Lettre d’une Demoiselle à sa maman…

Pierre Carrier Belleuse - Danseuse écrivant - 1890

Pierre Carrier Belleuse – Danseuse écrivant – 1890

A vous voir le nez en l’air, charmante ballerine, on vous devine bien perplexe devant votre page blanche. Comme on vous comprend, mignonne : pas toujours tâche facile de se confier à sa maman.

Pourquoi, déjà, ne pas tout simplement commencer par  » Ah vous dirai-je Maman / Ce qui cause mon tourment… »  ? C’est assez classique. La suite viendra sans peine… Inspirée que vous serez peut-être par ces petites suggestions que je vous propose avec plaisir, comme autant de variations :

  • Évidemment je ne vous ferai pas l’offense de vous suggérer cette fraiche version enfantine qui prétend depuis toujours que les  » bonbons valent mieux que la raison «  ; vous avez passé – qui s’en plaindrait ? –  l’âge des bonbons, n’est-ce pas ?… et sans doute estimez-vous que le temps n’est pas venu de vous charger des chaînes de la raison  :

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  • Vous pourriez suivre l’exemple de Sumi Jo, dont la voix de soprano est un régal permanent et  lire votre billet à maman, dans le texte que Adolphe Adam, en 1849 avait composé pour Coraline, l’héroïne de son opéra  » Le toréador ou l’accord parfait «  , à partir du thème d’une musiquette de 1761 « Ah vous dirai-je maman  » ; ce thème, assurément, qui inspira au  jeune Mozart, quelques années après sa première publication, ses 12 célèbres variations. Et puis, si certaines phrases vous font défaut… faites donc quelques vocalises, c’est si simple :

Ah ! vous dirai-je, maman,
Ce qui cause mon tourment ?
Depuis que j’ai vu Clitandre,
Me regarder d’un air tendre ;
Mon cœur dit à chaque instant :
« Peut-on vivre sans amant ? »

[ … ]

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  • Et  d’ailleurs, pourquoi pas vos confidences sans un mot, juste avec des notes gracieusement frappées sur un pianoforte, dans la plus pure interprétation du divin Wolfgang  ? Après tout, nous ne sommes plus au siècle des Lumières, n’est-ce pas ?  – Qu’on le regrette ou qu’en s’en loue ! Vous enverrez une vidéo.  Steven Lubin, lui, a fait ce choix !  Il y a pire modèle… :

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  • A moins que vos préférences n’aillent au piano moderne, pour des confidences à la manière virtuose de Fazil Say :

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  • Enfin, si vous tenez absolument aux mots – la langue est si belle, je l’admets – écrivez sous la dictée de Colette Renard. Tout y est dit, si délicieusement… Mais vraiment, TOUT ! Hum…! Votre maman se fera une joie de recevoir de vos nouvelles…  Pour la ménager un peu, n’envoyez pas les images…

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Et ne manquez pas, je vous prie, de présenter mes respectueuses salutations à Madame votre mère dont je pressens l’inquiétude…

A une muse folle

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A une muse folle

Théodore de Banville – Janvier 1842.

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Allons, insoucieuse, ô ma folle compagne,
Voici que l’hiver sombre attriste la campagne,
Rentrons fouler tous deux les splendides coussins ;
C’est le moment de voir le feu briller dans l’âtre ;
La bise vient ; j’ai peur de son baiser bleuâtre
Pour la peau blanche de tes seins.

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Allons chercher tous deux la caresse frileuse.
Notre lit est couvert d’une étoffe moelleuse ;
Enroule ma pensée à tes muscles nerveux ;
Ma chère âme ! trésor de la race d’Hélène,
Verse autour de mon corps l’ambre de ton haleine
Et le manteau de tes cheveux.

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Que me fait cette glace aux brillantes arêtes,
Cette neige éternelle utile à maints poètes
Et ce vieil ouragan au blasphème hagard ?
Moi, j’aurai l’ouragan dans l’onde où tu te joues,
La glace dans ton cœur, la neige sur tes joues,
Et l’arc-en-ciel dans ton regard.

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Il faudrait n’avoir pas de bonnes chambres closes,
Pour chercher en janvier des strophes et des roses.
Les vers en ce temps-là sont de méchants fardeaux.
Si nous ne trouvons plus les roses que tu sèmes,
Au lieu d’user nos voix à chanter des poèmes,
Nous en ferons sous les rideaux.

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Tandis que la Naïade interrompt son murmure
Et que ses tristes flots lui prêtent pour armure
Leurs glaçons transparents faits de cristal ouvré,
Échevelés tous deux sur la couche défaite,
Nous puiserons les vins, pleurs du soleil en fête,
Dans un grand cratère doré.

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À nous les arbres morts luttant avec la flamme,
Les tapis variés qui réjouissent l’âme,
Et les divans, profonds à nous anéantir !
Nous nous préserverons de toute rude atteinte
Sous des voiles épais de pourpre trois fois teinte
Que signerait l’ancienne Tyr.

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À nous les lambris d’or illuminant les salles,
À nous les contes bleus des nuits orientales,
Caprices pailletés que l’on brode en fumant,
Et le loisir sans fin des molles cigarettes
Que le feu caressant pare de collerettes
Où brille un rouge diamant !

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Ainsi pour de longs jours suspendons notre lyre ;
Aimons-nous ; oublions que nous avons su lire !
Que le vieux goût romain préside à nos repas !
Apprenons à nous deux comme il est bon de vivre,
Faisons nos plus doux chants et notre plus beau livre,
Le livre que l’on n’écrit pas.

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Tressaille mollement sous la main qui te flatte.
Quand le tendre lilas, le vert et l’écarlate,
L’azur délicieux, l’ivoire aux fiers dédains,
Le jaune fleur de soufre aimé de Véronèse
Et le rose du feu qui rougit la fournaise
Éclateront sur les jardins.

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 Nous irons découvrir aussi notre Amérique !
L’Eldorado rêvé, le pays chimérique
Où l’Ondine aux yeux bleus sort du lac en songeant,
Où pour Titania la perle noire abonde,
Où près d’Hérodiade avec la fée Habonde
Chasse Diane au front d’argent !

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Mais pour l’heure qu’il est, sur nos vitres gothiques
Brillent des fleurs de givre et des lys fantastiques ;
Tu soupires des mots qui ne sont pas des chants,
Et tes beaux seins polis, plus blancs que deux étoiles,
Ont l’air, à la façon dont ils tordent leurs voiles,
De vouloir s’en aller aux champs.

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Donc, fais la révérence au lecteur qui savoure
Peut-être avec plaisir, mais non pas sans bravoure,
Tes délires de Muse et mes rêves de fou,
Et, comme en te courbant dans un adieu suprême,
Jette-lui, si tu veux, pour ton meilleur poème,
Tes bras de femme autour du cou !

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