Lumière blessée /4 – Les yeux au ciel

Pieter Bruegel l'Ancien - La parabole des aveugles - 1568

Pieter Bruegel l’Ancien – La parabole des aveugles – 1568

Les aveugles

Contemple-les, mon âme ; ils sont vraiment affreux !
Pareils aux mannequins, vaguement ridicules ;
Terribles, singuliers comme les somnambules,
Dardant on ne sait où leurs globes ténébreux.

Leurs yeux, d’où la divine étincelle est partie,
Comme s’ils regardaient au loin, restent levés
Au ciel ; on ne les voit jamais vers les pavés
Pencher rêveusement leur tête appesantie.

Ils traversent ainsi le noir illimité,
Ce frère du silence éternel. Ô cité !
Pendant qu’autour de nous tu chantes, ris et beugles,

Éprise du plaisir jusqu’à l’atrocité,
Vois, je me traîne aussi ! mais, plus qu’eux hébété,
Je dis : Que cherchent-ils au Ciel, tous ces aveugles ?

Charles Baudelaire  (« Les Fleurs du mal »)

Jean Martin - Les aveugles - 1937 (Musée des BA Lyon)

Jean Martin – Les aveugles – 1937 (Musée des BA Lyon)

Lumière blessée /2 – Pour un regard de la fleuriste…

City-Lights - afficheAprès la projection du film de Charlie Chaplin en 1931, Orson Welles se plaisait à répéter cette sentence superlative à qui voulait l’entendre :

« Les lumières de la ville, c’est assurément le plus beau film de tous les temps ».

Et, n’en doutons pas, il était absolument sincère, nonobstant la réputation d’exagérateur qui lui collait à la peau. Le triomphe mondial de ce dernier film muet de Chaplin confirmera le propos du célèbre expert. Triomphe d’autant plus inattendu que le cinéma parlant avait pris son essor depuis quelques années déjà, à la pleine satisfaction des spectateurs si longtemps frustrés par l’absence des dialogues. La dangereuse obstination de Chaplin pour le muet ne les privera pas pour autant du son avec lequel le génial metteur en scène joue déjà très habilement, bien qu’il ait délibérément choisi de conserver les affichettes carton pour les paroles du film.

Les scènes dignes de figurer aux premiers plans d’une anthologie du cinéma ne manquent pas dans cette réalisation qui a exigé près de trois années de travail, tant Chaplin a sollicité son perfectionnisme à l’extrême.

Mais il en est une – qui d’ailleurs introduit toute la dramaturgie de l’œuvre – que je placerais volontiers en exergue d’un tel florilège : cette scène inoubliable de la première rencontre entre Charlot, éternel clochard, et la belle fleuriste aveugle qui à la faveur des circonstances le prend pour le riche gentleman de ses rêves.

Tout, dans ces quelques minutes de pur cinéma, est si minutieusement analysé et scénarisé et si justement interprété avec délicatesse, pudeur et naturel, que l’on se laisse volontiers abusé par la magie des images et de la musique au point de croire, ou presque, malgré le temps passé et les énergies déployées (plus de 300 prises), que nous sommes, par les privilèges d’un hasard heureux, les uniques témoins de cette unique et bien touchante rencontre.

Trois minutes d’une réelle émotion partagées entre sourire, rire et larmes, préambule aux aventures magistralement gaguesques d’un Charlot prêt à tout pour aider la belle fleuriste à guérir de sa cécité.

Le plus beau film de tous les temps… Pour un regard de la fleuriste…

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Le bracelet au fond de l’eau

Comme il est agréable, quand le printemps fait éclater les tendres couleurs de sa jeunesse, d’emprunter, pour rejoindre le village, l’étroit chemin de terre qui suit les bords translucides du lac. Certes le trajet est un peu plus long, car on y rencontre les voisins que les rigueurs de l’hiver ont tenus éloignés.

Ce matin-là, le clocher sonnait déjà le onzième coup de midi et personne encore au sein du petit groupe rassemblé sur la rive ne ne s’était laissé aller aux sempiternelles fadaises sur l’inexorable fuite du temps. Et pour cause… Tous étaient captivés par l’énigme qui les préoccupaient : quelques minutes avant que les premiers eussent commencé à former l’attroupement, Pavel, le jeune apprenti boucher, rentrant de livraison, avait aperçu, là, tout près du rivage, posé sur le fond du lac, à quelques centimètres de profondeur, un bracelet en or qui ne demandait qu’à être ramassé. Un jeu d’enfant. Et comme il n’y avait aucun témoin, une merveilleuse aubaine !

Accroupi sur le sable du rivage, le jeune homme plongea son bras au fond de l’eau, mais le bracelet disparut aussitôt. Il renouvela son geste plusieurs fois, changea de position, modifia l’angle de pénétration de son bras dans l’eau, rien n’y faisait. Tous ses efforts s’avéraient vains, le bijou disparaissait dès que sa main brisait la surface liquide. Les curieux, pendant ce temps, s’étaient multipliés autour de lui.

Lac d'Adršpach - près de Prague

Lac d’Adršpach – près de Prague

Tous voyaient l’objet précieux, immobile, offert sans entrave à la main qui le saisirait, mais aucune ne parvenait à s’en emparer.  Pavel en était à sa vingtième tentative, tout aussi vaine que les précédentes. Chaque fois qu’il croyait avoir atteint son but, ses doigts se refermaient sur quelques bulles d’eau claire et le bracelet s’effaçait pour réapparaître à la même place aussitôt l’onde apaisée. Personne ne comprenait l’étrange phénomène, mais chacun était sûr que la prochaine tentative serait la bonne.

Pourquoi donc, ce bracelet, que tout le monde pouvait parfaitement voir au fond de l’eau, sans nul doute possible, était-il donc inatteignable ? Les esprits s’échauffaient et chacun y allait de son hypothèse : untel disait que le Diable prenait un malin plaisir à les tourner en bourriques, tel-autre prétendait que Dieu, lui-même, voulait les mettre à l’épreuve de leur cupidité, certains, perplexes, demeuraient muets, mais derrière la fixité de leur regard on pouvait imaginer leur crainte d’avoir été victimes d’une quelconque malédiction.

L’énigme avait touché à ce point paroxystique, lorsqu’un membre du groupe pétrifia d’un cri la petite communauté effervescente : il avait aperçu à une centaine de pas environ, près des rochers qui dominent le lac, le vieux Vaclav, un homme d’âge avancé, solitaire, mais toujours affable avec qui venait à sa rencontre, et jamais avare de ses connaissances et de sa sagesse envers qui les sollicitait :

– Hé ! Monsieur Vaclav ! Monsieur Vaclav ! S’il vous plaît, rejoignez-nous, on a besoin de vous. S’il vous plaît !

Vaclav leva légèrement le bâton qui lui servait de canne en guise d’accusé-réception et se mit en marche, de son pas habituel, tranquille, vers le petit groupe impatient.

Mikhaïl Nestérov - L'Ermite (1889) - Galerie Tretiakov de Moscou

Mikhaïl Nestérov – L’Ermite (1889) – Galerie Tretiakov de Moscou

Dès que le vieil homme eut pris sa place au centre de l’assemblée, le jeune livreur commença le récit de son incroyable aventure avec ce maudit bracelet ; chacune de ses phrases était ponctuée par le hochement de tête approbatif d’un témoin ou par un murmure choral de confirmation. Il fallait évidemment que le « Maître » n’ignorât aucun détail si l’on voulait que son avis fût aussi judicieux que possible.

Vaclav s’approcha du bord du lac, regarda l’eau claire qui ne cachait ni les cailloux moussus posés sur le fond, ni le bracelet. Après une poignée de secondes, il affirma :

– Le bracelet n’est pas au fond de l’eau.

Stupéfaction générale. Devinant les interrogations que personne n’osait formuler à haute voix, Vaclav, en forme de réponse, tendit un doigt vers le sommet d’un arbre dont le feuillage en avancée sur la rive surplombait le lac à l’endroit du rassemblement. Accroché à l’une des branches, un bracelet, illuminé par le plein soleil de midi, brillait de tous les éclats de l’or. Il se reflétait dans le miroir des eaux, quelques mètres plus bas. Une pie – voleuse, comme chacun sait – aura probablement dérobé le bijou et l’aura abandonné là, sur cette branche.

Le vieux sage s’apprêtait à reprendre sa route, abandonnant son petit monde à sa surprise et à sa déconvenue. Avant de partir, esquissant un sourire discret et bienveillant, il ajouta :

– Prenez garde aux illusions de la matière ! A ne jamais regarder vers le haut, on ne doit pas s’étonner de ne voir que le reflet de ce qui est au-dessus de soi.

A la frontière du dedans et du dehors…

… Pas totalement dedans… mais surtout pas dehors !

Antonello de Messine - Saint Jérôme

Antonello de Messine – Saint Jérôme

 

XII – 8    

Il dessinait partout des fenêtres.
Sur les murs trop hauts,
sur les murs trop bas,
sur les parois obtuses, dans les coins,
dans l’air et jusque sur les plafonds.
Il dessinait des fenêtres comme s’il dessinait des oiseaux.
Sur le sol, sur les nuits,
sur les regards tangiblement sourds,
sur les environs de la mort,
sur les tombes, les arbres.

Il dessinait des fenêtres jusque sur les portes.
Mais jamais il ne dessina une porte.
Il ne voulait ni entrer ni sortir.
Il savait que cela ne se peut.
Il voulait seulement voir : voir.

Il dessinait des fenêtres.
Partout.

Roberto Juarroz –   » Poésie verticale « 

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Dans la rue…

J’avais envie de faire une petite promenade photographique dans les rues, sans but, sans choisir entre nuit et jour, sans me préoccuper de la ville ou du pays, avec juste en tête l’idée que mon périple se ferait en noir et blanc.

Je suis donc allé « prendre des photos »… mais pas les miennes – qui n’auraient ressemblé à rien, sachant à peine faire la différence entre l’objectif et le viseur – plutôt celles des autres, ceux qui ont le talent de voir et de capter, que je ne connais pas, et dont j’ai juste aimé le regard par eux porté sur la rue. Je vous le propose aussi simplement que je vous offrirais un thé ou un whisky si vous veniez me rendre visite.

Regis Frasseto - regard dans la cour carrée

Regis Frasseto – regard dans la cour carrée

Jarosław Stanisławski - The Hill Przemysław, Undated From The builders of the World of Photography

Jarosław Stanisławski – The Hill Przemysław, Undated From The builders of the World of Photography
http://www.faciepopuli.com/post/57973534946/jaroslaw-stanislawski-the-hill-przemyslaw;

mand-thier

Inconnu

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Nils-Erik-Larson

Emile Gos (1888-1969) – L’aveugle de la rue de la Seine, Paris 1911

Emile Gos (1888-1969) – L’aveugle de la rue de la Seine, Paris 1911

Et comme le plaisir d’une promenade est tout entier contenu dans la liberté qu’elle suppose, le noir et blanc souffrira de côtoyer les couleurs anciennes de cette rue ancienne que traverse un ancien d’un lointain pays.

Enami Nobukuni, 1859-1929

Enami Nobukuni, 1859-1929

Les surprises du miroir

Née dans une région perdue de quelque pays d’Asie, cette petite histoire a fait, depuis le début du XXème siècle, un long voyage vers ce billet, pour nous faire sourire. Mais pas que…!

Là-bas, dans une province peu fréquentée, archaïque et pauvre, une poignée de paysans cultivent durement le riz et élèvent quelques porcs dans des fermes sommaires et isolées. Comme à chaque fois que le moment vient de vendre les animaux, Zhou part avec quelques bêtes rejoindre le marché, à la ville située à un jour et demi de marche. Alors qu’il s’apprête à s’engager sur le chemin bourbeux avec son minuscule troupeau, Yun, son épouse, lui crie : – « Et n’oublie pas de me rapporter un peigne! ». Zhou, sans se retourner, lève simplement une main fatiguée en signe d’acquiescement.

Le marché terminé, les bêtes bien vendues, Zhou estime mériter quelques verres de huangjiu et se rend à l’auberge voisine. Mais après quelques carafes de ce puissant alcool de riz, la lassitude du voyage aidant, notre paysan n’a plus les idées claires.

Juste avant de reprendre la route une pensée toutefois parvient à franchir les vapeurs qui embrument son esprit : sa femme lui avait demandé de lui rapporter quelque chose ; mais quoi? Un objet de toilette, peut-être? Il entre donc au bazar du coin et incapable de faire fonctionner sa mémoire accepte la suggestion du vendeur, il achète un miroir à main.

Yun, déçue de n’avoir pas reçu son peigne, prend malgré tout le miroir, et, alors que son mari repart aux champs, le présente face à elle. Aussitôt elle se met à sangloter. Sa mère, alertée par les hoquets de sa fille, s’approche d’elle et lui demande pourquoi ces pleurs.

– « Zhou a ramené Madame numéro 2 ! » dit-elle, catastrophée, en montrant l’objet.

– « Fais voir! » dit la mère prenant le miroir en main. Puis, l’ayant regardé attentivement, annonce : – « Ne t’inquiète donc pas, elle est bien vieille; et elle n’en a plus pour longtemps! ».

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Femme au miroir (Temple Inde du sud)

Femme au miroir (Temple Inde du sud)

Voilà, me semble-t-il, une jolie allégorie des pouvoirs du miroir, de ce « beau miroir » que, vêtue des atours de la méchante reine ou parée de la coiffe fleurie de la tendre fillette, éternellement, la féminité questionne.

Par la richesse symbolique qu’il détient, le miroir exerce sa fascination sur le genre humain depuis le fond des âges. La relation entre le visible et l’invisible, entre le réel et l’imaginaire, entre l’intelligible et le sensible, en un mot entre le sujet et son reflet, n’a jamais cessé de tourmenter les esprits. Réflexion, réflexivité, illusion, autant de paradoxes qui confèrent au miroir sa part d’ambiguïté et de mystère. Ce miroir schizophrène dont l’autre face ne cesse d’alimenter l’intrigue.

Ainsi le thème de la « femme au miroir » a-t-il nourri l’inspiration de bien des artistes et des écrivains de toutes les époques. Plus que tout autre peut-être, – allant jusqu’à devenir lui-même parfois son propre sujet, posant au fond du miroir – le peintre, observateur discret et sensible, a regardé la femme se regardant, fascinée par son propre reflet, vaniteuse narcissique ou naïve jouant avec son image, la questionnant sans cesse.

De ce formidable intérêt pour la psyché les chefs-d’œuvre du genre abondent, que nous prenons toujours plaisir à regarder… pour y trouver peut-être une réponse que notre miroir lui-même ne nous a pas encore donnée.

Deux galeries :

– Femmes au miroir

– Le peintre à son miroir : l’autoportrait

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Femmes au miroir :

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Le peintre à son miroir : l’autoportrait

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