Brumes et brouillards / 2 – Vapeurs d’ivoire

Brouillards, montez ! versez vos cendres monotones
Avec de longs haillons de brume dans les cieux
Que noiera le marais livide des automnes,
Et bâtissez un grand plafond silencieux !

Extrait de « L’Azur », de Stéphane Mallarmé

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Un pas, puis un autre. Doucement, prudemment, nous pénétrons le brouillard qui ne nous laisse apercevoir que les premières feuilles rousses qui jonchent le chemin.

Où conduit-il ce mince bout de ruban disparu aussitôt vu ? Quand tourne-t-il ? Et quelle est cette ombre inquiétante qui flotte dans la pâleur humide ?

Ne demandons plus rien à nos yeux impuissants et leurrés ! Laissons nos oreilles devenir nos guides. Suivons à son rythme balancé l’andante « debussyesque » de cette première des quatre pièces de la composition pour piano de Janacek, et laissons-nous léviter  » Dans les brumes « .  La jeune pianiste Sarah Lavaud connaît parfaitement les détours du chemin que traça, un jour de 1912, un grand compositeur tchèque.

HD disponible (Roue dentelée en bas à droite de l’écran après lancement de la vidéo)

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Lorsque nous atteindrons le banc de bois luisant qui se repose en nous attendant sous le grand tilleul argenté que rien n’annonce encore, et pourtant si proche, nous ferons une halte.  Là, nous entendrons couler délicatement d’entre les feuilles serrées les perles de brume. Marian Mc Partland harmonisera le blues de leur cascade arpégée depuis l’ivoire de son clavier jazzy  :   » In a mist  »  (Dans un brouillard).  Claude Debussy la surveillera sûrement du coin de l’oreille…

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Et bien sûr, nous ne terminerons pas cette petite expédition pianistique au milieu des peuplades d’ombres étranges qui hantent les brumes, sans rendre visite au Maître de l’impression, de la couleur et du timbre. Pourrions-nous ne pas rendre hommage à celui qui guida nos guides ? Nous nous glisserons donc voluptueusement dans les fluidités déformantes des mouvements ambigus de sa musique.

Cœurs émus, nous traverserons avec Maurizio Pollini les arcanes sonores des  » Brouillards «   de Claude Debussy.

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La nuit 11 – Noctuelles

« Les noctuelles des hangars partent, d’un vol gauche, cravater d’autres poutres. »
Léon-Paul Fargue

Hayami Gyoshu - Danse des flammes 1925

Hayami Gyoshu – Danse des flammes 1925

C’est ce vers de son ami, le poète Léon-Paul Fargue qui inspire à Maurice Ravel la première pièce,  » Noctuelles « , de son recueil impressionniste  » Miroirs « . Chacune des cinq pièces qui le composent sont en effet autant de miroirs tendus par le génial musicien à ses amis « Apaches » *, pour qu’ils se reconnaissent dans le portrait musical qu’il brosse de chacun d’eux.  Portraits tout en reflets et suggestions, signant l’entrée de Ravel dans l’univers de « l’impressionnisme «   que beaucoup ont voulu et veulent encore limiter au seul domaine de la peinture.

* Cercle amical d’artistes parisiens, chacun exerçant un art différent (peintre,chef d’orchestre, compositeur, poète…)  

Lui-même, dans  » Esquisse autobiographique «  en 1928, s’exprimera ainsi sur cette question :

« Les Miroirs forment un recueil de pièces pour le piano qui marquent dans mon évolution harmonique un changement assez considérable pour avoir décontenancé les musiciens les plus accoutumés jusqu’alors à ma manière. […] Le titre des Miroirs a autorisé mes critiques à compter ce recueil parmi les ouvrages qui participent du mouvement dit impressionniste. Je n’y contredis point, si l’on entend parler par analogie. Analogie assez fugitive d’ailleurs, puisque l’impressionnisme ne semble avoir aucun sens précis en dehors de la peinture. Ce mot de miroir en tout état de cause ne doit pas laisser supposer chez moi la volonté d’affirmer une théorie subjectiviste de l’art. »

Dans la nuit chaude de l’été, les noctuelles fuient les ombres inquiétantes. Rassemblées autour de la flamme, elles s’adonnent à une ronde frénétique et fantasque, se précipitant, comme pour un défi téméraire, chacune à son tour, au plus près du foyer au risque de se brûler les ailes. Transe débridée, vol saccadé de ces insectes fous de la lumière, qu’imitent les escalades et désescalades rapides d’arpèges. Les rythmes et les harmonies inhabituels qu’utilise ce Ravel nouveau, maintiennent le mystère de cette ambiance nocturne, dans laquelle on se laisserait volontiers emporté, léger et translucide, sur l’aile d’un papillon de nuit.

 Le papillon de nuit : un jeune et brillant pianiste autrichien : Andreas Donat