La nuit 17 – Gaspard de la nuit / LE GIBET

Albert Besnard - Le pendu 1873 - Eau-forte

Albert Besnard – Le pendu 1873 – Eau-forte

LE GIBET

Que vois-je remuer autour de ce gibet ?
Faust.

 

Ah ! ce que j’entends, serait-ce la bise nocturne qui glapit, ou le pendu qui pousse un soupir sur la fourche patibulaire ?

Serait-ce quelque grillon qui chante tapi dans la mousse et le lierre stérile dont par pitié se chausse le bois ?

Serait-ce quelque mouche en chasse sonnant du cor autour de ces oreilles sourdes à la fanfare des hallali ?

Serait-ce quelque escarbot qui cueille en son vol inégal un cheveu sanglant à son crâne chauve ?

Ou bien serait-ce quelque araignée qui brode une demi-aune de mousseline pour cravate à ce col étranglé ?

C’est la cloche qui tinte aux murs d’une ville, sous l’horizon, et la carcasse d’un pendu que rougit le soleil couchant.

Aloysius Bertrand –  » Gaspard de la nuit «  (version 1920)

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La nuit 17 – Gaspard de la nuit

Aloysius Bertrand  (Ceva, Italie 1807 - Dijon 1841)

Aloysius Bertrand
(Ceva, Italie 1807 – Dijon 1841)

Que serait Aloysius Bertrand dans nos mémoires devenu sans Maurice Ravel et son génie diabolique de la musique ?

Il est vrai qu’on doit à ce poète très tôt disparu, grâce à son seul ouvrage,  » Gaspard de la nuit «  , publié après sa mort, d’avoir encouragé Baudelaire à aborder, avec le succès que l’on connait, le genre nouveau du poème en prose et plus tard d’avoir servi de source inspiratrice à André Breton et à tout le mouvement surréaliste.

Il n’est toutefois pas certain que ce prestige littéraire posthume, même augmenté de l’admiration de Mallarmé et de Max Jacob, aurait suffi à lui seul à projeter l’œuvre loin du parvis des bibliothèques et à attirer l’attention de la postérité de l’auteur vers cette poésie romantique noire, « condensée et précieuse » – selon l’expression de Mallarmé – qu’il nous offre et dont Gérard de Nerval s’était fait le chantre en son temps.

Comme il aurait été dommage, pourtant, que ces  » Fantaisies à la manière de Rembrandt et de Callot « , selon le sous-titre qu’a donné à son recueil Louis Bertrand lui-même, ne fussent pas parvenues jusqu’à nous. Car alors nous aurions été privés du charme à la fois romantique et gothique de la représentation des visions intérieures du poète sur fond de Moyen-Âge ; petits tableaux ésotériques, voire parfois diaboliques, brossés avec finesse, qui entrainent le lecteur dans les pénombres crépusculaires de l’univers magique et secret des gnomes, fées, sylphides et autres troublants alchimistes.

Nous n’aurions pas pu apprécier non plus le poids des silences et la profondeur des ombres qui s’installent entre les lignes du recueil et qui en disent souvent autant, sinon plus parfois, que les ciselures de la phrase et les joyaux du verbe. – Le pianiste Vlado Perlemuter, grand interprète de Ravel, n’avait-il pas qualifié Bertrand d’  » orfèvre des mots «  ?

Par bonheur donc,  et pour la littérature, et pour la musique, le recueil a séduit le compositeur Maurice Ravel. L’exceptionnelle qualité  de ses œuvres et sa très grande notoriété ont sans aucun doute aidé  » Gaspard de la nuit «  et son auteur à traverser le temps.

 

Gaspard couverture1

 

Maurice Ravel (1875-1937)

Et c’est peut-être par leur qualité commune d’orfèvre de l’expression artistique que Ravel – surnommé  » l’horloger suisse «  par Stravinsky – rejoint naturellement Bertrand, lorsqu’il découvre, en 1908,  » Gaspard de la nuit «   à l’occasion de la réédition du recueil au Mercure de France. Ravel qui affirmait vouloir  » dire en notes ce que le poète exprime en mots « .

Comment en effet le compositeur, grand magicien des arpèges, des glissandi et des échelles musicales n’aurait-il pas trouvé une juste résonance à son talent dans la prose poétique de Bertrand et l’univers fantastique et hallucinatoire qu’elle dépeint ? Comment aurait-il pu ne pas mettre son art consommé des rythmes et de leur subtile articulation au service de la création et de l’illustration d’une formidable émotion multiforme et polychrome dont le piano serait le vecteur ?

Maurice Ravel choisit trois poèmes dans l’œuvre de Bertrand, Ondine, Le gibet et Scarbo, pour réaliser le triptyque pianistique qui fait toujours frissonner d’effroi les pianistes les plus chevronnés, tant l’interprétation en est difficile et exigeante. Surtout Scarbo. Ravel lui-même s’était déclaré incapable de l’interpréter et en confia l’exécution au pianiste Ricardo Viñes lors de la première représentation en 1909

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I / ONDINE

C’est le mouvement le plus gracieux et le plus délicat. Il commence comme un rêve. La musique arrive d’un ailleurs inconnu nimbant aussitôt l’auditeur de la sereine quiétude d’une nuit étoilée au bord d’un lac apaisé. Voluptueuse liberté de l’eau qui s’écoule, sensualité des reflets multicolores sur le miroir liquide que déforment quelques clapots de vaguelettes, pour accompagner l’appel amoureux d’une naïade qui veut séduire cet humain sur le rivage et l’emmener au fond de son royaume subaquatique.

Tandis qu’il est confronté à la tâche délicate de maintenir continument l’atmosphère onirique du moment et la fluidité de l’ambiance aquatique du lieu, le pianiste doit laisser s’exprimer la mélodie, surimpression sonore qui traduit le discours des personnages. Épreuve difficile !  Ô combien !

Gaston Bussière - Nymphe des eaux

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II / LE GIBET

Tout ici est tristesse et désolation. Un lointain carillon lugubre sonne l’heure sombre propice aux questionnements inquiets. Tout l’art du pianiste réside dans sa capacité à garder son auditeur enveloppé dans une atmosphère d’angoissante monotonie qu’un soleil finissant traverse pour lui confirmer qu’au bout de la corde le pendu est bien mort, désormais exempt de toute émotion.

Albert Besnard - Le pendu 1873 - Eau-forte

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III / SCARBO

C’est le plus célèbre mouvement de ce triptyque, celui-là même qui glace l’échine des interprètes tant il exige d’eux une transcendante virtuosité. Musique frénétique et bizarre qui fait appel à toutes les clés de la musique ou presque, pour rendre l’effet fantasque de ce gnome farfelu qui vient hanter le rêve du dormeur. Il saute, tressaute et sursaute bizarrement, produit des bruits agaçants, disparait et réapparaît sans cesse, suggérant une multitude d’images brèves et fantasques, hallucinations fugitives, dérangeantes, cauchemardesques.

Outre la kyrielle de talents qu’il faut au pianiste pour nous faire croire qu’il est ce gnome hyperactif, coiffé d’un bonnet rouge et pointu, il lui faut encore nécessairement, pour parvenir à l’effet recherché, maîtriser l’art subtil du percussionniste, tant Ravel sollicite ici cette spécificité de l’instrument. C’est à ce prix, terriblement élevé certes, qu’à l’instar de ce nain perturbateur, il  » grandira, entre la lune et [nous], comme le clocher d’une cathédrale gothique.  » Mais pour notre plus grand plaisir !

Gnome

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À suivre : Poème d’Aloysius Bertrand et interprétation choisie du mouvement correspondant composé par Maurice Ravel :

  • La nuit 17 – Gaspard de la nuit / ONDINE
  • La nuit 17 – Gaspard de la nuit / LE GIBET
  • La nuit 17 – Gaspard de la nuit / SCARBO