« Les lointains attirants »

Stejpan Hauser (violioncelle) – « Prayer » (Prière)

Extrait de « Jewish life » (Une vie juive) de Ernst Bloch

Prière à l’inconnu

Voilà que je me surprends à t’adresser la parole,
Mon Dieu, moi qui ne sais encore si tu existes
Et ne comprends pas la langue de tes églises chuchotantes.
Je regarde les autels, la voûte de ta maison,
Comme qui dit simplement : voilà du bois, de la pierre,
Voilà des colonnes romanes.
Il manque le nez à ce saint.
Et au-dedans comme au-dehors, il y a la détresse humaine.
Je baisse les yeux sans pouvoir m’agenouiller pendant la messe,
Comme si je laissais passer l’orage au-dessus de ma tête.
Et je ne puis m’empêcher de penser à autre chose.
Hélas ! j’aurai passé ma vie à penser à autre chose.
Cette autre chose, c’est encore moi.
C’est peut-être mon vrai moi-même.
C’est là que je me réfugie.
C’est peut-être là que tu es.
Je n’aurai jamais vécu que dans ces lointains attirants.
Le moment présent est un cadeau dont je n’ai pas su profiter.
Je n’en connais pas bien l’usage.
Je le tourne dans tous les sens,
Sans savoir faire marcher sa mécanique difficile.


Mon Dieu, je ne crois pas en toi, je voudrais te parler tout de même.
J’ai bien parlé aux étoiles, bien que je les sache sans vie,
Aux plus humbles des animaux, quand je les savais sans réponse,
Aux arbres qui, sans le vent, seraient muets comme la tombe.
Je me suis parlé à moi-même, quand je ne sais pas bien si j’existe.
Je ne sais si tu entends nos prières, à nous les hommes,
Je ne sais si tu as envie de les écouter.
Si tu as, comme nous, un cœur qui est toujours sur le qui-vive
Et des oreilles ouvertes aux nouvelles les plus différentes
Je ne sais pas si tu aimes à regarder par ici.
Pourtant je voudrais te remettre en mémoire la planète terre
Avec ses fleurs, ses cailloux, ses jardins et ses maisons
Avec tous les autres et nous qui savons bien que nous souffrons.
Je veux t’adresser sans tarder ces humbles paroles humaines
Parce qu’il faut que chacun tente à présent tout l’impossible.
Même si tu n’es qu’un souffle d’il y a des milliers d’années
Une grande vitesse acquise
Une durable mélancolie
Qui ferait tourner encore les sphères dans leur mélodie
Je voudrais, mon Dieu sans visage et peut-être sans espérance
Attirer ton attention parmi tant de ciels vagabonde
Sur les hommes qui n’ont pas de repos sur la planète.


Écoute-moi ! Cela presse. Ils vont tous se décourager
Et l’on ne va plus reconnaître les jeunes parmi les âgés
Chaque matin, ils se demandent si la tuerie va commencer.
De tous côtés, l’on prépare de bizarres distributeurs de sang de plaintes et de larmes
L’on se demande si les blés ne cachent pas déjà des fusils.
Le temps serait-il passé où tu t’occupais des hommes ?
T’appelle-t-on dans d’autres mondes, médecin en consultation,
Ne sachant où donner de la tête
Laissant mourir sa clientèle ?
Écoute-moi ! Je ne suis qu’un homme parmi tant d’autres.
L’âme se plait dans notre corps,
Ne demande pas à s’enfuir dans un éclatement de bombe.
Elle est pour nous une caresse, une secrète flatterie.
Laisse-nous respirer encore sans songer aux nouveaux poisons
Laisse-nous regarder nos enfants sans penser tout le temps à la mort.
Nous n’avons pas du tout le cœur aux batailles, aux généraux.
Laisse-nous notre va-et-vient, comme un troupeau dans ses sonnailles,
Une odeur de lait frais se mêlant à l’odeur de l’herbe grasse.


Ah ! si tu existes, mon Dieu, regarde de notre côté.
Viens te délasser parmi nous.
La terre est belle, avec ses arbres, ses fleuves et ses étangs,
Si belle, que l’on dirait que tu la regrettes un peu
Mon Dieu, ne va pas faire la sourde oreille
Et ne va pas m’en vouloir si nous sommes à tu et à toi
Si je te parle avec tant d’abrupte simplicité.
Je croirais moins qu’en tout autre en un Dieu qui terrorise.
Plus que par la foudre, tu sais t’exprimer par les brins d’herbe
Et par les jeux des enfants et par les yeux des ruisseaux.
Ce qui n’empêche pas les mers et les chaînes de montagnes.
Tu ne peux pas m’en vouloir de dire ce que je pense
De réfléchir comme je peux sur l’homme et sur son existence
Avec la franchise de la terre et des diverses saisons
Et peut-être de toi-même dont j’ignorerais les leçons
Je ne suis pas sans excuses
Veuille accepter mes pauvres ruses
Tant de choses se préparent sournoisement contre nous
Quoi que nous fassions, nous craignons d’être pris au dépourvu
Et d’être comme le taureau
Qui ne comprend pas ce qui se passe
Le mène-t-on à l’abattoir
Il ne sait où il va comme ça
Et juste avant de recevoir le coup de mort sur le front
Il se répète qu’il a faim et brouterait résolument
Mais qu’est-ce qu’ils ont ce matin avec leurs tabliers pleins de sang
A vouloir tous s’occuper de lui ?

Jules Supervielle (« La fable du monde » – 1938)

La nuit 22 – Questionnements

Barry Yanowitz - Misty night red

Barry Yanowitz – Misty night red

La ville le soir et toi

Vous êtes toutes nues dans mes bras

         la ville la nuit et toi

votre clarté illumine mon visage

         et puis le parfum de vos cheveux

A qui ce cœur qui bat

au-dessus du murmure de nos souffles palpitants

           est-ce ta voix, celle de la ville, celle de la nuit

           ou bien la mienne ?

Où finit la nuit, où commence la ville

Où finit la ville, ou commences-tu toi

                Où est ma fin, où est mon commencement ?

Nâzim Hikmet – 1959

Extrait « Il neige dans la nuit et autres poèmes, » (Poésie/Gallimard)

 

Barry Yanowitz - A rainy night in Union Square

Barry Yanowitz – A rainy night in Union Square

Les photos de Barry Yanowitz sont publiées avec l’aimable autorisation de leur auteur.

Son site : http://barryyanowitz.com

 

La nuit 17 – Gaspard de la nuit / LE GIBET

Albert Besnard - Le pendu 1873 - Eau-forte

Albert Besnard – Le pendu 1873 – Eau-forte

LE GIBET

Que vois-je remuer autour de ce gibet ?
Faust.

 

Ah ! ce que j’entends, serait-ce la bise nocturne qui glapit, ou le pendu qui pousse un soupir sur la fourche patibulaire ?

Serait-ce quelque grillon qui chante tapi dans la mousse et le lierre stérile dont par pitié se chausse le bois ?

Serait-ce quelque mouche en chasse sonnant du cor autour de ces oreilles sourdes à la fanfare des hallali ?

Serait-ce quelque escarbot qui cueille en son vol inégal un cheveu sanglant à son crâne chauve ?

Ou bien serait-ce quelque araignée qui brode une demi-aune de mousseline pour cravate à ce col étranglé ?

C’est la cloche qui tinte aux murs d’une ville, sous l’horizon, et la carcasse d’un pendu que rougit le soleil couchant.

Aloysius Bertrand –  » Gaspard de la nuit «  (version 1920)

ƒƒƒ

Les surprises du miroir

Née dans une région perdue de quelque pays d’Asie, cette petite histoire a fait, depuis le début du XXème siècle, un long voyage vers ce billet, pour nous faire sourire. Mais pas que…!

Là-bas, dans une province peu fréquentée, archaïque et pauvre, une poignée de paysans cultivent durement le riz et élèvent quelques porcs dans des fermes sommaires et isolées. Comme à chaque fois que le moment vient de vendre les animaux, Zhou part avec quelques bêtes rejoindre le marché, à la ville située à un jour et demi de marche. Alors qu’il s’apprête à s’engager sur le chemin bourbeux avec son minuscule troupeau, Yun, son épouse, lui crie : – « Et n’oublie pas de me rapporter un peigne! ». Zhou, sans se retourner, lève simplement une main fatiguée en signe d’acquiescement.

Le marché terminé, les bêtes bien vendues, Zhou estime mériter quelques verres de huangjiu et se rend à l’auberge voisine. Mais après quelques carafes de ce puissant alcool de riz, la lassitude du voyage aidant, notre paysan n’a plus les idées claires.

Juste avant de reprendre la route une pensée toutefois parvient à franchir les vapeurs qui embrument son esprit : sa femme lui avait demandé de lui rapporter quelque chose ; mais quoi? Un objet de toilette, peut-être? Il entre donc au bazar du coin et incapable de faire fonctionner sa mémoire accepte la suggestion du vendeur, il achète un miroir à main.

Yun, déçue de n’avoir pas reçu son peigne, prend malgré tout le miroir, et, alors que son mari repart aux champs, le présente face à elle. Aussitôt elle se met à sangloter. Sa mère, alertée par les hoquets de sa fille, s’approche d’elle et lui demande pourquoi ces pleurs.

– « Zhou a ramené Madame numéro 2 ! » dit-elle, catastrophée, en montrant l’objet.

– « Fais voir! » dit la mère prenant le miroir en main. Puis, l’ayant regardé attentivement, annonce : – « Ne t’inquiète donc pas, elle est bien vieille; et elle n’en a plus pour longtemps! ».

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Femme au miroir (Temple Inde du sud)

Femme au miroir (Temple Inde du sud)

Voilà, me semble-t-il, une jolie allégorie des pouvoirs du miroir, de ce « beau miroir » que, vêtue des atours de la méchante reine ou parée de la coiffe fleurie de la tendre fillette, éternellement, la féminité questionne.

Par la richesse symbolique qu’il détient, le miroir exerce sa fascination sur le genre humain depuis le fond des âges. La relation entre le visible et l’invisible, entre le réel et l’imaginaire, entre l’intelligible et le sensible, en un mot entre le sujet et son reflet, n’a jamais cessé de tourmenter les esprits. Réflexion, réflexivité, illusion, autant de paradoxes qui confèrent au miroir sa part d’ambiguïté et de mystère. Ce miroir schizophrène dont l’autre face ne cesse d’alimenter l’intrigue.

Ainsi le thème de la « femme au miroir » a-t-il nourri l’inspiration de bien des artistes et des écrivains de toutes les époques. Plus que tout autre peut-être, – allant jusqu’à devenir lui-même parfois son propre sujet, posant au fond du miroir – le peintre, observateur discret et sensible, a regardé la femme se regardant, fascinée par son propre reflet, vaniteuse narcissique ou naïve jouant avec son image, la questionnant sans cesse.

De ce formidable intérêt pour la psyché les chefs-d’œuvre du genre abondent, que nous prenons toujours plaisir à regarder… pour y trouver peut-être une réponse que notre miroir lui-même ne nous a pas encore donnée.

Deux galeries :

– Femmes au miroir

– Le peintre à son miroir : l’autoportrait

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Femmes au miroir :

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Le peintre à son miroir : l’autoportrait

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Tout a-t-il été dit?

Philippe Jaccottet

Philippe Jaccottet

Croire que « tout a été dit » et que « l’on vient trop tard » est le fait d’un esprit sans force, ou que le monde ne surprend plus assez. Peu de choses, au contraire, ont été dites comme il le fallait, car la secrète vérité du monde est fuyante, et l’on peut ne jamais cesser de la poursuivre, l’approcher quelquefois, souvent de nouveau s’en éloigner. C’est pourquoi, il ne peut y avoir de répit à nos questions, d’arrêt dans nos recherches, c’est pourquoi nous ne devrions jamais connaître la mort intérieure, celle qui survient quand nous croyons, à tort, avoir épuisé toute possibilité de surprise. Si nous cédons à ce désabusement, bien proche du désespoir, c’est que nous ne savons plus voir ni le monde en dehors de nous, ni celui que nous contenons, c’est que nous sommes inférieurs à notre tâche (…)

Quiconque s’enfonce assez loin dans sa sensibilité particulière, quiconque est assez attentif à la singularité de son expérience propre, découvre des régions nouvelles ; et il comprend aussi combien il est difficile de décrire à d’autres les pas effrayés ou enchantés qu’il y fait. »

Philippe Jaccottet