Eurydice : Et si…

Hadès

Hadès

Irrépressible et trop humaine curiosité de découvrir ce que cache le secret royaume des morts, ou ardente et juvénile impatience de retrouver l’âme sœur qu’il pensait détenue à tout jamais au tréfonds des ténèbres éternelles et du silence, Orphée se retourne vers sa bienaimée à l’instant même où il va réaliser son vœu le plus cher : la ramener à la lumière.

Rompu le pacte avec Hadès. Eurydice disparait définitivement dans les brumes de l’Enfer.

Pierre Lacour père - Orphée perdant Eurydice -1805  (Bordeaux)

Pierre Lacour père – Orphée perdant Eurydice -1805 (Bordeaux)

A moins que, comme veulent nous le faire admettre quelques plumes contemporaines telles que Cocteau – rejoignant ici Offenbach – ou, plus vivement encore, la suédoise Ebba Lindqvist, Eurydice, en femme moderne désireuse de manifester son indépendance, n’ait voulu prendre seule son destin en charge et n’ait délibérément refusé de suivre Orphée, préférant demeurer ombre vouée au silence des abysses plutôt que revenir à la lumière en épouse soumise.

Qui avait dit que je voulais te suivre, Orphée ?
Pourquoi étais-tu si sûr de me chercher ici ?
De me forcer pas à pas en arrière ?

[…] Je choisis de vivre dans l’Hadès.
Ce ne fut pas le serpent qui me choisit. Ce fut moi qui choisis le serpent.
Je le vis dans la prairie entre les fleurs. Je désirai le venin.
D’abord ici, au pays des ténèbres, j’ai la force de vivre.

Ebba Lindqvist (Citations tirées du passionnant article de Julie Dekens : « Rester aux enfers : le bonheur paradoxal d’Eurydice »)

Giovanni Antonio Burrini - Orphée et Eurydice 1697

Giovanni Antonio Burrini – Orphée et Eurydice 1697

En toute hypothèse cependant, que l’on s’en tienne aux interprétations classiques du chant IV des Géorgiques de Virgile et du livre X des Métamorphoses d’Ovide, ou que l’on adopte la vision moderne du mythe recomposé qui accorde une place plus conséquente à une Eurydice devenue, hélas, féministe radicale, notre pauvre Orphée abandonné à son fantasme n’a plus désormais pour compagne et amie que sa lyre.

Avec elle, il chante sa déchirante plainte, « J’ai perdu mon Eurydice », qui, pour aussi belle qu’elle soit, ne changera plus son triste sort de veuf inconsolé. Et c’est en cela sans doute que la mort est belle, qui « seule donne à l’amour son vrai climat », comme le disait Jean Anouilh.

Michael Putz-Richard 19ème

Michael Putz-Richard 19ème

Mais ne pourrait-on pas imaginer, comme on le fit jadis avec le nez de Cléopâtre, le nouveau geste de clémence qu’Hadès eût consenti, ou la métamorphose rétrograde qu’eût subie la moderne Eurydice, si le Dieu ou l’épouse, selon l’hypothèse envisagée, avait entendu la plainte d’Orphée ainsi chantée ?

Eussions-nous dû nous en plaindre ou nous en réjouir, nul ne le sait, mais la splendeur céleste de la voix qui, assurément, aurait attendri Eurydice ou charmé Hadès une seconde fois, aurait indéniablement reformé le couple mythique.

Franco Fagioli eût-il été le Cyrano d’Orphée, la face du monde…

Le contre-ténor Franco Fagioli chante « Che faró senza Euridice » (J’ai perdu mon Eurydice), extrait de l’opéra de Gluck « Orphée et Eurydice ». Voix enregistrée au Château de Versailles le 7 novembre 2013. Il ne semble pas exister actuellement d’enregistrement de cette interprétation dans le commerce, et c’est bien regrettable.

Eurydice!…Eurydice!

– Et le poète dit qu’aux rayons des étoiles
Tu viens chercher, la nuit, les fleurs que tu cueillis ;
Et qu’il a vu sur l’eau, couchée en ses longs voiles,
La blanche Ophélia flotter, comme un grand lys.

                                                                              Arthur Rimbaud, (Recueil de Douai)

Orfeu negro

Loin de sa Thrace natale, Orphée est brésilien en 1959. Il a les traits de Breno Mello (qui s’en souvient?), Eurydice ceux de la ravissante Marpessa Dawn. Sous la lumière de Rio et de ses environs et au rythme de la musique inoubliable d’Antônio Carlos Jobim et Luiz Bonfá, les amants éternels préparent un carnaval dont on sait par avance, évidemment, le drame qu’il abrite.

Vinicius de Moraes a confié au réalisateur Marcel Camus la pièce de théâtre qu’il a écrite depuis quelques années, « Orfeu da Conceição« . Et voici « Orfeu Negro« , le film.

Le public lui réserve un accueil enthousiaste, et le monde du cinéma le distingue : Palme d’or à Cannes en 1959, Oscar du meilleur film étranger en 1960, Golden Globe du meilleur film la même année.

Au dernier acte, comme les Bacchantes de la légende, des sorcières hystériques tuent le pauvre Orphée qui s’apprête, avant la fin de l’aurore, à rendre Eurydice à sa nuit éternelle. Mais avec le soleil retrouvé, la vie recommence, le manège des amours continue de tourner, les espoirs se reforment. Le chant d’Orphée ne connait pas de fin.

Cet extrait en portugais n’est pas sous-titré, ce serait inutile d’ailleurs. Pour la petite histoire, quand le film fut projeté à Cannes, avec le succès que l’on sait, la version présentée était aussi en portugais non sous-titrée. On ne dit pas combien dans la salle comprenaient cette langue, gageons qu’ils n’étaient pas nombreux.

« J’ai perdu mon Eurydice » (Gluck – extrait opéra)

Hadès, Dieu des enfers, vient de permettre à Orphée de reprendre Eurydice. Seule condition, qu’il ne se retourne jamais pendant le voyage vers le monde des vivants, pour regarder son amour qui le suit.

Mais, à quelques pas de la fin du périple, Orphée ne résiste plus, impatient et inquiet que sa bienaimée ne continue pas de placer ses pas dans les siens, il veut la voir, il se retourne.

L’accord passé avec le maître des enfers est rompu, et Eurydice disparaît à jamais.

ORPHÉE

J’ai perdu mon Eurydice,
Rien n’égale mon malheur.
Sort cruel, quelle rigueur !
Rien n’égale mon malheur,
Je succombe à ma douleur.
Eurydice… Eurydice…
Réponds ! Quel supplice !
Réponds-moi !
C’est ton époux fidèle;
Entends ma voix qui t’appelle…