Les chants des hommes

Leurs chants sont plus beaux que les hommes,
plus lourds d’espoir,
plus tristes,
plus durables.
Plus que les hommes j’ai aimé leurs chants
J’ai pu vivre sans les hommes
jamais sans les chants ;
il m’est arrivé d’être infidèle
à ma bien aimée,
jamais au chant que j’ai chanté pour elle ;
jamais non plus les chants ne m’ont trompé.

Quel que soit leur langage
j’ai toujours compris tous les chants.

En ce monde,
de tout ce que j’ai pu boire
et manger,
de tous les pays où j’ai voyagé,
de tout ce que j’ai pu voir et entendre,
de tout ce que j’ai pu toucher et comprendre,
rien, rien
ne m’a rendu jamais aussi heureux
que les chants.
Les chants des hommes.

Nazim Hikmet - 1902-1963

Nazim Hikmet – 1902-1963

  Poème écrit le 20 septembre 1960

Nazim Hikmet (in « Il neige dans la nuit » – Poésie Gallimard)

Que le monde est petit quand on dialogue avec son âme !

Mappemonde

Mappemonde

Illustration musicale : Dvorak – Symphonie N° 9 – « Du nouveau monde »
– Fritz Reiner et le Chicago Symphony Orchestra –

Any where* out of the world
                      N’importe où hors du monde

Cette vie est un hôpital où chaque malade est possédé du désir de changer de lit. Celui-ci voudrait souffrir en face du poêle, et celui-là croit qu’il guérirait à côté de la fenêtre.

  Il me semble que je serais toujours bien là où je ne suis pas, et cette question de déménagement en est une que je discute sans cesse avec mon âme.

  –   » Dis-moi, mon âme, pauvre âme refroidie, que penserais-tu d’habiter Lisbonne ? Il doit y faire chaud, et tu t’y ragaillardirais comme un lézard. Cette ville est au bord de l’eau ; on dit qu’elle est bâtie en marbre, et que le peuple y a une telle haine du végétal, qu’il arrache tous les arbres. Voilà un paysage selon ton goût ; un paysage fait avec la lumière et le minéral, et le liquide pour les réfléchir ! « 

   Mon âme ne répond pas.

   –  » Puisque tu aimes tant le repos, avec le spectacle du mouvement, veux-tu venir habiter la Hollande, cette terre béatifiante ? Peut-être te divertiras-tu dans cette contrée dont tu as souvent admiré l’image dans les musées. Que penserais-tu de Rotterdam, toi qui aimes les forêts de mâts, et les navires amarrés au pied des maisons ? « 

   Mon âme reste muette.

   –  » Batavia te sourirait peut-être davantage ? Nous y trouverions d’ailleurs l’esprit de l’Europe marié à la beauté tropicale. « 

   Pas un mot. – Mon âme serait-elle morte ?

   –  » En es-tu donc venue à ce point d’engourdissement que tu ne te plaises que dans ton mal ? S’il en est ainsi, fuyons vers les pays qui sont les analogies de la Mort.

   –  » Je tiens notre affaire, pauvre âme ! Nous ferons nos malles pour Tornéo. Allons plus loin encore, à l’extrême bout de la Baltique ; encore plus loin de la vie, si c’est possible ; installons-nous au pôle. Là le soleil ne frise qu’obliquement la terre, et les lentes alternatives de la lumière et de la nuit suppriment la variété et augmentent la monotonie, cette moitié du néant. Là, nous pourrons prendre de longs bains de ténèbres, cependant que, pour nous divertir, les aurores boréales nous enverront de temps en temps leurs gerbes roses, comme des reflets d’un feu d’artifice de l’Enfer! »

 Enfin, mon âme fait explosion, et sagement elle me crie :  » N’importe où ! N’importe où ! Pourvu que ce soit hors de ce monde ! « 

Charles Baudelaire – Petits poèmes en prose – XLVIII

* C’est ainsi, avec espace, que Baudelaire a orthographié « anywhere ».

Vermeer - L'astronome

Vermeer – L’astronome

Effacer pour donner

 » Seule la main qui efface peut écrire la chose vraie  »  Maitre Eckhart

Quand la réalité de l’histoire prend la forme de la légende, le récit se pare du merveilleux des contes pour éclairer le symbole de l’incomparable générosité du sage.

Christiane Singer, lors d’une interview à la télévision belge, il y a quelques bonnes années, racontait cette belle anecdote dont elle fut témoin au cours d’une conférence, et qui aurait pu aussi bien trouver sa source dans un vieux livre de sagesses anciennes.

ω

On peut toujours s’arrimer solidement à son pessimisme et à sa misanthropie, s’enfermer à double tour dans le coffre hermétique de la raison d’où jamais on ne voit le Ciel, et cependant ne pas rester sourd à certaines voix qui invitent vers cet ailleurs d’où elles sont venues.

Peut-être sommes nous, comme se plaisait à le répéter Christiane Singer, des  » voyageurs des deux mondes «  ?

S’abreuver de sa lumière fait s’estomper le doute… jusqu’à le faire disparaître… presque.

ω

Interview complète réalisée en 2000 (?) par la RTBF

Un chemin vers le comprendre… ou vers le croire… ou vers les deux…

Mais à coup sûr un chemin vers l’être !


Der Leiermann (Le Joueur de Vielle)

Lamentations qui précèdent l’inéluctable fin.

Fin du jour, fin de l’hiver et de ses âpretés, fin du voyage.

Fin d’une glaciale errance sur un chemin que rien ne balise et que personne, jamais, n’a foulé en sens inverse.

« Je dois prendre une route dont nul homme encore n’est revenu. »
(Der Wegweiser / Le panneau indicateur)

Fin du cycle de 24 lieder, monologue empreint d’une poignante émotion, « Winterreise » (Le Voyage d’Hiver), composé par Franz Schubert sur des poèmes de Whilelm Müller.

Der Leiermann - Le Joueur de Vielle

Der Leiermann – Le Joueur de Vielle

Le poète et le musicien ne survécurent que très peu de temps à leur création respective. Unis, au-delà de leur complicité artistique, par cette fatale connivence, et le poète et le musicien, dans un souffle prémonitoire, posent, au moment où finit le voyage solitaire, l’essentielle question dont tous deux savent déjà la réponse :

« Wunderlicher Alter, Soll ich mit dir geh’n?  »

(Étrange vieillard, dois-je aller avec toi ?)

Après les deux bourdons venus des basses profondeurs du piano, et qui se répèteront comme un glas tout au long du lied, le voyageur, parvenu au terme de son cheminement solitaire porte son regard vers le joueur de vielle transi par ce froid venu d’un autre monde, et dont il sait déjà qu’il sera son guide ultime vers un ailleurs inconnu.

Si la mort est aussi belle…

Et si, à l’écoute de cette merveille, vos poils se dressent au point de vous faire mal, pas d’inquiétude : c’est le signe que vous êtes vivant, bien vivant!

24. Der Leiermann

Drüben hinterm Dorfe
Steht ein Leiermann
Und mit starren Fingern
Dreht er, was er kann.


Barfuß auf dem Eise
Schwankt er hin und her
Und sein kleiner Teller
Bleibt ihm immer leer.


Keiner mag ihn hören,
Keiner sieht ihn an,
Und die Hunde brummen
Um den alten Mann.


Und er läßt es gehen
Alles, wie es will,
Dreht und seine Leier
Steht ihm nimmer still.


Wunderlicher Alter,
Soll ich mit dir geh’n?
Willst zu meinen Liedern
Deine Leier dreh’n?

24. Le joueur de vielle

Là-bas, derrière le village,
il y a un joueur de vielle
Et de ses doigts gourds
il joue ce qu’il peut.


Pieds nus sur la glace,
il va chancelant çà et là
Et sa petite sébile
reste toujours vide.


Nul ne daigne l’entendre,
Nul ne le regarde
Et les chiens grondent
après le vieil homme.


Mais il laisse tout filer,
advienne que pourra,
il joue, et sa vielle
jamais ne se tait.


Étrange vieillard,
dois-je aller avec toi ?
Voudrais-tu faire tourner ta vielle
Pour mes chants ?


Traduction Gilles Pressnitzer

 

 

Lecture sur toile

Andre-Martin de Barros

Andre-Martin de Barros

Pendant que je rédigeais le billet précédent, « L’amour des livres », quelques images venaient m’interrompre par instant, et je me trouvais ainsi, mentalement, face à des liseurs ou des liseuses que des peintres célèbres avaient figés sur la toile. Oh! il ne m’apparut que quelques toiles seulement – sept ou huit, à la mesure de ma mémoire, et surtout de ma connaissance – et seules les plus connues d’entre elles s’imposaient, que j’avais déjà rencontrées lors d’une visite de musée, ou sur la page d’un livre que telle ou telle devait illustrer.

Je compris soudain – les évidences nous apparaissent toujours très tard – que la personne qui s’abandonne dans sa lecture devient de fait un parfait modèle pour le peintre. Fixé pour un temps assez long dans une attitude naturelle et confortable, immobile, insoucieux de ce qui l’entoure et partant ne « posant » pas, le lecteur (ou la lectrice) s’offre, proie innocente, au regard exacerbé de l’artiste. A lui alors tout le loisir de saisir avec précision la position d’un doigt, de capter l’expression d’un regard enfui vers un ailleurs inconnu, de caresser le galbe d’un bras ou d’une épaule qu’aucune tension ne contraint plus.

Curiosité aiguisée, j’entrepris donc un petit voyage internautique à la recherche de tableaux représentant liseurs ou lectrices, et je fus immédiatement emporté dans un insoupçonnable tourbillon d’œuvres sur le sujet. A toutes les époques et en tout lieu, la lecture a captivé le peintre. Pour la raison précédemment évoquée, parce que nous sommes culturellement enfants des religions du Livre, parce que la lecture est un acte aussi commun que fréquent dans notre vie, pour d’autres motifs que je ne saisis pas encore? Je ne sais.

Demeure le constat : le nombre des toiles représentant la lecture est considérable. Une formidable découverte! Et pour tant de naïve ignorance, pardon.

J’ai donc rempli mon panier, – il y a encore beaucoup à cueillir – pour mon plaisir égoïste de voyeur, bien sûr, mais aussi pour partager ces délices avec ceux qui me font l’amitié de leur visite. Certains offrent des chocolats… « J’ vous ai apporté »… des tableaux! (avec la voix de Brel, bien entendu).

Misogynes attention : les femmes qui lisent sont nombreuses. Sont-elles aussi dangereuses que le prétendent Laure Adler et Stefan Bollmann dans le récent ouvrage qu’ils publient? – Avec pour illustrer la page de couverture cette belle expression de rêverie saisie par Vittorio-Matteo Corcos.

Femmes qui lisent

Avant que de vous laisser embarquer dans les diaporamas qui vous attendent, permettez-moi encore un petit commentaire. Lecteur ou liseur?

Sans le formidable génie expressif du peintre, il n’est pas certain que la différence, sur la toile, s’affiche d’emblée. Cependant, dans la réalité de l’acte, pour celui qui aime lire, la nuance entre « lecteur » et « liseur » me paraît sensible . Quelqu’un disait qu’ « on ne peut être lecteur sans être liseur, et qu’on peut être liseur sans être lecteur », accordant ainsi au lecteur une aptitude à pénétrer le texte au delà des signes, à s’enrichir profondément de la relation à l’autre que tisse sa lecture ; le liseur se limitant plutôt à un déchiffrage plus superficiel, fonctionnel, du texte écrit. Ceci dit, évidemment, sans aucun jugement de valeur, pour le simple plaisir du jeu des mots.

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Seul (e) avec son livre (168 images) :

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Lire en compagnie (33 images) :

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