La porte à 10 centimes

Il me revient ce matin cette petite histoire qu’on me raconta un jour d’il y a quelques années et qui réapparait soudain, sans raison précise, au détour de ma mémoire. A y regarder de plus près, elle porte en elle toutes les composantes d’un conte philosophique, c’est peut-être pour cela qu’elle ne m’a jamais vraiment quitté.

10_French_centimes_1963

Un homme d’âge mur qui avait particulièrement bien réussi dans la vie avait coutume de se produire régulièrement dans des conférences publiques ou des émissions de télévision pour raconter l’histoire de ses succès ou, autrement dit, comment il avait acquis une aussi grande fortune.

Le jeune homme bien peu argenté qu’il était jadis se précipitait un jour aux toilettes d’un café, persuadé de leur gratuité, et se retrouva devant une série de portes sombres qui toutes exigeaient pour s’ouvrir qu’on mît dans la serrure aménagée à cet effet une pièce de 10 centimes (de Franc). Il chercha autour de lui quelqu’un qui aurait bien voulu l’aider d’une pareille somme et quelqu’un lui tendit aimablement une pièce.

Il était sur le point de l’insérer quand la porte qu’il avait choisie s’ouvrit pour laisser sortir son prédécesseur qui poliment la lui tint ouverte. Il mit donc la pièce dans sa poche.

Au pied de l’escalier qui devait le ramener à la surface il avisa une machine à sous qu’il n’avait pas remarquée en arrivant – et pour cause… – et décida de tenter sa chance avec les 10 centimes qu’il venait d’économiser. Tentative heureuse : le Jackpot.

Cette somme rondelette lui permit de prétendre à un prêt pour acheter un petit commerce qui très vite devint prospère, qu’il développa jusqu’à en faire une entreprise de premier plan, national puis international, etc… etc…

Chacune de ses interventions se terminaient par son vœu de pouvoir retrouver  » ce type à qui je dois d’être devenu ce que je suis, et que je voudrais bien pouvoir récompenser. « 

Un jour, alors qu’il prononçait sa phrase finale habituelle, un homme se leva au milieu de l’assistance et lui dit :

–   » Je m’en souviens parfaitement, c’est moi qui vous ai donné la pièce de 10 centimes pour les toilettes ce jour-là ! « 

Ce à quoi il répondit du haut de l’estrade où il était perché :

–   » Mais celui que je cherche, c’est l’homme qui ce jour-là m’a tenu la porte ouverte ! « 

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A la frontière du dedans et du dehors…

… Pas totalement dedans… mais surtout pas dehors !

Antonello de Messine - Saint Jérôme

Antonello de Messine – Saint Jérôme

 

XII – 8    

Il dessinait partout des fenêtres.
Sur les murs trop hauts,
sur les murs trop bas,
sur les parois obtuses, dans les coins,
dans l’air et jusque sur les plafonds.
Il dessinait des fenêtres comme s’il dessinait des oiseaux.
Sur le sol, sur les nuits,
sur les regards tangiblement sourds,
sur les environs de la mort,
sur les tombes, les arbres.

Il dessinait des fenêtres jusque sur les portes.
Mais jamais il ne dessina une porte.
Il ne voulait ni entrer ni sortir.
Il savait que cela ne se peut.
Il voulait seulement voir : voir.

Il dessinait des fenêtres.
Partout.

Roberto Juarroz –   » Poésie verticale « 

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