Lumière blessée /4 – Les yeux au ciel

Pieter Bruegel l'Ancien - La parabole des aveugles - 1568

Pieter Bruegel l’Ancien – La parabole des aveugles – 1568

Les aveugles

Contemple-les, mon âme ; ils sont vraiment affreux !
Pareils aux mannequins, vaguement ridicules ;
Terribles, singuliers comme les somnambules,
Dardant on ne sait où leurs globes ténébreux.

Leurs yeux, d’où la divine étincelle est partie,
Comme s’ils regardaient au loin, restent levés
Au ciel ; on ne les voit jamais vers les pavés
Pencher rêveusement leur tête appesantie.

Ils traversent ainsi le noir illimité,
Ce frère du silence éternel. Ô cité !
Pendant qu’autour de nous tu chantes, ris et beugles,

Éprise du plaisir jusqu’à l’atrocité,
Vois, je me traîne aussi ! mais, plus qu’eux hébété,
Je dis : Que cherchent-ils au Ciel, tous ces aveugles ?

Charles Baudelaire  (« Les Fleurs du mal »)

Jean Martin - Les aveugles - 1937 (Musée des BA Lyon)

Jean Martin – Les aveugles – 1937 (Musée des BA Lyon)

La nuit 26 – Minuit : l’heure de la contrition ?

Tel est le pouvoir sarcastique de minuit, capable d’exhorter à l’examen de conscience le poète « possédé », ce génie qui, dans d’autres vers définitifs, clamait pourtant à la « Lune de sa vie » :

« Il n’est pas une fibre en tout mon corps tremblant
« Qui ne crie : Ô mon cher Belzébuth, je t’adore ! » ¹

Mais il est long et sinueux le chemin vers la contrition. Les ténèbres qu’il traverse sont pour les « âmes désordonnées » un confortable refuge, leur ultime étape avant de fuir, sur le conseil du poète lui-même, l’infini qu’elles portent en elles ².

Toute hérésie, minuit sonné, n’est-elle pas vouée à recevoir l’absolution des ténèbres ?

1. Baudelaire – Le possédé (Les fleurs du mal)

2. Baudelaire – Femmes damnées (ibid)  [Faites votre destin, âmes désordonnées, / Et fuyez l’infini que vous portez en vous !]

Bartolemeo Passerrotti - La joyeuse compagnie (1550)

Bartolemeo Passerrotti – La joyeuse compagnie (1550)

L’examen de minuit

La pendule, sonnant minuit,
Ironiquement nous engage
À nous rappeler quel usage
Nous fîmes du jour qui s’enfuit :
– Aujourd’hui, date fatidique,
Vendredi, treize, nous avons,
Malgré tout ce que nous savons,
Mené le train d’un hérétique.

Nous avons blasphémé Jésus,
Des Dieux le plus incontestable !
Comme un parasite à la table
De quelque monstrueux Crésus,
Nous avons, pour plaire à la brute,
Digne vassale des Démons,
Insulté ce que nous aimons
Et flatté ce qui nous rebute ;

Contristé, servile bourreau,
Le faible qu’à tort on méprise ;
Salué l’énorme bêtise,
La Bêtise au front de taureau ;
Baisé la stupide Matière
Avec grande dévotion,
Et de la putréfaction
Béni la blafarde lumière.

Enfin, nous avons, pour noyer
Le vertige dans le délire,
Nous, prêtre orgueilleux de la Lyre,
Dont la gloire est de déployer
L’ivresse des choses funèbres,
Bu sans soif et mangé sans faim !…
– Vite soufflons la lampe, afin
De nous cacher dans les ténèbres !

Charles Baudelaire (Les Fleurs du mal)

Adieu Monsieur Dutilleux

Henri Dutilleux (1916-2013)

Henri Dutilleux (1916-2013)

Il y a huit jours disparaissait le dernier grand compositeur du XXème siècle, Henri Dutilleux. La presse dans son ensemble et le monde musical ont rendu à ce maître l’hommage qu’il méritait amplement, et pour la triste circonstance les rappels biographiques indispensables à toute nécrologie ont rempli pages de journaux et écrans de blogs. Sans doute les articles étaient-ils déjà prêts ce 22 mai dernier, car c’est à 97 ans qu’Henri Dutilleux s’est éloigné à jamais de ses partitions.

Aussi était-il inutile de faire ici, en médiocre amateur, ce que de sérieux professionnels avaient déjà réalisé. On préfèrera donc, pour obtenir une biographie complète d’Henri Dutilleux, se référer aux sites suivants :

Radio France 

IRCAM (Institut de Recherche Acoustique / Musique)

C’est pour et par sa musique que je souhaite rendre ici hommage au compositeur.

Cet admirateur de Debussy et de Ravel, dont il est aussi l’héritier, a conservé, malgré sa modernité, un réel attachement à la tonalité, même si sa proximité avec Alban Berg et ses compositions ne l’a pas entraîné dans le difficile mouvement dodécaphonique viennois qui n’a pas manqué de l’impressionner. D’aucuns disent de lui qu’il est le « dernier classique parmi les modernes », juste définition et respectueux salut à sa résistance aux outrances de son siècle.

Si le dernier géant de la musique française s’est endormi pour toujours, sa musique demeure bien vivante. La production du maître n’est certes pas pléthorique – tant s’en faut – eu égard à sa longue vie, mais elle est empreinte d’une profonde liberté exprimée par une esthétique multiple, rejetant au plus loin toute vision dogmatique. Et comme pour que la spiritualité qui habite ses œuvres se voit, en plus de s’entendre, son souci du détail et son souhait de perfection se prolonge jusqu’au graphisme soigné à l’extrême de ses partitions.

Quelques extraits pour découvrir la musique d’Henri Dutilleux ou s’en délecter encore :

Une petite pièce pour piano, sous les doigts d’Anne Queffélec : « Blackbird » (Le merle noir) – Ravel est si proche!

Le quatrième mouvement, « Miroirs » (lent et extatique), de son concerto pour violoncelle « Tout un monde lointain… » que lui commanda le célèbre violoncelliste Mstislav Rostropovitch et qui le  créa à Aix en Provence en 1970. Cette œuvre, pourtant très moderne par son caractère atonal, n’a en rien éloigné les inconditionnels du classicisme et a été reçue comme un chef d’œuvre par les amateurs de musique contemporaine.

Le titre de ce concerto est tiré d’un poème des « Fleurs du mal » de Baudelaire, « La chevelure » :

« La langoureuse Asie et la brûlante Afrique,
« Tout un monde lointain, absent, presque défunt,
« Vit dans tes profondeurs, forêt aromatique !
« Comme d’autres esprits voguent sur la musique,
« Le mien, ô mon amour ! nage sur ton parfum. »

Chacun des cinq mouvements (« Enigme » – « Regard » – « Houles » – « Miroirs » – « Hymne ») porte en exergue une citation de vers empruntés à Baudelaire, dont Dutilleux disait du poète qu’il le « hantait ».

En exergue de « Miroirs », le quatrième mouvement joué ci-dessous, sont cités quelques vers de « La mort des amants » :

« Usant à l’envi leurs chaleurs dernières,
« Nos deux cœurs seront deux vastes flambeaux,
« Qui réfléchiront leurs doubles lumières
« Dans nos deux esprits, ces miroirs jumeaux. »

Marek Janowski dirige l’Orchestre de la Suisse Romande – Le violoncelliste est Xavier Phillips.

Enfin, comme un échantillon de la musique de chambre du Maître, la très belle « Sonatine pour flûte et piano » dans une interprétation – sans images – d’Emmanuel Pahud à la flûte et Eric Lesage au piano. Une conversation au phrasé à la fois délicat et brillant dans un jardin où l’on ne s’étonne pas de saluer au détour d’une haie, Claude Debussy, Maurice Ravel et même Francis Poulenc, parfois.

P.S. J’ai beaucoup écouté et ré-écouté la musique d’Henri Dutilleux cette semaine. Cette proximité particulière avec le compositeur a créé chez moi un lien « spirituel » nouveau avec sa musique, qu’aucune écoute précédente n’avait laissé supposer. Peut-être ai-je pris la mesure de l’immense part poétique de ses compositions. Chez Dutilleux, comme en écho à Verlaine, la musique est poésie et la poésie musique ; qui se plaindrait d’une aussi belle illustration de l’évidence?… Encore, en d’autres temps, m’eût-il fallu savoir ouvrir plus que les oreilles!

Si ce billet a provoqué quelque désir chez quelque lecteur de s’approcher de l’univers musical de Dutilleux, alors qu’il ou elle n’oublie pas de tendre aussi une oreille vers le concerto pour violon titré « L’arbre des songes » et dédié au grand violoniste Isaac Stern. Que l’amateur de piano s’approche du clavier pour écouter l’unique et fameuse sonate pour l’instrument, composée en 1948 et dédiée à son épouse, Geneviève Joy. Enfin, et entre autres bonheurs musicaux, que l’amoureux des voix écoute Renée Fleming (soprano) chanter « Le temps, l’horloge », œuvre composée pour elle en 2007 sur des poèmes de Jean Tardieu, Robert Desnos et Charles Baudelaire.

Henri Dutilleux : de la vraie et belle « musique française »

L’amour des livres

Il y a quelques jours je recevais un message d’Héléna – dont le blog a été le facteur déclenchant la création de « Perles d’ Orphée » –  me demandant, comme à d’autres de ses complices blogueurs, un commentaire sur les livres que j’aime. Elle se proposait de réaliser le billet que voici en publiant les réponses de chacun :

http://helenablue.hautetfort.com/archive/2013/05/08/pour-l-amour-des-livres.html

Pris par d’autres activités, j’ai tout simplement oublié de lui répondre et donc « zappé » la mission. Qu’elle veuille bien m’en excuser!

Alors, un peu tard, certes, et par solidarité avec cette sympathique initiative, j’ai décidé de publier ici ma réponse d’aujourd’hui.

Chère Héléna,

Si j’avais répondu spontanément à votre demande, sans attendre, j’aurais choisi de ne vous envoyer qu’une photo de la page de couverture des « Fleurs du mal ». Sans commentaire surtout. Tout me paraissant y être contenu. Mais ce délai, involontaire, peut-être acte manqué, aura transformé ma réponse, n’altérant cependant en rien ma conviction première. Il aura simplement permis un ajustement de ma réponse à votre question.

Histoire de la lectureToujours, cependant, un seul ouvrage d’un seul auteur mais plus de volubilité de ma part :

« Une histoire de la lecture » d’Alberto Manguel,

Ce livre est une exploration rare de la lecture, un riche voyage dans l’histoire des livres. Il est aussi une plongée essentielle dans le cœur du lecteur sans qui le livre n’aurait aucune raison d’être. « Tout écrit dépend de la générosité du lecteur », écrit Manguel. (page 216), et il ajoute quelques lignes plus bas : « Depuis le début, la lecture est l’apothéose de l’écriture ».

Manguel considère la lecture du côté du lecteur, et ça fait du bien. C’est le lecteur qu’il est lui-même d’abord, qui écrit ; sans nul doute marqué par le souvenir toujours présent de cet autre lecteur à la forte personnalité, Jorge-Luis Borgès. Avançant inexorablement vers la cécité, Borgès avait demandé au jeune homme qu’il était alors à Buenos Aires, de lui faire la lecture. Quelle expérience!

Si souvent l’histoire a besoin de la chronologie, l’auteur ici s’en affranchit sans tarder et avec bonheur, en intitulant déjà son premier chapitre : « La dernière page ». Le ton est donné d’entrée.

L’ouvrage constitue une bibliothèque à lui seul, mais une bibliothèque qui contiendrait les clés pour en ouvrir mille autres. Au delà du plaisir de lire et d’apprendre, qu’il nous offre comme une évidence, il est hommage à la lecture et encouragement à lire encore, s’il en était besoin. Et subrepticement il nous suggère une voie pour lire autrement… mieux sans doute.

« Nous lecteurs d’aujourd’hui, que l’on dit menacés d’extinction, nous avons encore à apprendre ce que c’est que de lire. » (page 39)

Manguel nous enrichit à chaque page par son incommensurable érudition. Il nous charme par sa simplicité et nous fait partager son amour immodéré des livres qui suffirait, selon lui, à en justifier le vol.

Si ce billet avait pour effet de donner envie à quelqu’un ou à quelqu’une de lire « Une histoire de la lecture », qu’il ou elle m’autorise ce petit conseil pratique : Pour savourer plus encore le plaisir suave de votre lecture, n’hésitez pas à choisir cet ouvrage dans l’édition publiée par Actes sud… pour le format et le papier. Un livre s’adresse à tous nos sens, celui-ci surtout.

Pardon, chère Héléna d’avoir fait faux-bond à votre publication. Puisse l’enthousiasme que j’ai exprimé ici compenser un peu ma fâcheuse distraction.

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Alberto Manguel

Alberto Manguel

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Olivier Barrot a présenté ce livre ainsi, dans sa rubrique « Un livre, un jour » :

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L’ennemi

L’ennemi

Ma jeunesse ne fut qu’un ténébreux orage,
Traversé çà et là par de brillants soleils ;
Le tonnerre et la pluie ont fait un tel ravage,
Qu’il reste en mon jardin bien peu de fruits vermeils.

Voilà que j’ai touché l’automne des idées,
Et qu’il faut employer la pelle et les râteaux
Pour rassembler à neuf les terres inondées,
Où l’eau creuse des trous grands comme des tombeaux.

Et qui sait si les fleurs nouvelles que je rêve
Trouveront dans ce sol lavé comme une grève
Le mystique aliment qui ferait leur vigueur ?

– Ô douleur ! ô douleur ! Le Temps mange la vie,
Et l’obscur Ennemi qui nous ronge le cœur
Du sang que nous perdons croît et se fortifie !

                                                                    Charles Baudelaire (Les fleurs du mal)

Illustration musicale : Ederzeli (Bratsch)