Notre-Dame, l’orgue et la lune… Le sommeil des sommiers

Vient de paraître sur « De braises et d’ombre » :

Notre-Dame, l’orgue et la lune…

Le sommeil des sommiers

« La langue de pierres que parle cet art nouveau [l’art gothique] est à la fois clair et sublime. Aussi, elle parle à l’âme des plus humbles comme à celle des plus cultivés. Quelle langue pathétique que le gothique de pierres ! Une langue si pathétique, en effet, que les chants d’une Orlande de Lassus ou d’un Palestrina, les œuvres d’orgue d’un Haendel ou d’un Frescobaldi, l’orchestration d’un Beethoven ou d’un Cherubini, et, ce qui est plus grand que tout cela, le simple et sévère chant grégorien, le seul vrai chant peut-être, n’ajoutent que par surcroît aux émotions que la cathédrale cause par elle-même. Malheur à ceux qui n’aiment pas l’architecture gothique, ou, du moins, plaignons-les comme des déshérités du cœur. »

J. F. Golfs – « La Filiation généalogique de toutes les Écoles gothiques. »
(Baudry, 1884) – Cité par Fulcanelli in « Le Mystère des Cathédrales »

On ne devrait jamais écouter les sonorités magnétiques des grandes orgues qu’au pied de leurs tuyaux. Aucun enregistrement, fût-il le plus abouti, ne saurait faire trembler notre corps et frissonner notre âme comme les réverbérations révérencieuses…

[…]

Et le jour reviendra sans doute où, dans le partage de la foi, pour l’amour de l’art, ou tout simplement par curiosité, nous nous retrouverons, par delà la voussure des tympans habités, réunis dans la lumière des vitraux, frissonnant sous le souffle inspiré des sommiers.

Pour l’heure, tendre nos oreilles à l’imaginaire et ouvrir notre cœur pour accueillir avec sagesse l’infortune du temps grâce aux tendres accords d’une mélodie nocturne composée par Louis Vierne en 1925 et interprétée récemment par Olivier Latry sur le Grand Orgue de Notre-Dame de Paris.

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La nuit 16 – Au clair de la lune

John Atkinson Grimshaw - Battersea Bridge

John Atkinson Grimshaw – Battersea Bridge

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La Lune, qui est le caprice même, regarda par la fenêtre pendant que tu dormais dans ton berceau, et se dit :  » Cette enfant me plaît.  »
Et elle descendit moelleusement son escalier de nuages et passa sans bruit à travers les vitres. Puis elle s’étendit sur toi avec la tendresse souple d’une mère, et elle déposa ses couleurs sur ta face. Tes prunelles en sont restées vertes, et tes joues extraordinairement pâles. C’est en contemplant cette visiteuse que tes yeux se sont si bizarrement agrandis ; et elle t’a si tendrement serrée à la gorge que tu en as gardé pour toujours l’envie de pleurer.
Cependant, dans l’expansion de sa joie, la Lune remplissait toute la chambre comme une atmosphère phosphorique, comme un poison lumineux ; et toute cette lumière vivante pensait et disait :  » Tu subiras éternellement l’influence de mon baiser. Tu seras belle à ma manière. Tu aimeras ce que j’aime et ce qui m’aime : l’eau, les nuages, le silence et la nuit ; la mer immense et verte ; l’eau uniforme et multiforme ; le lieu où tu ne seras pas ; l’amant que tu ne connaîtras pas ; les fleurs monstrueuses ; les parfums qui font délirer ; les chats qui se pâment sur les pianos et qui gémissent comme les femmes, d’une voix rauque et douce!
 » Et tu seras aimée de mes amants, courtisée par mes courtisans. Tu seras la reine des hommes aux yeux verts dont j’ai serré aussi la gorge dans mes caresses nocturnes ; de ceux-là qui aiment la mer, la mer immense, tumultueuse et verte, l’eau informe et multiforme, le lieu où ils ne sont pas, la femme qu’ils ne connaissent pas, les fleurs sinistres qui ressemblent aux encensoirs d’une religion inconnue, les parfums qui troublent la volonté, et les animaux sauvages et voluptueux qui sont les emblèmes de leur folie. « 

Et c’est pour cela, maudite chère enfant gâtée, que je suis maintenant couché à tes pieds, cherchant dans toute ta personne le reflet de la redoutable Divinité, de la fatidique marraine, de la nourrice empoisonneuse de tous les lunatiques.

Charles Baudelaire

( » Le spleen de Paris «  repris en 1864 sous le titre  » Petits poèmes en prose «  )

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John Atkinson Grimshaw (Leeds 1836 – Leeds 1893) :

Le peintre de la Lune

Eileen Joyce (1908 – 1991)

Ce nom vous est-il connu?

Si vous savez de qui je veux parler, et si vous aimez le piano, je vous imagine déjà sous le charme de ce qui vous attend.

Si vous ne la connaissez pas, ne l’avez jamais vue, et encore moins entendue, préparez-vous au délice!

Eileen Joyce : pianiste australienne du milieu du XXe siècle, dont les fins cinéphiles pourraient se souvenir. Elle était la soliste du 2ème concerto pour piano de Rachmaninof, dans ce film culte des années 40, « Brève rencontre », signé par David Lean, avec Celia Johnson et Trevor Howard. A cette époque, certains critiques musicaux avaient comparé son talent  à celui, historiquement reconnu, de Clara Schumann, épouse et grand amour de Robert Schumann, l’immense compositeur romantique.

La fillette douée devient vite une interprète internationale de tout premier plan, belle et élégante, remplissant les salles de concert du monde entier, et jouant avec les plus grands chefs de son temps. Avec l’avènement du disque, dans les années 30, elle commence par enregistrer pour elle-même, mais sans tarder les studios la sollicitent, enchantés par sa superbe technique qui lui ouvre tous les répertoires. Les producteurs de l’époque se doutaient-ils du  baume qu’il préparaient pour nos oreilles et notre cœur?

Bien évidemment, le monde pianistique d’aujourd’hui compte de merveilleux serviteurs; des interprètes d’exception, les uns (ou les unes) jouant tous les répertoires avec bonheur, d’autres, plus centrés, moins universels, mais pas moins formidables. Mais comparaison n’est pas raison. Et la raison, ici, n’est pas à sa vraie place, c’est l’émotion qui dirige.

Vous n’êtes pas un familier des récitals, vous n’êtes pas pianiste, pas même musicien? Vous n’avez qu’un goût modéré pour la musique classique? Soit! Mais de chaque côté du visage vous avez un pavillon avec un petit trou au milieu, et dans la poitrine un petit muscle qui bouge tout le temps… Voilà qui devrait suffire. Laissez les faire!

Chante piano! Chante!

D’abord, et puisque c’est le titre de l’œuvre de Franz Liszt, la légèreté! « La leggerezza »

Maintenant la poésie d’un « Clair de lune« , pas n’importe lequel, celui de Claude Debussy

Enfin, et pour ramener autour du piano ceux qui souhaiteraient une musique plus moderne, une pièce de Selim Palmgren, composeur finlandais mort au début des années 50. Eileen pouvait réellement tout interpréter.

Elle était membre d’une petite tribu de magiciens et de fées, restreinte certes, mais qui, par chance se perpétue et qui a le don de rendre la musique MUSIQUE.