L’œil : un conte africain

Ce matin-là, le pauvre Woula, désespéré par l’impitoyable avarice de son lopin de terre, se résigna à abandonner son misérable séjour. De tous les paysans des alentours, il était sans aucun doute le plus défavorisé et partant le plus malheureux. Il prit donc la route, la tête basse, le pas traînant mais résigné, vers les rives du fleuve qui, peut-être, montrerait à son égard un peu plus de générosité, lui offrant quelques poissons pour apaiser la faim qui le tenaillait depuis plusieurs jours.

Des milliers de pas plus loin, à la lumière émoussée du jour finissant, les cris d’oiseaux divers retentissaient plus nombreux et plus sonores et la brise qui balayait le chemin sentait bon le large ; Woula avait compris qu’il atteignait enfin son but ; l’aspect labyrinthique que conféraient au paysage les tannes, ces petits îlots de terre sèche et salée posés ici et là au milieu des eaux basses, confirmait sa conviction.

Casamance SénégalTout à l’espérance nouvelle qu’alimentaient ses sens, Woula n’avait pas remarqué l’homme immense et filiforme qui s’était approché de lui pendant qu’il contemplait les bords du fleuve. La peau aussi noire que la sienne, drapé dans un boubou dont la blancheur immaculée renforçait le contraste que faisaient les amulettes multicolores suspendues au bout des sautoirs enroulés autour de son interminable cou, l’homme, immobile, regardait fixement Woula. Le large sourire d’émail qui fendait son visage faisait écho à la bienveillance qu’exprimait ses grands yeux brillants, et cette attitude amicale suffit à éviter que la surprise de Woula ne virât à la crainte.

Masque Sénégal

L’homme se présenta :

– Mon nom est Mbakhané. Tu ne me connais pas, mais moi je sais qui tu es, et je sais tes malheurs. Rog (Dieu) m’a confié d’immenses pouvoirs. Grâce à eux je peux réaliser ton vœu le plus cher. Et j’y suis disposé.

– Oh ! Merci ! Merci Maître ! Je sais ce que je veux… Je le sais, sans hésiter…

– Pas d’emballement ami ! Réfléchis tranquillement. Tu as deux jours pour cela. Mais sache bien que je donnerai à ton voisin le double de ce que je te donnerai, quel que soit ton souhait. Tiens, garde cette petite amulette de tissu pour t’aider à te concentrer dans tes réflexions, tu me la rendras dans deux jours, ici même, à l’heure où le soleil rougeoie avant de plonger dans la mangrove. Alors tu exprimeras ton souhait et je l’exaucerai. A plus tard !

Depuis le départ de Mbakhané, Woula ne prêtait plus aucune attention à son estomac vide, et encore moins à ces rêves de poissons qui attendaient là, tout près, dans les eaux voisines ; rien ne comptait plus que le vœu qu’il exprimerait bientôt. Il tripotait nerveusement l’amulette, la faisant sans cesse passer d’une main dans l’autre, et il pensait :

– Une caisse d’or ! Oui, une caisse d’or. Oh mais mon voisin en aura deux… Non ! Pas question !

– Une belle maison !… Et mon voisin en aura deux qu’il pourra réunir et ainsi être propriétaire d’un petit palais… Non ! Non !

Aucun des vœux qu’il formulait ne retenait son approbation, trop favorables qu’ils étaient, systématiquement, aux intérêts de son voisin. Quel souhait pourrait-il donc bien exprimer qui ne le désavantagerait pas, lui, Woula, par rapport à ce voisin peu sympathique, et qui l’avantagerait même, plutôt ?

Les deux jours étaient écoulés. Le moment de se rendre au rendez-vous de Mbakhané approchait, et toujours aucune décision. Il décida de terminer sa réflexion en marchant. Il se mit donc en chemin, tout en égrenant la longue liste de ses hypothèses.

Quand il arriva au lieu convenu, il trouva son bienfaiteur assis au pied d’un étroit palétuvier. Le temps de partager un salut et celui-ci lui demanda d’abord de lui restituer l’amulette. Puis il enchaîna :

– Alors, Woula, as tu choisi ton vœu ?

– Oh oui ! répondit le malheureux enfin déterminé, je veux que tu me crèves un œil !

L’autoroute pour Tahiti

 » Il faut choisir d’aimer les femmes ou de les connaître.  » (Chamfort)

Brassaï ~ Colonne Morris - Paris, 1934

Brassaï ~ Colonne Morris – Paris, 1934

Paris commençait à allumer ses premières lumières ce dimanche soir d’automne, et envoyait ainsi à l’incessante pluie qui noyait la Seine depuis midi, un impératif signal de fin. Victor allait enfin pouvoir aérer sa machine à questions qui, toute la journée, l’avait transformé en lion dans sa cage. Faire quelques pas dans la fraîcheur du soir entre les reflets arc-en-ciel des pavés mouillés lui permettrait sans doute de trouver une explication aux étranges comportements de Katia. Il l’aime tant Katia…

Ils n’étaient pas bien nombreux les candidats à la promenade ce soir : en une vingtaine de minutes Victor n’avait croisé qu’un couple marchant serré au pas cadencé. Sa respiration trouvait maintenant un tempo plus calme et quelques idées positives osaient revigorer ses espérances. Ragaillardi, il shoota généreusement dans une boîte de soda, vide, abandonnée sur les pavés par l’incivilité trop habituelle d’un contemporain. Le bruit rugueux de la ferraille frottant le sol lui rappela qu’il aurait été tout de même mieux de la ramasser et de la mettre dans la poubelle qui à quelques centimètres seulement lui faisait de l’œil. Il en était encore temps.

Laszlo Moholy-Nagy - Autoportrait de profil-1922

Laszlo Moholy-Nagy – Autoportrait de profil-1922

À peine la cannette eut-elle touché le fond de la poubelle qu’une petite déflagration sèche claqua au milieu d’un nuage de fumée blanche jaillissant à la face stupéfaite de Victor. Le pas d’esquive qu’il avait spontanément esquissé, par réflexe, n’eut pas le temps de lui restituer complètement son équilibre. Déjà une voix de basse se mit à le haranguer d’un ton sec, partagé entre autorité et agacement. Elle sortait de la bouche parfaitement dessinée d’un petit homme chauve et replet en pantalon rouge froissé et t-shirt vert, et la fine moustache qui la surmontait comme un surlignage clownesque conférait étrangement à ce visage imberbe une touche de douceur espiègle plutôt inattendue :

Bon, écoute-moi bien ! Hors de question qu’on y passe des heures ! J’suis ton bon génie. Je poireaute recroquevillé dans cette cannette de merde depuis un temps infini. Tu as fait ta B.A., tu l’as ramassée et jetée, parfait. Ça te vaut ma présence et mes services. Alors on va pas se la jouer classique, genre  » Aladin et la lampe merveilleuse «  du style  « tu fais trois vœux de conte de fée, j’te les réalise, t’épouses la princesse, tout le monde est content… etc. » Pas le temps ! Tu choisis un vœu, un seul et basta ! J’opère, j’te l’exauce et j’me casse. OK ?

Surpris, décontenancé, se demandant si il délirait ou si il était entré éveillé dans un rêve fou, Victor s’ébroua, comme un chien sortant de l’eau, et constatant que son génie en habit de sémaphore était toujours là, le regard impatient rivé sur lui, il finit par lui faire cette réponse dont la craintive timidité ne parvint pas à étouffer l’enthousiasme juvénile qui l’inspirait :

Ah, oui, bien sûr, j’aimerais tellement aller à Tahiti, me baigner dans le lagon, manger des langoustes à tous les repas, admirer les danseuses dans le soleil, retrouver la trace de Gauguin… Mais j’ai un problème de taille : j’ai très peur de l’avion et je ne supporte pas le bateau qui me rend malade dès la première minute au port. Alors, puisque vous avez tout pouvoir et que vous voulez bien le mettre à ma disposition pour une fois, faites-moi donc une route jusque là-bas. Je pourrais ainsi voyager de Paris à Papeete en voiture. Et mon vœu sera réalisé.

Le génie haussa d’abord les épaules, puis le ton. Il lança :

Mais, mon ami, t’es complètement barge ! Tu imagines une route jusqu’à Tahiti ? Tu vois le chantier ? Les engins, les terrassiers, les ponts, le bitume, les kilomètres et tout le toutim. Mais je suis tombé sur un maboul ! Comme d’habitude, les dingues c’est pour ma pomme !…  Allez, trouve-toi un autre vœu et qu’on en finisse !

Alors Victor, rattrapé par les questionnements de sa journée, la voix tremblante, confidente, tout juste audible  :

Vous savez, j’atteins bientôt la cinquantaine et j’ai bien vécu, certes ; j’ai fait d’aimables rencontres, beaucoup ; j’ai failli me marier deux fois. Mais je dois avouer que je n’ai jamais réussi à comprendre les femmes. Si vous pouviez m’y aider… ?

Ce à quoi, le génie soudain décidé, sans même s’octroyer une seconde de réflexion supplémentaire, répondit avec ardeur :

L’autoroute pour Tahiti !… Quatre ou six voies ?

Paul Gauguin, Fatata te Miti (Près de la mer), 1892 -National Gallery of Art, Washington

Paul Gauguin – Fatata te Miti (Près de la mer) – 1892 – National Gallery of Art – Washington

La nuit 7 – Le vœu des amants

La nuit

Nuit sainte, les amants ne vous ont pas connue
Autant que les époux. C’est le mystique espoir
De ceux qui tristement s’aiment de l’aube au soir,
D’être ensemble enlacés sous votre sombre nue.

Comme un plus ténébreux et profond sacrement,
Ils convoitent cette heure interdite et secrète
Où l’animale ardeur s’avive et puis s’arrête
Dans un universel et long apaisement.

C’est le vœu le plus pur de ces pauvres complices
Dont la tendre unité ne doit pas s’avouer,
De surprendre parfois votre austère justice,
Et d’endormir parmi votre ombre protectrice
Leur amour somptueux, humble et désapprouvé…

Anna de Noailles  (Recueil : « Les forces éternelles » – 1920)

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