La nuit 17 – Gaspard de la nuit / LE GIBET

Albert Besnard - Le pendu 1873 - Eau-forte

Albert Besnard – Le pendu 1873 – Eau-forte

LE GIBET

Que vois-je remuer autour de ce gibet ?
Faust.

 

Ah ! ce que j’entends, serait-ce la bise nocturne qui glapit, ou le pendu qui pousse un soupir sur la fourche patibulaire ?

Serait-ce quelque grillon qui chante tapi dans la mousse et le lierre stérile dont par pitié se chausse le bois ?

Serait-ce quelque mouche en chasse sonnant du cor autour de ces oreilles sourdes à la fanfare des hallali ?

Serait-ce quelque escarbot qui cueille en son vol inégal un cheveu sanglant à son crâne chauve ?

Ou bien serait-ce quelque araignée qui brode une demi-aune de mousseline pour cravate à ce col étranglé ?

C’est la cloche qui tinte aux murs d’une ville, sous l’horizon, et la carcasse d’un pendu que rougit le soleil couchant.

Aloysius Bertrand –  » Gaspard de la nuit «  (version 1920)

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La nuit : un commencement

Menaçante et mystérieuse, lieu des illusions et de l’aveuglement, noir domaine de l’inconnaissable, la nuit, insaisissable, informe, a toujours été l’engrais des inquiétudes et des angoisses des hommes.

Kandinsky - La nuit 1907

Kandinsky – La nuit 1907

Seul le poète, l’artiste, a éclairé  la nuit. En montrant les étoiles, en conversant avec les constellations, il a accompli la tâche qui lui était naturellement dévolue : ouvrir le rideau des ténèbres.

 » Quand Orphée descend vers Eurydice, l’art est la puissance par laquelle s’ouvre la nuit. La nuit, par la force de l’art, l’accueille, devient l’intimité accueillante, l’entente et l’accord de la première nuit. »  ( Maurice Blanchot – « L’espace littéraire » )

La nuit. Est-elle ce magma d’ignorance qu’il faut traverser avec Parménide ? Est-elle cette ombre pesante de la  « caverne »  à laquelle il nous faut échapper ? Ou, est-elle plutôt « principe de toute chose », « déesse »  invoquée par Orphée, « mère des Dieux et des hommes » ? Puissance salvatrice de l’âme à qui Novalis accorde sa « foi éternelle » ?

Personne ne saurait chercher ici une quelconque réponse « éclairée »  à ces questions fondamentales, et encore moins un impossible arbitrage – O combien subjectif, à supposer qu’il fût possible – entre les deux pôles de cette indispensable opposition de deux inséparables complices, l’ombre et la lumière.

 » Lumière et obscurité sont (de longue date : que l’on songe à Pascal ou à Victor Hugo…) deux métaphores de la condition ontologique, aussi bien qu’affective, intellectuelle et morale, de l’être humain. »  (Jean-Michel Maulpoix – « Éléments d’un cours sur l’œuvre poétique de Philippe Jaccottet »)

« La nuit » :

Ce sera désormais une nouvelle rubrique thématique de ce blog, « Perles d’Orphée ».

Y seront invités, avec la même simplicité et la même modestie qui les accueillent dans les autres pages, les poètes, les peintres, les musiciens ou les photographes – et ils sont innombrables – qui ont regardé la nuit pour mieux l’offrir à notre questionnement et à notre admiration.

Avec eux nous partagerons les peurs et les mystères inquiétants des ténèbres, mais aussi les merveilles dont la nuit est féconde. Effrayés au récit de leurs cauchemars, envoûtés par l’enchantement des rêves qu’ils nous raconteront, nous comprendrons leurs peines et rirons de leurs joies.

Nous lirons, plongerons au fond des images, entendrons, écouterons, regarderons encore et vers eux et en nous…

Et, rejoindrons convaincus la parole de René Char :

 » Dans la nuit se tiennent nos apprentissages  » *

*« Sur une nuit sans ornement », in Œuvres complètes, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade »