La nuit 32 – Effet de soir

Léon Spilliaert (1881-1946) - Digue de nuit - 1908

Léon Spilliaert (1881-1946) – Digue de nuit – 1908

Effet de soir

Cette nuit, au-dessus des quais silencieux,
Plane un calme lugubre et glacial d’automne.
Nul vent. Les becs de gaz en file monotone
Luisent au fond de leur halo, comme des yeux.

Et, dans l’air ouaté de brume, nos voix sourdes
Ont le son des échos qui se meurent, tandis
Que nous allons rêveusement, tout engourdis
Dans l’horreur du soir froid plein de tristesses lourdes.

Comme un flux de métal épais, le fleuve noir
Fait sous le ciel sans lune un clapotis de vagues.
Et maintenant, empli de somnolences vagues,
Je sombre dans un grand et morne nonchaloir.

Avec le souvenir des heures paresseuses
Je sens en moi la peur des lendemains pareils,
Et mon âme voudrait boire les longs sommeils
Et l’oubli léthargique en des eaux guérisseuses.

Mes yeux vont demi-clos des becs de gaz trembleurs
Au fleuve où leur lueur fantastique s’immerge,
Et je songe en voyant fuir le long de la berge
Tous ces reflets tombés dans l’eau, comme des pleurs,

Que, dans un coin lointain des cieux mélancoliques,
Peut-être quelque Dieu des temps anciens, hanté
Par l’implacable ennui de son Éternité,
Pleure ces larmes d’or dans les eaux métalliques.

Ephraïm Mikhaël (1866-1890)

Ephraïm Mikhaël

La nuit 29 – Flocons de lune

Lune neige forêt

Nuit de plus haute lune

O l’immobile nuit sous le regard !
Tant de silence à la matière confondu,
Matière pure, en blancheur résolue,
Flocons, plus que de neige, de lueurs !

Visible enfin, le froid lui-même enchante,
Resplendissant ici tel le tissu
De ces rayons, au loin, qui perpétuent
Sur la paroi de lune leur empreinte.

Surface blanche, étale, où se rassemble
Le plus nocturne, arrachant à l’objet
Tout le détail qu’il abandonne à l’ombre,

Et quelques fonds tenaces de planète
Renforcent, parachèvent l’étendue :
Nuit de neige et de lune – et ma stupeur !

Jorge Guillén

(in Cantique – Poèmes choisis traduits par Claude Esteban – Gallimard – collection Du monde entier)

Extrait de la 4ème de couverture rédigée par Claude Esteban :

Longtemps Jorge Guillén a été le poète d’un livre unique, Cántico, dont l’édition originale – un recueil de soixante-quinze poèmes – avait paru à Madrid en 1928, et qui a trouvé son aboutissement en 1950 sous la forme d’un ouvrage comportant plus de trois cents poèmes et quelque cinq cents pages – dont on propose ici les moments majeurs. Ce livre, au terme de trente années, est demeuré conforme à la vocation d’unité que le poète espagnol s’était fixée : une «œuvre» qui ne se présente point comme une simple récollection, fatalement contingente, de fragments, mais qui, à l’instar des Fleurs du mal ou de Leaves of grass, offre au lecteur une sorte de configuration architecturale où le développement successif aille de pair avec une croissance quasiment organique de l’ensemble.

Le dessein de Cantique a été défini par Guillén lui-même dans sa dédicace finale à Pedro Salinas : « Consumer la plénitude de l’être en la plénitude fidèle des paroles »

[…]

Adieu Maître Ciccolini !

Aldo Ciccolini (1925-2015)

Aldo Ciccolini (1925-2015)

Les pianos du monde entier sont en deuil, et avec eux la musique, toute la musique : Aldo Ciccolini n’est plus.

Il était l’un des derniers « très grands » pianistes encore vivants et certainement le doyen d’entre eux – il avait 89 ans. Le 1er février dernier son cœur a cessé de battre la mesure, ses mains se sont retirées à tout jamais du clavier. .

Né et bercé dans le sérail musical, en Italie, Aldo Ciccolini cumule les victoires aux divers concours de piano auxquels il participe. Après avoir été lauréat du célèbre prix Marguerite Long-Jacques Thibaud, en 1949, il commence la grande carrière internationale que l’on sait, et joue dès lors tous les répertoires sur toutes les scènes du monde, en compagnie, très souvent, des chefs les plus prestigieux. Que de superlatifs, certes, mais tellement représentatifs de la réalité et des mérites de cet immense artiste.

Très tôt, avec les œuvres de Liszt ou de Busoni il exprime une brillante technique pianistique, mais jamais le brio n’estompe l’élégance, jamais le poète ne succombe sous les assauts du virtuose. Quelle meilleure preuve que son amour profond pour la musique française – longtemps, injustement déconsidérée – toute en nuances délicates et en images poétiques, dont il a été un constant et zélé serviteur, insatiable interprète des partitions d’Alexis de Castillon, Déodat de Séverac, Massenet ou autres Saint-Saëns, Debussy, Ravel ou Satie.

Mais il n’en reste pas moins – et c’est en cela qu’il est un immense pianiste – un interprète également magistral de la musique russe, du piano espagnol et des grands compositeurs allemands de Mozart à Brahms en passant par Beethoven et Schumann.

Voici le jeune pianiste dans une pièce extraite de « 2 Lunaires » du compositeur italo-bohémien Pick-Mangiagalli, « La danse d’Olaf ». En exergue de sa partition le compositeur cite les quelques vers suivants, comme une indication pour l’interprète :

……………………………….. et c’était
Olaf, le roi des Elfes, qui dansait
Parmi le tourbillon des feu-follets.

Sous les doigts d’Aldo Ciccolini, rien ne manque : ni la légèreté des Elfes, ni la noblesse du roi, ni la fluidité de la danse et encore moins les scintillements espiègles des farfadets. Un bonheur !

Grand aussi, Aldo Ciccolini, par la qualité de son enseignement dont témoignent volontiers ceux qui ont eu la chance d’être parmi ses élèves, comme Jean-Yves Thibaudet et Nicholas Angelich, dignes héritiers du Maître. Trop discret sans doute, et dévoué à sa tâche pédagogique, ce formidable sculpteur de sons aura été quelque peu délaissé un temps par les organisateurs de concerts, souvent plus friands de nouveautés à la mode que de réelles valeurs intemporelles. Il aura, en revanche – qui s’en plaindrait aujourd’hui ? – consacré ce temps à enregistrer une abondante mémoire discographique dans laquelle l’amateur du beau piano ne manque jamais de se perdre avec délectation.

Aldo Ciccolini face à son clavier restait toujours fidèle à sa conviction profonde que l’interprète doit s’oublier jusqu’à disparaître devant l’œuvre à laquelle il se dédie totalement.

En fermant les yeux, on n’aurait aucun mal à entendre le fougueux Beethoven jouer le premier mouvement de sa sonate « Appassionata »…

Adieu Monsieur Ciccolini ! Nous continuerons évidemment de nous régaler de votre merveilleuse virtuosité autant que de la profondeur de vos méditations musicales.

Brumes et brouillards /5 – Cloche d’automne

Ernst Ferdinand Oehme - Procession dans le brouillard 1828 - Galerie Neue Mester Dresde

Ernst Ferdinand Oehme – Procession dans le brouillard 1828 – Galerie Neue Mester Dresde

Ω

La cloche dans la brume

Écoutez, écoutez, ô ma pauvre âme ! Il pleure
Tout au loin dans la brume ! Une cloche ! Des sons
Gémissent sous le noir des nocturnes frissons,
Pendant qu’une tristesse immense nous effleure.

À quoi songiez-vous donc ? à quoi pensiez-vous tant ?…
Vous qui ne priez plus, ah ! serait-ce, pauvresse,
Que vous compariez soudain votre détresse
À la cloche qui rêve aux angélus d’antan ?…

Comme elle vous geignez, funèbre et monotone,
Comme elle vous tintez dans les brouillards d’automne,
Plainte de quelque église exilée en la nuit,

Et qui regrette avec de sonores souffrances
Les fidèles quittant son enceinte qui luit,
Comme vous regrettez l’exil des Espérances

Émile Nelligan

Ω

La nuit 21 – Un arpège, une rime, une image

Sergueï Rachmaninov

Étude tableau op 33 N°8 en Sol mineur (selon la numérotation la plus courante)

[Étant données les modifications et suppressions que Rachmaninov a lui-même effectuées, les « Etudes-Tableaux »  opus 33 permettent trois modes de numérotation, tous admis. Ce qui n’aide pas vraiment à une identification facile des pièces.]

Quel que soit le système adopté, toutes les partitions des deux cahiers – Opus 33 et Opus 39 –  n’en demeurent pas moins autant de merveilles qui se voulaient initialement destinées à la pratique des techniques pianistiques et à l’étude de musicalité. A la différence de Debussy qui avait nommé chacune de ses études ou de Moussorgski dont chaque pièce des « Tableaux d’une exposition »  porte un titre, Rachmaninov a préféré laisser toute sa liberté à l’imagination de l’interprète ou de l’auditeur. Si chaque Étude se veut en effet relater une historiette, un petit conte, ou plus simplement une scène de la vie courante – ce qui justifie son complément Tableau – le compositeur se défend d’influencer les imaginations. Il ne se propose pas de rendre musicalement les impressions reçues par un tableau existant, mais de donner la matière émotionnelle de la composition d’une toile que chacun brossera à sa manière.

En ré-écoutant cette « Étude-Tableau en Sol majeur » sous les doigts de la pianiste Hanna Shybayeva – que je découvrais avec grand plaisir à cette occasion -, me sont apparues, s’élevant d’un étang tranquille que le soir s’apprête à engloutir, les frêles et sensuelles vapeurs de la nuit qui avance. Dans la simplicité du texte porté par une infinie richesse d’harmonies, et au rythme lent d’une ballade mélancolique au bord de l’eau à la fraîcheur apaisante d’une nuit d’été, un poème tentait de prendre forme au milieu des brumes légères. Ma mémoire paresseuse entrevoyait à peine une émotion lointaine qu’elle ne savait nommer.

Une bribe de vers entre deux notes… Une image… Étrangement, le nom d’un personnage de roman… Le nom de l’auteur, enfin… Bien-sûr, Robert de Montesquiou, le très aristocratique baron de Charlus auquel Marcel Proust accorde une place de premier plan dans « Sodome et Gomorrhe ».

Retrouvées les rimes enfouies entre les pages d’un rayon de bibliothèque. Alors lire. Lire à voix haute  » Hymne à la nuit « . Relire et se souvenir. Écouter. Relire en écoutant… La poésie, la musique… Le rapprochement… L’osmose.

Mon tableau de cette nuit : la fusion d’une image, d’une rime et d’un arpège !

Un instant de bonheur simple !

Hymne à la nuit

Le mystère des nuits exalte les cœurs chastes !
Ils y sentent s’ouvrir comme un embrassement
Qui, dans l’éternité de ses caresses vastes,
Comble tous les désirs, dompte chaque tourment.

Le parfum de la nuit enivre le cœur tendre !
La fleur qu’on ne voit pas a des baumes plus forts…
Tout sens est confondu : l’odorat croit entendre !
Aux inutiles yeux tous les contours sont morts.

L’opacité des nuits attire le cœur morne !
Il y sent l’appeler l’affinité du deuil ;
Et le regard se roule aux épaisseurs sans borne
Des ombres, mieux qu’aux cieux où toujours veille un œil !

Le silence des nuits panse l’âme blessée !
Des philtres sont penchés des calices émus ;
Et vers les abandons de l’amour délaissée
D’invisibles baisers lentement se sont mus.

Pleurez dans ce repli de la nuit invitante,
Vous que la pudeur fière a voués au cil sec,
Vous que nul bras ami ne soutient et ne tente
Pour l’aveu des secrets… – pleurez ! pleurez avec

Avec l’étoile d’or que sa douceur argente,
Mais qui veut bien, là-bas, laisser ce coin obscur,
Afin que l’œil tari d’y sangloter s’enchante
Dans un pan du manteau qui le cache à l’azur !

Robert de Montesquiou  (1855-1921)

La nuit 20 – Jour et nuit

James Abbott Whistler - Nocturne en gris et or  Canal en Hollande

James Abbott Whistler – Nocturne en gris et or Canal en Hollande

Jour et nuit

Ma jeunesse a été si absolument pure :
j’ai traversé la nuit sans craindre de mourir
quand la nuit n’était rien qu’absolument la nuit,
j’ai marché dans la nuit sans douter de l’aurore
lorsque la nuit doutait de ses propres étoiles.
J’ai marché dans la nuit comme au milieu du jour :
le ciel était couvert entièrement d’étoiles,
les étoiles éclairaient autant que le soleil,
ce terrible soleil qui éclaire la nuit.
La nuit me consacrait ses heures les plus belles,
la nuit avait pour moi la beauté de l’azur,
je buvais la rosée dans la coupe des roses,
les étoiles étaient aussi jeunes que moi.
La beauté jour et nuit se tenait près de moi :
je craignais la beauté plus que ma propre mort,
je ne préférais rien à la beauté des anges.
La neige jalousait la pureté de l’âme :
la neige me devait en partie sa beauté,
la neige qui laissait sa beauté dans mon âme.

Lydie Dattas  (« Le Livre des Anges II » –  Arfuyen, 1995)

 

 

 

« Nous sommes ces nuages… »

– Eh! qu’aimes-tu donc, extraordinaire étranger?
– J’aime les nuages… les nuages qui passent… là-bas… là-bas… les merveilleux nuages!

Baudelaire ( In  » Petits poèmes en prose  » –   » I -L’étranger «  )

Ballet « Nuages » : Chorégraphe : Jiri Kylian – Musique : Claude Debussy (Nocturnes)

Les 2 danseurs canadiens : Evelyn Hart et Rex Harrington

Les nuages

Les nuages frôlent
Falaises et crêtes
Courtisent les vallées
Tracent sur plan d’azur
De brèves et blanches écritures
Détissées par le temps

Face aux montagnes
Qui surplombent nos saisons passagères
Nous sommes ces nuages
Entre gouffres et sommet.

Andrée Chedid ( » Rythmes  » )