Zéro G : L’impesanteur des anges

Impesanteur par Li Wei

Impesanteur par Li Wei

– Dis Papy, les anges, ils se posent des fois ? Et les pianos, ils volent ?

– Mon enfant, les anges habitent le ciel, et au ciel on ne peut s’arrêter de voler. Alors quand ils se posent c’est toujours sur un nuage. Mais, quand les pianos volent, il n’est pas rare d’apercevoir quelques ailes repliées sur leurs rebords de laque noire. Car quand la musique est belle et que le pianiste fait tendrement chanter les cordes, les notes sont si légères, légères, que le piano lui aussi s’envole.

Ces anges-là ont les yeux fermés de plaisir : ils écoutent.

Les scientifiques disent qu’en état d’impesanteur on grandit. Viens donc t’asseoir sur le bord du piano…!

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Rachmaninov – Prélude Opus 32 N° 5 en Sol majeur (Marc-André Hamelin)

HD disponible

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Rachmaninov – Prélude Opus 32 N° 12 en Sol dièse mineur (Marc-André Hamelin)

HD disponible

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Lumière blessée /4 – Les yeux au ciel

Pieter Bruegel l'Ancien - La parabole des aveugles - 1568

Pieter Bruegel l’Ancien – La parabole des aveugles – 1568

Les aveugles

Contemple-les, mon âme ; ils sont vraiment affreux !
Pareils aux mannequins, vaguement ridicules ;
Terribles, singuliers comme les somnambules,
Dardant on ne sait où leurs globes ténébreux.

Leurs yeux, d’où la divine étincelle est partie,
Comme s’ils regardaient au loin, restent levés
Au ciel ; on ne les voit jamais vers les pavés
Pencher rêveusement leur tête appesantie.

Ils traversent ainsi le noir illimité,
Ce frère du silence éternel. Ô cité !
Pendant qu’autour de nous tu chantes, ris et beugles,

Éprise du plaisir jusqu’à l’atrocité,
Vois, je me traîne aussi ! mais, plus qu’eux hébété,
Je dis : Que cherchent-ils au Ciel, tous ces aveugles ?

Charles Baudelaire  (« Les Fleurs du mal »)

Jean Martin - Les aveugles - 1937 (Musée des BA Lyon)

Jean Martin – Les aveugles – 1937 (Musée des BA Lyon)

Brumes et brouillards /7 – Réconciliation

Fernand Khnopff - Une ville abandonnée - pastel marouflé sur toile, 1904 - Musée d’Art Moderne Bruxelles

Fernand Khnopff – Une ville abandonnée – pastel marouflé sur toile, 1904 Musée d’Art Moderne Bruxelles

 

Le brouillard indolent de l’automne est épars…
Il flotte entre les tours comme l’encens qui rêve
Et s’attarde après la grand-messe dans les nefs ;
Et il dort comme un linge sur les remparts.

Il se déplie et se replie. Et c’est une aile
Aux mouvements imperceptibles et sans fin ;
Tout s’estompe ; tout prend un air un peu divin ;
Et, sous ces frôlements pâles, tout se nivelle.

Tout est gris, tout revêt la couleur de la brume :
Le ciel, les vieux pignons, les eaux, les peupliers,
Que la brume aisément a réconciliés
Comme tout ce qui est déjà presque posthume.

Brouillard vainqueur qui, sur le fond pâle de l’air,
A même délayé les tours accoutumées
Dont l’élancement gris s’efface et n’a plus l’air
Qu’un songe de géométrie et de fumées.

Georges Rodenbach ( 1855-1898 ) – in Le Miroir du ciel natal – 1898

Brumes et brouillards / 2 – Vapeurs d’ivoire

Brouillards, montez ! versez vos cendres monotones
Avec de longs haillons de brume dans les cieux
Que noiera le marais livide des automnes,
Et bâtissez un grand plafond silencieux !

Extrait de « L’Azur », de Stéphane Mallarmé

º

Un pas, puis un autre. Doucement, prudemment, nous pénétrons le brouillard qui ne nous laisse apercevoir que les premières feuilles rousses qui jonchent le chemin.

Où conduit-il ce mince bout de ruban disparu aussitôt vu ? Quand tourne-t-il ? Et quelle est cette ombre inquiétante qui flotte dans la pâleur humide ?

Ne demandons plus rien à nos yeux impuissants et leurrés ! Laissons nos oreilles devenir nos guides. Suivons à son rythme balancé l’andante « debussyesque » de cette première des quatre pièces de la composition pour piano de Janacek, et laissons-nous léviter  » Dans les brumes « .  La jeune pianiste Sarah Lavaud connaît parfaitement les détours du chemin que traça, un jour de 1912, un grand compositeur tchèque.

HD disponible (Roue dentelée en bas à droite de l’écran après lancement de la vidéo)

º º º

Lorsque nous atteindrons le banc de bois luisant qui se repose en nous attendant sous le grand tilleul argenté que rien n’annonce encore, et pourtant si proche, nous ferons une halte.  Là, nous entendrons couler délicatement d’entre les feuilles serrées les perles de brume. Marian Mc Partland harmonisera le blues de leur cascade arpégée depuis l’ivoire de son clavier jazzy  :   » In a mist  »  (Dans un brouillard).  Claude Debussy la surveillera sûrement du coin de l’oreille…

º º º

Et bien sûr, nous ne terminerons pas cette petite expédition pianistique au milieu des peuplades d’ombres étranges qui hantent les brumes, sans rendre visite au Maître de l’impression, de la couleur et du timbre. Pourrions-nous ne pas rendre hommage à celui qui guida nos guides ? Nous nous glisserons donc voluptueusement dans les fluidités déformantes des mouvements ambigus de sa musique.

Cœurs émus, nous traverserons avec Maurizio Pollini les arcanes sonores des  » Brouillards «   de Claude Debussy.

º º º

Carte postale du… Ciel

« Gottes Zeit ist die allerbeste Zeit  »  :

Le Temps de Dieu est le meilleur des Temps

Stephanie Ho and Saar Ahuvia, piano

Sonatine introductive de la Cantate de JS Bach BWV 106  (Actus Tragicus)

Transcription pour piano par György Kurtág

α – ω

 

P.S. La vidéo complète du voyage :

Avion céleste piloté par Tom Koopman

Les anges de l’équipage : Chœur et Orchestre Baroques d’Amsterdam

Les anges de cabine :

Soprano – Els Bongers
Alto – Elisabeth von Magnus
Tenor – Lothar Odinius
Bass – Klaus Mertens

Comment mieux traverser les Cieux ? !

« Nous sommes ces nuages… »

– Eh! qu’aimes-tu donc, extraordinaire étranger?
– J’aime les nuages… les nuages qui passent… là-bas… là-bas… les merveilleux nuages!

Baudelaire ( In  » Petits poèmes en prose  » –   » I -L’étranger «  )

Ballet « Nuages » : Chorégraphe : Jiri Kylian – Musique : Claude Debussy (Nocturnes)

Les 2 danseurs canadiens : Evelyn Hart et Rex Harrington

Les nuages

Les nuages frôlent
Falaises et crêtes
Courtisent les vallées
Tracent sur plan d’azur
De brèves et blanches écritures
Détissées par le temps

Face aux montagnes
Qui surplombent nos saisons passagères
Nous sommes ces nuages
Entre gouffres et sommet.

Andrée Chedid ( » Rythmes  » )


Le ciel de la mémoire

En amical écho à la touchante réflexion de Jan – créateur du blog « Les cosaques des frontières » –  dans son billet :

« Le bonheur et la souffrance d’une bonne mémoire »

Marcel_Proust

Je contemple souvent le ciel de ma mémoire

Le temps efface tout comme effacent les vagues
Les travaux des enfants sur le sable aplani
Nous oublierons ces mots si précis et si vagues
Derrière qui chacun nous sentions l’infini.

Le temps efface tout il n’éteint pas les yeux
Qu’ils soient d’opale ou d’étoile ou d’eau claire
Beaux comme dans le ciel ou chez un lapidaire
Ils brûleront pour nous d’un feu triste ou joyeux.

Les uns joyaux volés de leur écrin vivant
Jetteront dans mon cœur leurs durs reflets de pierre
Comme au jour où sertis, scellés dans la paupière
Ils luisaient d’un éclat précieux et décevant.

D’autres doux feux ravis encor par Prométhée
Étincelle d’amour qui brillait dans leurs yeux
Pour notre cher tourment nous l’avons emportée
Clartés trop pures ou bijoux trop précieux.

Constellez à jamais le ciel de ma mémoire
Inextinguibles yeux de celles que j’aimai
Rêvez comme des morts, luisez comme des gloires
Mon cœur sera brillant comme une nuit de Mai.

L’oubli comme une brume efface les visages
Les gestes adorés au divin autrefois,
Par qui nous fûmes fous, par qui nous fûmes sages
Charmes d’égarement et symboles de foi.

Le temps efface tout l’intimité des soirs
Mes deux mains dans son cou vierge comme la neige
Ses regards caressants mes nerfs comme un arpège
Le printemps secouant sur nous ses encensoirs.

D’autres, les yeux pourtant d’une joyeuse femme,
Ainsi que des chagrins étaient vastes et noirs
Épouvante des nuits et mystère des soirs
Entre ces cils charmants tenait toute son âme

Et son cœur était vain comme un regard joyeux.
D’autres comme la mer si changeante et si douce
Nous égaraient vers l’âme enfouie en ses yeux
Comme en ces soirs marins où l’inconnu nous pousse.

Mer des yeux sur tes eaux claires nous naviguâmes
Le désir gonflait nos voiles si rapiécées
Nous partions oublieux des tempêtes passées
Sur les regards à la découverte des âmes.

Tant de regards divers, les âmes si pareilles
Vieux prisonniers des yeux nous sommes bien déçus
Nous aurions dû rester à dormir sous la treille
Mais vous seriez parti même eussiez-vous tout su

Pour avoir dans le cœur ces yeux pleins de promesses
Comme une mer le soir rêveuse de soleil
Vous avez accompli d’inutiles prouesses
Pour atteindre au pays de rêve qui, vermeil,

Se lamentait d’extase au-delà des eaux vraies
Sous l’arche sainte d’un nuage cru prophète
Mais il est doux d’avoir pour un rêve ces plaies
Et votre souvenir brille comme une fête.

Marcel Proust

Le rythme du silence

Et si nous regardions la vie par les interstices de la mort?

Sous la chétive pesée de nos regards, le ciel nocturne est là, avec ses profondeurs, creusant nuit et jour de nouveaux abîmes, avec ses étincelants secrets, sa coupole de vertiges. Et nous vivrions dans la terreur de milliards d’épées de Damoclès si nous ne sentions au-dessus de nos têtes l’ordre, la beauté, le calme — et l’indifférence — d’un invulnérable chef-d’œuvre. L’aérienne, l’élastique architecture du ciel semble d’autant plus faite pour nous rassurer qu’elle n’emprunte rien aux humaines maçonneries. Celles-ci, même toutes neuves, ne songent déjà qu’à leurs ruines. L’édifice céleste est construit pour un temps sans fin ni commencement, pour un espace infini. Et rien n’est plus fait pour nous donner confiance que tout ce grave cérémonial dans l’avance et le rythme des autres, cette suprême dignité, et infaillible sens de la hiérarchie. Étoiles et planètes, gouvernées par l’attraction universelle, gardent leurs distances dans la plus haute sérénité.

Je crois aux anges musiciens mais je les vois jouer d’un archet muet sur un violon de silence. La plus belle musique — disons Bach — tend elle-même au silence. Jamais elle ne le ride, ne le trouble. Elle se contente de nous en donner des variantes qui s’inscrivent à jamais dans la mémoire.

Tout ce qu’il y a de grand au monde est rythmé par le silence : la naissance de l’amour, la descente de la grâce, la montée de la sève, la lumière de l’aube filtrant par les volets clos dans la demeure des hommes. Et que dire d’une page de Lucrèce, de Dante ou de d’Aubigné, du mutisme bien ordonné de la mise en page et des caractères d’imprimerie. Tout cela ne fait pas plus de bruit que la gravitation des galaxies ni que le double mouvement de la Terre autour de son axe et autour du Soleil… Le silence, c’est l’accueil, l’acceptation, le rythme parfaitement intégré. (…)

Jules Supervielle (in « Prose et proses »Rythmes célestes)

Dessin dans le ciel

Claude Roy (1915-1997)

Claude Roy (1915-1997)

Dessin dans le ciel

(texte écrit par Claude Roy pour Serge Reggiani)

Si vous voulez savoir où je suis
Comment me trouver, où j’habite
C’est pas compliqué
J’ai qu’à vous faire un dessin
Vous n’pouvez pas vous tromper

Quand vous entrez dans la galaxie
Vous prenez tout droit entre Vénus et Mars
Vous évitez Saturne, vous contournez Pluton
Vous laissez la Lune à votre droite
Vous n’pouvez pas vous tromper
Quand vous verrez Jupiter, tournez dans les grands
Terrains vagues d’espace
Des spoutniks, des machins
Des trucs satellisés
Des orbites abandonnées
La fourrière d’en haut
La ferraille du ciel
C’est déjà la banlieue
La banlieue de la planète
Où je passe le temps
Vous continuez tout droit
Là, vous verrez tourner une boule
Pleine de plaies, pleine de bosses
C’est la Terre, j’y habite
Vous n’pouvez pas vous tromper

Vous vous laissez glisser le long du Groënland
Qui fait froid dans l’dos
Attention! Ça dérape…
Vous prenez à gauche par la mer du Nord
Et puis à droite par la Manche
Et là, vous verrez un machin
Qui ressemble à la tête d’un bonhomme
En forme d’hexagone
Avec un très grand nez
Un nez qui n’en finit plus
Un nez qui respire la mer
Un nez, un nez en forme de Finistère
C’est la France, j’y habite
Vous ne pourrez pas vous tromper

Vous continuez tout droit
Jusqu’à un fleuve blond
Qui s’appelle la Loire
Les yeux couleur de sable
Vous le prenez à gauche
Et puis à droite, et puis tout droit
Et quand vous êtes là
Quand vous êtes là
Demandez la maison
Tout l’monde nous connaît
Vous n’pouvez pas vous tromper
Elle a les yeux comme ceci
Et les cheveux comme cela
Il y a sa bouche qui est là
Et son sourire juste au coin
Elle est toujours là où je suis
Je suis toujours là où elle est
Elle est la lampe, elle est l’horloge
Mon feu de braise, mon lieu-dit
Elle est ma maison, mon logis
Et de toute façon quand vous aurez vu son sourire
Vous ne pourrez pas vous tromper

Parce que… Parce que…
Parce que… C’est là!

Pour créer une planète…

Je prendrai dans ma main gauche
Une poignée de mer
Et dans ma main droite
Une poignée de terre,
Puis je joindrai mes deux mains
Comme pour une prière
Et de cette poignée de boue
Je lancerai dans le ciel
Une planète nouvelle
Vêtue de quatre saisons
Et pourvue de gravité
Pour retenir la maison
Que j’y rêve d’habiter.
Une ville. Un réverbère.
Un lac. Un poisson rouge.
Un arbre et à peine
Un oiseau.
Car une telle planète
Ne tournera que le temps
De donner à l’Univers
La pesanteur d’un instant.

¤

Gilles Vigneault – « Le poète »  (Balises 1964)

Musique : JS Bach – Badinerie – Swingle Singers