Dans ses yeux

Elle avait dans ses yeux d’enfant
Autant d’Avril que de Décembre
Autant de flamme que de cendre
Autant d’hiver que de printemps

Elle avait dans ses yeux changeants
Autant de soleil que de neige
Autant d’Islam que de Norvège
Autant d’Orient que d’Occident
Autant d’Orient que d’Occident

Elle avait dans son rire clair
Autant de joie que de tristesse,
Autant d’espoir que de détresse
Autant d’étoile que d’éclair

Elle avait dans ses yeux vraiment
Autant de chaleur que de glace
Autant de vide que d’espace
Autant d’espace que de temps

[Elle est venue des bords du Doubs
Enflammer mon cœur d’amadou
Elle a changé dans ma maison
Le cours indolent des saisons]

J’ai vécu dans ses yeux d’enfant
Autant de Juin que de Septembre,
Autant de roux que de bleu tendre
Autant d’Automne que d’Été

J’ai vécu dans ses yeux changeants
Un compromis de diable et d’ange
Dans un voluptueux mélange
De mensonge et de vérité
De mensonge et de vérité

Je suis né pour croire aux miracles
Et je cherche ma part de Dieu
De Tabernacle en Tabernacle
Quand parfois le miracle a lieu

J’ai trouvé dans ses yeux d’enfant
Autant d’extase que d’ivresse
Autant d’amour que de tendresse
Autant de joie que de tourment

                                                                   Jean Drejac pour Serge Reggiani

Écusson musical : Bacchianas brasilieras N°5 – Villa-Lobos

Etrange… Vous avez dit « Etre ange ». Comme c’est étrange!

Être Ange
C’est Étrange
Dit l’Ange
Être Âne
C’est étrâne
Dit l’Âne
Cela ne veut rien dire
Dit l’Ange en haussant les ailes
Pourtant
Si étrange veut dire quelque chose
étrâne est plus étrange qu’étrange
dit l’Âne
Étrange est !
Dit l’Ange en tapant du pied
Étranger vous-même
Dit l’Âne
Et il s’envole.

                                                          Jacques Prévert

Un ange triste

L’histoire d’un ange triste

C’est l’histoire d’un ange triste. Il marche depuis toujours dans un jardin. Le jardin est immense, sans clôture. Les herbes sont des flammes. Les pommiers sont en or. Quand on croque un fruit, on se casse une dent qui repousse aussitôt. De temps en temps, l’ange hausse les épaules, perd quelques plumes, soupire profondément : toujours la même chose, quel ennui. Il décide de partir à l’étranger, sur la terre. Oh, pas longtemps. Un siècle ou deux. Il choisit le moyen de transport le plus rapide : le chagrin qui, du ciel à la terre, chemine à la vitesse de l’éclair. Il voyagera donc dans une larme. Le voilà sur un nuage, quelques instants avant l’orage. La descente commence, il s’évanouit. Il se réveille. Devant lui, un bout de pré sec, sans herbes. Il est dans l’oeil humide d’un cheval qui s’ennuie de son sort, qui rêve des pâturages éternels, immenses et sans barrières. Des promeneurs regardent l’animal maigre. Ils se moquent de la pauvre bête qui avale une pomme pourrie et accroche, aux branches de l’arbre, ses deux ailes déplumées dans le dos.

La femme à venir, Christian Bobin
Gallimard, Folio, 1990