Les eaux de mon été -3/ Pianos mouillés

Vient de paraître sur « De braises et d’ombre » :

Les eaux de mon été -3/ Pianos mouillés

« La musique de l’eau, est captée à la source même, si je puis dire au plus eau de l’eau, assurant le passage de l’onde liquide à l’onde sonore. »

Pierre Brunel

Claude Monet – Le bateau atelier – 1876

Et, depuis les hauteurs du clavier, l’eau perle, glisse, dégouline. Elle ruisselle au rythme facétieux de ses humeurs, s’amusant de sa propre fantaisie, simulant parfois gravité ou profondeur pour encore mieux surprendre. Elle joue à chatouiller le Dieu du fleuve, ainsi que le voulait Ravel.

Dans la tranquillité du soir, asservie aux extravagantes caresses des risées, la voici qui clapote et se trémousse dans les reflets polychromes de la moire dont Debussy la vêt.

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Brumes et brouillards /5 – Cloche d’automne

Ernst Ferdinand Oehme - Procession dans le brouillard 1828 - Galerie Neue Mester Dresde

Ernst Ferdinand Oehme – Procession dans le brouillard 1828 – Galerie Neue Mester Dresde

Ω

La cloche dans la brume

Écoutez, écoutez, ô ma pauvre âme ! Il pleure
Tout au loin dans la brume ! Une cloche ! Des sons
Gémissent sous le noir des nocturnes frissons,
Pendant qu’une tristesse immense nous effleure.

À quoi songiez-vous donc ? à quoi pensiez-vous tant ?…
Vous qui ne priez plus, ah ! serait-ce, pauvresse,
Que vous compariez soudain votre détresse
À la cloche qui rêve aux angélus d’antan ?…

Comme elle vous geignez, funèbre et monotone,
Comme elle vous tintez dans les brouillards d’automne,
Plainte de quelque église exilée en la nuit,

Et qui regrette avec de sonores souffrances
Les fidèles quittant son enceinte qui luit,
Comme vous regrettez l’exil des Espérances

Émile Nelligan

Ω

Brumes et brouillards / 2 – Vapeurs d’ivoire

Brouillards, montez ! versez vos cendres monotones
Avec de longs haillons de brume dans les cieux
Que noiera le marais livide des automnes,
Et bâtissez un grand plafond silencieux !

Extrait de « L’Azur », de Stéphane Mallarmé

º

Un pas, puis un autre. Doucement, prudemment, nous pénétrons le brouillard qui ne nous laisse apercevoir que les premières feuilles rousses qui jonchent le chemin.

Où conduit-il ce mince bout de ruban disparu aussitôt vu ? Quand tourne-t-il ? Et quelle est cette ombre inquiétante qui flotte dans la pâleur humide ?

Ne demandons plus rien à nos yeux impuissants et leurrés ! Laissons nos oreilles devenir nos guides. Suivons à son rythme balancé l’andante « debussyesque » de cette première des quatre pièces de la composition pour piano de Janacek, et laissons-nous léviter  » Dans les brumes « .  La jeune pianiste Sarah Lavaud connaît parfaitement les détours du chemin que traça, un jour de 1912, un grand compositeur tchèque.

HD disponible (Roue dentelée en bas à droite de l’écran après lancement de la vidéo)

º º º

Lorsque nous atteindrons le banc de bois luisant qui se repose en nous attendant sous le grand tilleul argenté que rien n’annonce encore, et pourtant si proche, nous ferons une halte.  Là, nous entendrons couler délicatement d’entre les feuilles serrées les perles de brume. Marian Mc Partland harmonisera le blues de leur cascade arpégée depuis l’ivoire de son clavier jazzy  :   » In a mist  »  (Dans un brouillard).  Claude Debussy la surveillera sûrement du coin de l’oreille…

º º º

Et bien sûr, nous ne terminerons pas cette petite expédition pianistique au milieu des peuplades d’ombres étranges qui hantent les brumes, sans rendre visite au Maître de l’impression, de la couleur et du timbre. Pourrions-nous ne pas rendre hommage à celui qui guida nos guides ? Nous nous glisserons donc voluptueusement dans les fluidités déformantes des mouvements ambigus de sa musique.

Cœurs émus, nous traverserons avec Maurizio Pollini les arcanes sonores des  » Brouillards «   de Claude Debussy.

º º º

« Nous sommes ces nuages… »

– Eh! qu’aimes-tu donc, extraordinaire étranger?
– J’aime les nuages… les nuages qui passent… là-bas… là-bas… les merveilleux nuages!

Baudelaire ( In  » Petits poèmes en prose  » –   » I -L’étranger «  )

Ballet « Nuages » : Chorégraphe : Jiri Kylian – Musique : Claude Debussy (Nocturnes)

Les 2 danseurs canadiens : Evelyn Hart et Rex Harrington

Les nuages

Les nuages frôlent
Falaises et crêtes
Courtisent les vallées
Tracent sur plan d’azur
De brèves et blanches écritures
Détissées par le temps

Face aux montagnes
Qui surplombent nos saisons passagères
Nous sommes ces nuages
Entre gouffres et sommet.

Andrée Chedid ( » Rythmes  » )


Adieu Monsieur Dutilleux

Henri Dutilleux (1916-2013)

Henri Dutilleux (1916-2013)

Il y a huit jours disparaissait le dernier grand compositeur du XXème siècle, Henri Dutilleux. La presse dans son ensemble et le monde musical ont rendu à ce maître l’hommage qu’il méritait amplement, et pour la triste circonstance les rappels biographiques indispensables à toute nécrologie ont rempli pages de journaux et écrans de blogs. Sans doute les articles étaient-ils déjà prêts ce 22 mai dernier, car c’est à 97 ans qu’Henri Dutilleux s’est éloigné à jamais de ses partitions.

Aussi était-il inutile de faire ici, en médiocre amateur, ce que de sérieux professionnels avaient déjà réalisé. On préfèrera donc, pour obtenir une biographie complète d’Henri Dutilleux, se référer aux sites suivants :

Radio France 

IRCAM (Institut de Recherche Acoustique / Musique)

C’est pour et par sa musique que je souhaite rendre ici hommage au compositeur.

Cet admirateur de Debussy et de Ravel, dont il est aussi l’héritier, a conservé, malgré sa modernité, un réel attachement à la tonalité, même si sa proximité avec Alban Berg et ses compositions ne l’a pas entraîné dans le difficile mouvement dodécaphonique viennois qui n’a pas manqué de l’impressionner. D’aucuns disent de lui qu’il est le « dernier classique parmi les modernes », juste définition et respectueux salut à sa résistance aux outrances de son siècle.

Si le dernier géant de la musique française s’est endormi pour toujours, sa musique demeure bien vivante. La production du maître n’est certes pas pléthorique – tant s’en faut – eu égard à sa longue vie, mais elle est empreinte d’une profonde liberté exprimée par une esthétique multiple, rejetant au plus loin toute vision dogmatique. Et comme pour que la spiritualité qui habite ses œuvres se voit, en plus de s’entendre, son souci du détail et son souhait de perfection se prolonge jusqu’au graphisme soigné à l’extrême de ses partitions.

Quelques extraits pour découvrir la musique d’Henri Dutilleux ou s’en délecter encore :

Une petite pièce pour piano, sous les doigts d’Anne Queffélec : « Blackbird » (Le merle noir) – Ravel est si proche!

Le quatrième mouvement, « Miroirs » (lent et extatique), de son concerto pour violoncelle « Tout un monde lointain… » que lui commanda le célèbre violoncelliste Mstislav Rostropovitch et qui le  créa à Aix en Provence en 1970. Cette œuvre, pourtant très moderne par son caractère atonal, n’a en rien éloigné les inconditionnels du classicisme et a été reçue comme un chef d’œuvre par les amateurs de musique contemporaine.

Le titre de ce concerto est tiré d’un poème des « Fleurs du mal » de Baudelaire, « La chevelure » :

« La langoureuse Asie et la brûlante Afrique,
« Tout un monde lointain, absent, presque défunt,
« Vit dans tes profondeurs, forêt aromatique !
« Comme d’autres esprits voguent sur la musique,
« Le mien, ô mon amour ! nage sur ton parfum. »

Chacun des cinq mouvements (« Enigme » – « Regard » – « Houles » – « Miroirs » – « Hymne ») porte en exergue une citation de vers empruntés à Baudelaire, dont Dutilleux disait du poète qu’il le « hantait ».

En exergue de « Miroirs », le quatrième mouvement joué ci-dessous, sont cités quelques vers de « La mort des amants » :

« Usant à l’envi leurs chaleurs dernières,
« Nos deux cœurs seront deux vastes flambeaux,
« Qui réfléchiront leurs doubles lumières
« Dans nos deux esprits, ces miroirs jumeaux. »

Marek Janowski dirige l’Orchestre de la Suisse Romande – Le violoncelliste est Xavier Phillips.

Enfin, comme un échantillon de la musique de chambre du Maître, la très belle « Sonatine pour flûte et piano » dans une interprétation – sans images – d’Emmanuel Pahud à la flûte et Eric Lesage au piano. Une conversation au phrasé à la fois délicat et brillant dans un jardin où l’on ne s’étonne pas de saluer au détour d’une haie, Claude Debussy, Maurice Ravel et même Francis Poulenc, parfois.

P.S. J’ai beaucoup écouté et ré-écouté la musique d’Henri Dutilleux cette semaine. Cette proximité particulière avec le compositeur a créé chez moi un lien « spirituel » nouveau avec sa musique, qu’aucune écoute précédente n’avait laissé supposer. Peut-être ai-je pris la mesure de l’immense part poétique de ses compositions. Chez Dutilleux, comme en écho à Verlaine, la musique est poésie et la poésie musique ; qui se plaindrait d’une aussi belle illustration de l’évidence?… Encore, en d’autres temps, m’eût-il fallu savoir ouvrir plus que les oreilles!

Si ce billet a provoqué quelque désir chez quelque lecteur de s’approcher de l’univers musical de Dutilleux, alors qu’il ou elle n’oublie pas de tendre aussi une oreille vers le concerto pour violon titré « L’arbre des songes » et dédié au grand violoniste Isaac Stern. Que l’amateur de piano s’approche du clavier pour écouter l’unique et fameuse sonate pour l’instrument, composée en 1948 et dédiée à son épouse, Geneviève Joy. Enfin, et entre autres bonheurs musicaux, que l’amoureux des voix écoute Renée Fleming (soprano) chanter « Le temps, l’horloge », œuvre composée pour elle en 2007 sur des poèmes de Jean Tardieu, Robert Desnos et Charles Baudelaire.

Henri Dutilleux : de la vraie et belle « musique française »

Sensation

Soir d'été

Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l’herbe menue :
Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue.

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien,
Mais l’amour infini me montera dans l’âme ;
Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature, heureux- comme avec une femme

Arthur Rimbaud – Sensation         Musique : Debussy – Arabesque flûte et harpe