La nuit 26 – Minuit : l’heure de la contrition ?

Tel est le pouvoir sarcastique de minuit, capable d’exhorter à l’examen de conscience le poète « possédé », ce génie qui, dans d’autres vers définitifs, clamait pourtant à la « Lune de sa vie » :

« Il n’est pas une fibre en tout mon corps tremblant
« Qui ne crie : Ô mon cher Belzébuth, je t’adore ! » ¹

Mais il est long et sinueux le chemin vers la contrition. Les ténèbres qu’il traverse sont pour les « âmes désordonnées » un confortable refuge, leur ultime étape avant de fuir, sur le conseil du poète lui-même, l’infini qu’elles portent en elles ².

Toute hérésie, minuit sonné, n’est-elle pas vouée à recevoir l’absolution des ténèbres ?

1. Baudelaire – Le possédé (Les fleurs du mal)

2. Baudelaire – Femmes damnées (ibid)  [Faites votre destin, âmes désordonnées, / Et fuyez l’infini que vous portez en vous !]

Bartolemeo Passerrotti - La joyeuse compagnie (1550)

Bartolemeo Passerrotti – La joyeuse compagnie (1550)

L’examen de minuit

La pendule, sonnant minuit,
Ironiquement nous engage
À nous rappeler quel usage
Nous fîmes du jour qui s’enfuit :
– Aujourd’hui, date fatidique,
Vendredi, treize, nous avons,
Malgré tout ce que nous savons,
Mené le train d’un hérétique.

Nous avons blasphémé Jésus,
Des Dieux le plus incontestable !
Comme un parasite à la table
De quelque monstrueux Crésus,
Nous avons, pour plaire à la brute,
Digne vassale des Démons,
Insulté ce que nous aimons
Et flatté ce qui nous rebute ;

Contristé, servile bourreau,
Le faible qu’à tort on méprise ;
Salué l’énorme bêtise,
La Bêtise au front de taureau ;
Baisé la stupide Matière
Avec grande dévotion,
Et de la putréfaction
Béni la blafarde lumière.

Enfin, nous avons, pour noyer
Le vertige dans le délire,
Nous, prêtre orgueilleux de la Lyre,
Dont la gloire est de déployer
L’ivresse des choses funèbres,
Bu sans soif et mangé sans faim !…
– Vite soufflons la lampe, afin
De nous cacher dans les ténèbres !

Charles Baudelaire (Les Fleurs du mal)

Que le monde est petit quand on dialogue avec son âme !

Mappemonde

Mappemonde

Illustration musicale : Dvorak – Symphonie N° 9 – « Du nouveau monde »
– Fritz Reiner et le Chicago Symphony Orchestra –

Any where* out of the world
                      N’importe où hors du monde

Cette vie est un hôpital où chaque malade est possédé du désir de changer de lit. Celui-ci voudrait souffrir en face du poêle, et celui-là croit qu’il guérirait à côté de la fenêtre.

  Il me semble que je serais toujours bien là où je ne suis pas, et cette question de déménagement en est une que je discute sans cesse avec mon âme.

  –   » Dis-moi, mon âme, pauvre âme refroidie, que penserais-tu d’habiter Lisbonne ? Il doit y faire chaud, et tu t’y ragaillardirais comme un lézard. Cette ville est au bord de l’eau ; on dit qu’elle est bâtie en marbre, et que le peuple y a une telle haine du végétal, qu’il arrache tous les arbres. Voilà un paysage selon ton goût ; un paysage fait avec la lumière et le minéral, et le liquide pour les réfléchir ! « 

   Mon âme ne répond pas.

   –  » Puisque tu aimes tant le repos, avec le spectacle du mouvement, veux-tu venir habiter la Hollande, cette terre béatifiante ? Peut-être te divertiras-tu dans cette contrée dont tu as souvent admiré l’image dans les musées. Que penserais-tu de Rotterdam, toi qui aimes les forêts de mâts, et les navires amarrés au pied des maisons ? « 

   Mon âme reste muette.

   –  » Batavia te sourirait peut-être davantage ? Nous y trouverions d’ailleurs l’esprit de l’Europe marié à la beauté tropicale. « 

   Pas un mot. – Mon âme serait-elle morte ?

   –  » En es-tu donc venue à ce point d’engourdissement que tu ne te plaises que dans ton mal ? S’il en est ainsi, fuyons vers les pays qui sont les analogies de la Mort.

   –  » Je tiens notre affaire, pauvre âme ! Nous ferons nos malles pour Tornéo. Allons plus loin encore, à l’extrême bout de la Baltique ; encore plus loin de la vie, si c’est possible ; installons-nous au pôle. Là le soleil ne frise qu’obliquement la terre, et les lentes alternatives de la lumière et de la nuit suppriment la variété et augmentent la monotonie, cette moitié du néant. Là, nous pourrons prendre de longs bains de ténèbres, cependant que, pour nous divertir, les aurores boréales nous enverront de temps en temps leurs gerbes roses, comme des reflets d’un feu d’artifice de l’Enfer! »

 Enfin, mon âme fait explosion, et sagement elle me crie :  » N’importe où ! N’importe où ! Pourvu que ce soit hors de ce monde ! « 

Charles Baudelaire – Petits poèmes en prose – XLVIII

* C’est ainsi, avec espace, que Baudelaire a orthographié « anywhere ».

Vermeer - L'astronome

Vermeer – L’astronome

La nuit 16 – Au clair de la lune

John Atkinson Grimshaw - Battersea Bridge

John Atkinson Grimshaw – Battersea Bridge

Ο

Ο

La Lune, qui est le caprice même, regarda par la fenêtre pendant que tu dormais dans ton berceau, et se dit :  » Cette enfant me plaît.  »
Et elle descendit moelleusement son escalier de nuages et passa sans bruit à travers les vitres. Puis elle s’étendit sur toi avec la tendresse souple d’une mère, et elle déposa ses couleurs sur ta face. Tes prunelles en sont restées vertes, et tes joues extraordinairement pâles. C’est en contemplant cette visiteuse que tes yeux se sont si bizarrement agrandis ; et elle t’a si tendrement serrée à la gorge que tu en as gardé pour toujours l’envie de pleurer.
Cependant, dans l’expansion de sa joie, la Lune remplissait toute la chambre comme une atmosphère phosphorique, comme un poison lumineux ; et toute cette lumière vivante pensait et disait :  » Tu subiras éternellement l’influence de mon baiser. Tu seras belle à ma manière. Tu aimeras ce que j’aime et ce qui m’aime : l’eau, les nuages, le silence et la nuit ; la mer immense et verte ; l’eau uniforme et multiforme ; le lieu où tu ne seras pas ; l’amant que tu ne connaîtras pas ; les fleurs monstrueuses ; les parfums qui font délirer ; les chats qui se pâment sur les pianos et qui gémissent comme les femmes, d’une voix rauque et douce!
 » Et tu seras aimée de mes amants, courtisée par mes courtisans. Tu seras la reine des hommes aux yeux verts dont j’ai serré aussi la gorge dans mes caresses nocturnes ; de ceux-là qui aiment la mer, la mer immense, tumultueuse et verte, l’eau informe et multiforme, le lieu où ils ne sont pas, la femme qu’ils ne connaissent pas, les fleurs sinistres qui ressemblent aux encensoirs d’une religion inconnue, les parfums qui troublent la volonté, et les animaux sauvages et voluptueux qui sont les emblèmes de leur folie. « 

Et c’est pour cela, maudite chère enfant gâtée, que je suis maintenant couché à tes pieds, cherchant dans toute ta personne le reflet de la redoutable Divinité, de la fatidique marraine, de la nourrice empoisonneuse de tous les lunatiques.

Charles Baudelaire

( » Le spleen de Paris «  repris en 1864 sous le titre  » Petits poèmes en prose «  )

Ο

John Atkinson Grimshaw (Leeds 1836 – Leeds 1893) :

Le peintre de la Lune