuis les vieux tréteaux au décor d’un palais d’Elseneur, d’où un jeune prince, perplexe ou fou, interpelait pour toujours l’humanité par sa simple question !

Démarrage de la chanson à 1:00

Tu t’en vas à la dérive
Sur la rivière du souvenir
Et moi, courant sur la rive,
Je te crie de revenir
Mais, lentement, tu t’éloignes
Et dans ma course éperdue,
Peu à peu, je te regagne
Un peu de terrain perdu.

De temps en temps, tu t’enfonces
Dans le liquide mouvant
Ou bien, frôlant quelques ronces,
Tu hésites et tu m’attends
En te cachant la figure
Dans ta robe retroussée,
De peur que ne te défigurent
Et la honte et les regrets.

Tu n’es plus qu’une pauvre épave,
Chienne crevée au fil de l’eau
Mais je reste ton esclave
Et plonge dans le ruisseau
Quand le souvenir s’arrête
Et l’océan de l’oubli,
Brisant nos cœurs et nos têtes,
A jamais, nous réunit.

 ≅

Un saule penché sur le ruisseau
Pleure dans le cristal des eaux
Ses feuilles blanches

Ophélie tressant des guirlandes
Vient présenter comme une offrande
Des fleurs, des branches

Pour caresser ses boutons d’or
Pour respirer son jeune corps
Le saule se penche

Mais sous elle un rameau se brise
Le saule en pleurs la retient prise
De part sa manche

Ophélie lui dit « qu’il est bon »
Quand le ruisseau dans un frisson
Casse la branche

Ophélie file au fil de l’eau
Qui vient gonfler son blanc manteau
Contre ses hanches

Son cri s’éteint comme une joie
La boue immonde où elle se noie
Prend sa revanche

Un saule penché sur le ruisseau
Pleure dans le cristal des eaux
Ses feuilles blanches

La dame à la rose – Écouter

« Une rose d’automne est plus qu’une autre exquise »   Agrippa d’Aubigné

Surtout quand une femme charmante vous l’offre un matin gris au jardin des délices.

Je m’y étais rendu en souris, comme souvent, avec, ce matin-là, le désir précis d’y rencontrer une fée qui m’aurait chanté dans la langue de Schubert, l’histoire d’une rose et d’un garçon que Goethe, jadis, racontait dans ses vers. Elles étaient nombreuses, les magiciennes à la voix de velours, à vouloir me séduire, mais une seule, qui s’était parée de la pourpre ensorcelante, ramenée sans doute des rivages wagnériens qu’elle habite souvent, réussit à m’envouter avec cette anodine mais charmante petite querelle d’amoureux : Heidenröslein.

Un garçon vit une petite rose de loin,
Petite rose dressée sur la lande,
Elle était jeune et belle comme un matin,
Il courut de près la voir,
Sa vue l’emplit de joie,
Petite rose, petite rose, petite rose rouge,
Petite rose de la lande.

Le garçon dit : que je te cueille,
Petite rose de la lande !
La petite rose dit : que je te pique,
Pour que tu penses à moi dans l’éternité
Et je ne veux point l’endurer,
Petite rose, petite rose, petite rose rouge,
Petite rose de la lande.

Et le méchant garçon cueillit
La petite rose de la lande,
La petite rose piqua et se défendit,
Il ne lui servit à rien de crier, de gémir,
Et dut bien le souffrir,
Petite rose, petite rose, petite rose rouge,
Petite rose de la lande.

« Un bon tiens, dit le proverbe, vaut mieux que deux tu l’auras ! »  Mais à être trop sage on passerait souvent à côté de bien des bonheurs… Quel plaisir d’avoir cédé à l’irrépressible envie de continuer mon exploration à la recherche de la Dame à la rose.

Pour récompenser mon audace, une autre fée, totalement inconnue, vint à ma rencontre, discrètement cachée sous le sépia des vieilles photos. Elle avait découvert dans une biographie de Rainer Maria Rilke qu’avait écrite en 1927 un de nos académiciens, Edmond Jaloux, la lettre qu’il dévoilait d’une femme, anonyme, amie et admiratrice du poète, rédigée comme un hommage, en forme de souvenir, à l’auteur des inoubliables « Cahiers de Malte Laurids Brigge ».

De cette lecture, Fabienne Marsaudon – c’est le nom de la féeavait composé une chanson intitulée, étrange coïncidence, « La dame à la rose ».

Elle me l’offrit, comme une rose, dans sa lumineuse simplicité. Une caresse pour l’âme. De ces caresses qui ne trouvent leur prolongement que dans la joie du partage.

C’est le printemps ! France

Maurice Denis 1891 (Avril les anémones) collection privée

Maurice Denis 1891 (Avril les anémones) collection privée

Un vieux dicton prétend que tout finit en France par une chanson. Et si, au contraire, pour une fois, tout commençait par une chanson…

Puisque le printemps est la saison du renouveau, de la renaissance, du re-commencement, pourquoi ne fêterions nous pas l’avènement de ce printemps 2014 en chantant ?

Et en chantant partout à travers le monde, à la manière de chaque pays que nous traverserions ensemble au cours de ce voyage immobile dont je voudrais qu’il soit un heureux prélude à nos saisons futures.

Mais si nous ne savons pas chanter, nous écouterons. Ce qui compte au fond dans le chant, ce n’est ni la voix qui sonne, ni l’oreille qui entend, mais simplement ce subtil courant d’émotion qui va d’un cœur qui donne vers un cœur qui reçoit.

Alors c’est parti, on s’fait la malle ! comme dirait notre guide français, grand-père Léo qui l’aime tant, notre langue.

Car, comment pourrait-il en être autrement, le voyage commence en France, évidemment, là où l’on entend le vent du nord prendre l’accent de Mistral.

Chanson des vieux cons

Quand le titre est aussi explicite…

Vanessa Paradis chante la chanson de Benjamin Biolay, extraite du nouvel album

Love songs pochette

« Love songs »

[Couplet 1]
Tant qu’on ne sait pas qu’on ne sait rien
Tant qu’on est de gentils petits chiens
Tant que la petite santé va bien
On n’est pas la queue d’un être humain
Tant qu’on ne sait pas le coup de frein
Qui vous brûle à vif un jour de juin
Tant qu’on ne sait pas que tout s’éteint
On ne donne quasi jamais rien
Tant qu’on ne sait pas que tout éreinte
Tant qu’on ne sait pas ce qu’est la vraie crainte
Tant qu’on n’a jamais subi la feinte
Ou regarder pousser le lierre qui grimpe
Tant qu’on n’a pas vu le ciel déteint
Flotter le cadavre d’un humain
Sur un fleuve nu comme un dessin
Juste un ou deux traits au fusain

[Refrain]
C’est une chanson, une chanson pour les vieux cons
Comme moi petite conne d’autrefois
C’est une chanson une chanson qui vient du fond de moi
Comme un puits sombre et froid

[Couplet 2]
Tant qu’on ne sait pas qu’on est heureux
Que là-haut ça n’est pas toujours si bleu
Tant qu’on est dans son nuage de « beuh »
Qu’on ne se dit pas je valais mieux
Tant qu’on n’a pas brûlé le décor
Tant qu’on n’a pas toisé un jour la mort
Tant qu’on a quelqu’un qui vous serre fort
On tombe toujours un peu d’accord

[Refrain]
C’est une chanson, une chanson pour les vieux cons
Comme toi, petit con d’autrefois
C’est une chanson, une chanson qui vient du fond de moi
Comme un puits sombre et froid

[Couplet 3]
Tant qu’on ne sait pas ce qu’est la fuite
Et la honte que l’on sait qu’on mérite
Tant qu’on danse au bal des hypocrites
Qu’on n’a jamais plongé par la vitre
Tant qu’on n’a pas vu brûler son nid
En quelques minutes à peine, fini
Tant qu’on croit en toutes ces conneries
Qui finissent toutes par « pour la vie ».

Il automne…

feuilles-mortes-1

Finies les lumières brûlantes du bel été ; terminées les vertes randonnées ; oubliés les baisers de sel et les caresses mouillées! Déjà craquent nos pas sur les premières feuilles jaunies.

L’automne invite le flâneur nostalgique sur ses chemins de poésie.

Chantez poètes! Chantez pour nous votre automne d’ors et de rousseurs!

Ω

Chanson d’automne

Les sanglots longs
Des violons
De l’automne
Blessent mon cœur
D’une langueur
Monotone.

Tout suffocant
Et blême, quand
Sonne l’heure,

Je me souviens
Des jours anciens
Et je pleure ;

Et je m’en vais
Au vent mauvais
Qui m’emporte
Deçà, delà,
Pareil à la
Feuille morte.

Paul Verlaine

Ω

Il automne, à pas furtifs,
Il automne à pas feutrés,
Il automne à pas craquants
Sous un ciel pourpre et doré.
Sur les jardins dénudés
Se reflètent. en transparence
Les brumes d´automne rouillées,
Rouillées
Dans la forêt de tes cheveux
Aux senteurs de poivres mêlés
Et sur nos nuits de mi-novembre,
Il automne miraculeux,
Il automne miraculeux.

Il automne, il automne des chrysanthèmes
Sur leurs deux cœurs endeuillés.
Il automne des sanglots longs
Sous un ciel gris délavé
Et, de la gare au cimetière
Où ils reviennent chaque année,
De banc de bois en banc de pierre
Et jusqu´à la dernière allée,
On les voit d´escale en escale
Qui n´en peuvent plus d´être vieux.
Sur ce chemin de leur calvaire
Qu´ils refont depuis tant des années,
Il automne désespéré,
Il automne désespéré.

Il automne, il automne,
Il automne des pommes rouges
Sur des cahiers d´écoliers.
Il automne des châtaignes
Aux poches de leur tablier.

Regarde les mésanges
En haut du grand marronnier.
Il y a des rouges-gorges
Au jardin de Batignolles
Et les enfants de novembre
Croient que sont venus du ciel
Ces petits oiseaux de plumes
Échappés d’un arc-en-ciel.
Pour les enfants de novembre
Qui ramènent, émerveillés,
Un peu de l´automne rousse
Au fond de leur tablier,
Il automne le paradis
Bien plus beau que le paradis.

Il automne, il automne
Il automne à pas furtifs,
A pas feutrés,
A pas craquants
Et, sur nos nuits de mi-novembre,
Il automne miraculeux,
Miraculeux, mon amour…

A vucchella (Une petite bouche)

Une petite chanson comme un souvenir des amours de vacances sous le soleil de Napoli.

Il est tout simplement question d’une petite bouche, celle de Cannetella, qui paraît une rose et à qui l’on demande un petit baiser, rien de plus, rien de moins, mais tout est dans la manière, n’est-ce pas?

Dire que le texte a été écrit par le poète et romancier italien Gabriele d’Annunzio n’a qu’un intérêt anecdotique. La musique a été composée par Paolo Tosti à la fin du XIXème siècle. L’homme connaissait son affaire, ayant composé plus de 500 romances et mélodies de salon, que le disquaire de l’époque, si la FNAC avait existé, aurait classées au rayon « Variétés ».

Chanson fraîche, chanson de charme, chanson d’amour aux mille interprétations – d’hier ou d’aujourd’hui, chanteurs d’opéra ou cantatrices, ténors ou sopranos, chanteurs de variétés ou guitaristes de rues…

« A  VUCCHELLA »

J’ai choisi, pour mon partage avec vous, deux superbes voix d’hommes (une fois n’est pas coutume), deux ténors italiens, pour ne pas trop nous éloigner du séducteur napolitain, mais quels ténors!

J’aime à croire, Mesdames, que si ces deux là avaient donné la sérénade sous vos fenêtres un soir d’été, vous ne leur auriez pas refusé un « vasillo » (un petit baiser napolitain).

Un premier baiser à l’ancienne, légèrement désuet, d’abord, à tout seigneur tout honneur, pour Enrico Caruso, ténor d’anthologie, et pur napolitain .

Le second, pour le regretté, l’enjôleur Luciano Pavarotti, ténor de velours.

Paul, Jacques et « Léonie »… Qui d’ailleurs ne sont jamais partis…

Jacques Brel (1929-1978)

Jacques Brel (1929-1978)

Il va y avoir 35 ans bientôt que Jacques Brel repose à Hiva Oa, à l’ombre des cocotiers des îles Marquises. Et « six pieds sous terre, on l’aime encore » ce « Jojo » là.

Qui n’a pas chanté, fredonné ou siffloté ses chansons? Qui n’a pas écouté en boucle ses 45 tours, relevé son col contre le vent du Nord sur un quai d’ « Amsterdam » ; « inventé des perles de pluie » pour qu’un amour « ne le quitte pas », dansé comme un fou une « valse à mille temps » avec une « Mathilde » revenue.

Quelle âme n’est-elle pas, 35 ans après, caressée encore par les doux alizés des « Marquises » venus?

Ils parlent de la mort comme tu parles d’un fruit
Ils regardent la mer comme tu regardes un puits
Les femmes sont lascives au soleil redouté
Et s´il n´y a pas d´hiver, cela n´est pas l´été
La pluie est traversière, elle bat de grain en grain
Quelques vieux chevaux blancs qui fredonnent Gauguin
Et par manque de brise, le temps s´immobilise
Aux Marquises

Du soir, montent des feux et des points de silence
Qui vont s´élargissant, et la lune s´avance
Et la mer se déchire, infiniment brisée
Par des rochers qui prirent des prénoms affolés
Et puis, plus loin, des chiens, des chants de repentance
Et quelques pas de deux et quelques pas de danse
Et la nuit est soumise et l´alizé se brise
Aux Marquises

Le rire est dans le cœur, le mot dans le regard
Le cœur est voyageur, l´avenir est au hasard
Et passent des cocotiers qui écrivent des chants d´amour
Que les sœurs d´alentour ignorent d´ignorer
Les pirogues s´en vont, les pirogues s´en viennent
Et mes souvenirs deviennent ce que les vieux en font
Veux-tu que je te dise : gémir n´est pas de mise
Aux Marquises

Ω

 

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Ω

Barbara (1930-1997) by JP Belz

Barbara (1930-1997) by JP Belz

Qui, comme Léonie, ce 9 octobre 1978, n’a pas senti cogner dans son cœur les battements de la pluie froide du Nord, scansion sinistre accompagnant une destinée qui s’épuise?

Qui, à « Nantes », à « Pantin » ou à « Göttingen », comme cette « Longue Dame brune », n’a pas trouvé pâlies les couleurs de Gauguin?

Cette « amoureuse » là qui chantonnait légère une « petite cantate » au bon vieux « temps du lilas » – Du temps de la rose offerte / Du temps des serments d’ amour / Du temps des toujours, toujours.

Il pleut sur l´île d´Hiva-Oa.
Le vent, sur les longs arbres verts
Jette des sables d´ocre mouillés.
Il pleut sur un ciel de corail
Comme une pluie venue du Nord
Qui délave les ocres rouges
Et les bleus-violets de Gauguin.
Il pleut.
Les Marquises sont devenues grises.
Le Zéphir est un vent du Nord,
Ce matin-là,
Sur l´île qui sommeille encore.

Il a dû s´étonner, Gauguin,
Quand ses femmes aux yeux de velours
Ont pleuré des larmes de pluie
Qui venaient de la mer du Nord.
Il a dû s´étonner, Gauguin,
Comme un grand danseur fatigué
Avec ton regard de l´enfance.

Bonjour monsieur Gauguin.
Faites-moi place.
Je suis un voyageur lointain.
J´arrive des brumes du Nord
Et je viens dormir au soleil.
Faites-moi place.

Tu sais,
Ce n´est pas que tu sois parti
Qui m´importe.
D´ailleurs, tu n´es jamais parti.
Ce n´est pas que tu ne chantes plus
Qui m´importe.
D´ailleurs, pour moi, tu chantes encore,
Mais penser qu´un jour,
Les vents que tu aimais
Te devenaient contraire,
Penser
Que plus jamais
Tu ne navigueras
Ni le ciel ni la mer,

Plus jamais, en avril,
Toucher le lilas blanc,
Plus jamais voir le ciel
Au-dessus du canal.
Mais qui peut dire?
Moi qui te connais bien,
Je suis sûre qu’aujourd’hui
Tu caresses les seins
Des femmes de Gauguin
Et qu´il peint Amsterdam.
Vous regardez ensemble
Se lever le soleil
Au-dessus des lagunes
Où galopent des chevaux blancs
Et ton rire me parvient,
En cascade, en torrent
Et traverse la mer
Et le ciel et les vents
Et ta voix chante encore.
Il a dû s´étonner, Gauguin,
Quand ses femmes aux yeux de velours
Ont pleuré des larmes de pluie
Qui venaient de la mer du Nord.
Il a dû s´étonner, Gauguin.

Souvent, je pense à toi
Qui a longé les dunes
Et traversé le Nord
Pour aller dormir au soleil,
Là-bas, sous un ciel de corail.
C´était ta volonté.
Sois bien.
Dors bien.
Souvent, je pense à toi.

Je signe Léonie.
Toi, tu sais qui je suis,
Dors bien.

Meurent les feuilles, meurent les amours, Barbara !

Prevert6

Barbara

Rappelle-toi Barbara
Il pleuvait sans cesse sur Brest ce jour-là
Et tu marchais souriante
Épanouie ravie ruisselante
Sous la pluie
Rappelle-toi Barbara
Il pleuvait sans cesse sur Brest
Et je t’ai croisée rue de Siam
Tu souriais
Et moi je souriais de même
Rappelle-toi Barbara
Toi que je ne connaissais pas
Toi qui ne me connaissais pas
Rappelle-toi
Rappelle-toi quand même ce jour-là
N’oublie pas
Un homme sous un porche s’abritait
Et il a crié ton nom
Barbara
Et tu as couru vers lui sous la pluie
Ruisselante ravie épanouie
Et tu t’es jetée dans ses bras
Rappelle-toi cela Barbara
Et ne m’en veux pas si je te tutoie
Je dis tu à tous ceux que j’aime
Même si je ne les ai vus qu’une seule fois
Je dis tu à tous ceux qui s’aiment
Même si je ne les connais pas
Rappelle-toi Barbara
N’oublie pas
Cette pluie sage et heureuse
Sur ton visage heureux
Sur cette ville heureuse
Cette pluie sur la mer
Sur l’arsenal
Sur le bateau d’Ouessant
Oh Barbara
Quelle connerie la guerre
Qu’es-tu devenue maintenant
Sous cette pluie de fer
De feu d’acier de sang
Et celui qui te serrait dans ses bras
Amoureusement
Est-il mort disparu ou bien encore vivant
Oh Barbara
Il pleut sans cesse sur Brest
Comme il pleuvait avant
Mais ce n’est plus pareil et tout est abimé
C’est une pluie de deuil terrible et désolée
Ce n’est même plus l’orage
De fer d’acier de sang
Tout simplement des nuages
Qui crèvent comme des chiens
Des chiens qui disparaissent
Au fil de l’eau sur Brest
Et vont pourrir au loin
Au loin très loin de Brest
Dont il ne reste rien.

Jacques Prévert

Δ

Les feuilles mortes

Oh ! je voudrais tant que tu te souviennes
Des jours heureux où nous étions amis.
En ce temps-là la vie était plus belle,
Et le soleil plus brûlant qu’aujourd’hui.
Les feuilles mortes se ramassent à la pelle.
Tu vois, je n’ai pas oublié…
Les feuilles mortes se ramassent à la pelle,
Les souvenirs et les regrets aussi
Et le vent du nord les emporte
Dans la nuit froide de l’oubli.
Tu vois, je n’ai pas oublié
La chanson que tu me chantais.

C’est une chanson qui nous ressemble.
Toi, tu m’aimais et je t’aimais
Nous vivions tous les deux ensemble,
Toi qui m’aimais, moi qui t’aimais.
Mais la vie sépare ceux qui s’aiment,
Tout doucement, sans faire de bruit
Et la mer efface sur le sable
Les pas des amants désunis.

Jacques Prévert

Δ

 

Rue de la Mélancolie

 « Je suis né par hasard le 10 mars 1920 à la porte d’une maternité fermée pour cause de grève sur le tas…ma mère était enceinte de 13 mois… une louve me prit sous son élytre et me donna à boire… j’étais déjà très laid….Et, tout d’un coup ma physionomie se transforma et je me mis à ressembler à Boris Vian, d’où mon nom ». Boris Vian

Boris Vian (1920-1959)

Boris Vian (1920-1959)

Vian - L'écume des jours - afficheAvec la sortie récente sur les écrans de « L’écume des jours », film de Michel Gondry réalisé à partir du roman poétique et onirique – on dirait aujourd’hui « déjanté » – de Boris Vian, l’auteur  revient à nos mémoires. Et c’est heureux.

Pour saluer cet évènement cinématographique dont je ne connais aujourd’hui que la bande annonce, et quelques critiques mitigées – qui se retrouvent cependant toutes promptes à féliciter la formidable inventivité du metteur en scène – j’ai choisi de nous donner rendez-vous au beau milieu de « La rue Watt ». 

Mais pas celle que les urbanistes d’aujourd’hui ont transformée en rue la plus éclairée de Paris. Plutôt celle de Raymond Queneau, celle que prend Jean-Pierre Melville pour sous-tendre le générique de son remarquable polar de 1962, « Le doulos », et bien sûr celle que chante l’inoubliable voix de Philippe Clay avec les mots de celui qui ne voulait pas « mourir d’un cancer de la colonne vertébrale », Boris Vian.

C’était une rue pittoresque et bien sombre située en grande partie sous les voies ferrées aux approches de la gare d’Austerlitz  et peu commune dans ce Paris que j’avais épousé dès ma première rencontre avec cette ville, vite devenue tout à la fois objet et lieu de mes amours anciennes.

La rue Watt me fascinait, tout jeune garçon déjà, tant elle attirait mon imaginaire enfantin vers de sombres histoires qui m’effrayaient autant qu’elles me subjuguaient.

Hier je l ‘aurais volontiers appelée  « rue de la Mélancolie » inspiré que j’étais par la noirceur des drames et des mystères qu’elle pouvait évoquer. Aujourd’hui, je ne la débaptiserais pas, tant la mémoire ombreuse de son visage passé se fond avec les souvenirs d’une jeunesse enfuie.

&

Un bel hommage à la rue Watt, l’ancienne et la nouvelle, porté par la trompette de Miles Davis, avec en prime les images du générique du « Doulos ».