A une passante

Vient de paraître sur « De braises et d’ombre » :

A une passante

¨Mirror- Portrait par Tigran-Tsitoghdzyan

Il y a comme cela des jours où la poésie nous saute à la gorge sans prévenir, sans pitié.

Que tout à coup la vie décide de nous gratifier, par surprise, sans raison, de la volupté d’un instant exquis, rare, effroyablement court, qui se résume à l’accident heureux d’une insoupçonnable et magnétique rencontre, et…

[…]

Merci, Serge, de dire mes mots ! 

Merci, Charles, de les avoir, hier, écrits !

Merci Madame, belle inconnue, d’avoir ce matin traversé mon chemin !

« Un éclair… puis la nuit ! – Fugitive beauté… »

Lire, voir, écouter la suite . . .

 

Cet amour

Cet amour
Si violent
Si fragile
Si tendre
Si désespéré
Cet amour
Beau comme le jour
Et mauvais comme le temps
Quand le temps est mauvais
Cet amour si vrai
Cet amour si beau
Si heureux
Si joyeux
Et si dérisoire
Tremblant de peur comme un enfant dans le noir
Et si sûr de lui
Comme un homme tranquille au milieu de la nuit
Cet amour qui faisait peur aux autres
Qui les faisait parler
Qui les faisait blêmir
Cet amour guetté
Parce que nous le guettions
Traqué blessé piétiné achevé nié oublié
Parce que nous l’avons traqué blessé piétiné achevé nié oublié
Cet amour tout entier
Si vivant encore
Et tout ensoleillé
C’est le tien
C’est le mien
Celui qui a été
Cette chose toujours nouvelle
Et qui n’a pas changé
Aussi vrai qu’une plante
Aussi tremblante qu’un oiseau
Aussi chaude aussi vivante que l’été
Nous pouvons tous les deux
Aller et revenir
Nous pouvons oublier
Et puis nous rendormir
Nous réveiller souffrir vieillir
Nous endormir encore
Rêver à la mort,
Nous éveiller sourire et rire
Et rajeunir
Notre amour reste là
Têtu comme une bourrique
Vivant comme le désir
Cruel comme la mémoire
Bête comme les regrets
Tendre comme le souvenir
Froid comme le marbre
Beau comme le jour
Fragile comme un enfant
Il nous regarde en souriant
Et il nous parle sans rien dire
Et moi je l’écoute en tremblant
Et je crie
Je crie pour toi
Je crie pour moi
Je te supplie
Pour toi pour moi et pour tous ceux qui s’aiment
Et qui se sont aimés
Oui je lui crie
Pour toi pour moi et pour tous les autres
Que je ne connais pas
Reste là
Là où tu es
Là où tu étais autrefois
Reste là
Ne bouge pas
Ne t’en va pas
Nous qui nous sommes aimés
Nous t’avons oublié
Toi ne nous oublie pas
Nous n’avions que toi sur la terre
Ne nous laisse pas devenir froids
Beaucoup plus loin toujours
Et n’importe où
Donne-nous signe de vie
Beaucoup plus tard au coin d’un bois
Dans la forêt de la mémoire
Surgis soudain
Tends-nous la main
Et sauve-nous.

Extrait de Jacques Prévert, Paroles, Paris, Gallimard, 1946.

Meurent les feuilles, meurent les amours, Barbara !

Prevert6

Barbara

Rappelle-toi Barbara
Il pleuvait sans cesse sur Brest ce jour-là
Et tu marchais souriante
Épanouie ravie ruisselante
Sous la pluie
Rappelle-toi Barbara
Il pleuvait sans cesse sur Brest
Et je t’ai croisée rue de Siam
Tu souriais
Et moi je souriais de même
Rappelle-toi Barbara
Toi que je ne connaissais pas
Toi qui ne me connaissais pas
Rappelle-toi
Rappelle-toi quand même ce jour-là
N’oublie pas
Un homme sous un porche s’abritait
Et il a crié ton nom
Barbara
Et tu as couru vers lui sous la pluie
Ruisselante ravie épanouie
Et tu t’es jetée dans ses bras
Rappelle-toi cela Barbara
Et ne m’en veux pas si je te tutoie
Je dis tu à tous ceux que j’aime
Même si je ne les ai vus qu’une seule fois
Je dis tu à tous ceux qui s’aiment
Même si je ne les connais pas
Rappelle-toi Barbara
N’oublie pas
Cette pluie sage et heureuse
Sur ton visage heureux
Sur cette ville heureuse
Cette pluie sur la mer
Sur l’arsenal
Sur le bateau d’Ouessant
Oh Barbara
Quelle connerie la guerre
Qu’es-tu devenue maintenant
Sous cette pluie de fer
De feu d’acier de sang
Et celui qui te serrait dans ses bras
Amoureusement
Est-il mort disparu ou bien encore vivant
Oh Barbara
Il pleut sans cesse sur Brest
Comme il pleuvait avant
Mais ce n’est plus pareil et tout est abimé
C’est une pluie de deuil terrible et désolée
Ce n’est même plus l’orage
De fer d’acier de sang
Tout simplement des nuages
Qui crèvent comme des chiens
Des chiens qui disparaissent
Au fil de l’eau sur Brest
Et vont pourrir au loin
Au loin très loin de Brest
Dont il ne reste rien.

Jacques Prévert

Δ

Les feuilles mortes

Oh ! je voudrais tant que tu te souviennes
Des jours heureux où nous étions amis.
En ce temps-là la vie était plus belle,
Et le soleil plus brûlant qu’aujourd’hui.
Les feuilles mortes se ramassent à la pelle.
Tu vois, je n’ai pas oublié…
Les feuilles mortes se ramassent à la pelle,
Les souvenirs et les regrets aussi
Et le vent du nord les emporte
Dans la nuit froide de l’oubli.
Tu vois, je n’ai pas oublié
La chanson que tu me chantais.

C’est une chanson qui nous ressemble.
Toi, tu m’aimais et je t’aimais
Nous vivions tous les deux ensemble,
Toi qui m’aimais, moi qui t’aimais.
Mais la vie sépare ceux qui s’aiment,
Tout doucement, sans faire de bruit
Et la mer efface sur le sable
Les pas des amants désunis.

Jacques Prévert

Δ


L’exilé

Si vous prenez, à la sortie du hameau de La Louvière,
Le sentier qui rejoint la lisière, passe à fleur de forêt,
Puis s’enfonce à la rencontre des chants d’oiseaux,
Si vous le suivez jusqu’aux premières pentes de la dent des Corbières
Vous apercevrez, sans doute, à la naissance du coteau
Une grotte. C’est là que vit celui qu’ils appellent le fou
Et que j’appelle moi : L’exilé.

Il est des hommes déracinés de leur pays
Et qui essaient de passer vaille que vaille
Sur une autre terre que celle de leurs ancêtres et de leurs amours.
Il en est d’autres, tel celui-ci,
Que l’on a comme arraché au siècle où ils auraient dû vivre
Et qui essaient de survivre dans une époque qui ne leur convient pas,
Où ils étouffent, dont ils ont mal.

Il ne vivait pas comme les autres,
Il ne pensait pas comme les autres,
Le naufragé du temps passé,
L’étranger volontaire, l’exilé.

Il se sentait comme asphyxié par les courses des autres
Course à l’argent, course à la réussite, course aux honneurs.
Lui, c’était singulier, détestait le pluriel.
Il n’avait que le sens de l’honneur.
Mais en nos temps supersoniques
C’est un sens interdit.
Mal dans son âme sous la dictature de la quantité,
Il rêvait, comme un enfant, que revînt le règne de la qualité.

Il ne comprenait pas qu’on traite ceux qui donnent… de pigeons,
Ceux qui rêvent… de naïfs,
Ceux qui aiment… d’esclaves.
A vrai dire il ne comprenait rien à pas grand-chose,
A part que l’essentiel de la vie est certainement bien plus simple
Et bien plus beau
Que dans le cri des corbeaux et le hurlement des loups.
Alors il demeurait là, dans sa grotte,
L’exilé,
Les pieds dans le vingtième siècle
Et la tête et le cœur ailleurs,
Très loin!

Il ne vivait pas comme les autres,
Il ne pensait pas comme les autres,
Le naufragé du temps passé,
L’étranger volontaire, l’exilé.

                                        Claude Lemesle (pour S. Reggiani)

Ecusson musical : Egschiglen – Chant guttural mongol

Dans ses yeux

Elle avait dans ses yeux d’enfant
Autant d’Avril que de Décembre
Autant de flamme que de cendre
Autant d’hiver que de printemps

Elle avait dans ses yeux changeants
Autant de soleil que de neige
Autant d’Islam que de Norvège
Autant d’Orient que d’Occident
Autant d’Orient que d’Occident

Elle avait dans son rire clair
Autant de joie que de tristesse,
Autant d’espoir que de détresse
Autant d’étoile que d’éclair

Elle avait dans ses yeux vraiment
Autant de chaleur que de glace
Autant de vide que d’espace
Autant d’espace que de temps

[Elle est venue des bords du Doubs
Enflammer mon cœur d’amadou
Elle a changé dans ma maison
Le cours indolent des saisons]

J’ai vécu dans ses yeux d’enfant
Autant de Juin que de Septembre,
Autant de roux que de bleu tendre
Autant d’Automne que d’Été

J’ai vécu dans ses yeux changeants
Un compromis de diable et d’ange
Dans un voluptueux mélange
De mensonge et de vérité
De mensonge et de vérité

Je suis né pour croire aux miracles
Et je cherche ma part de Dieu
De Tabernacle en Tabernacle
Quand parfois le miracle a lieu

J’ai trouvé dans ses yeux d’enfant
Autant d’extase que d’ivresse
Autant d’amour que de tendresse
Autant de joie que de tourment

                                                                   Jean Drejac pour Serge Reggiani

Écusson musical : Bacchianas brasilieras N°5 – Villa-Lobos