Pour Madeleine

Pour Madeleine

qui ne lira pas ce billet,

qui n’écoutera pas ces splendides voix,

qui n’est pas gaie,

qui ne vit pas,

et dont je voudrais tant, une seule fois au moins, entendre les tripes gueuler les titres de ces deux airs célèbres :

« Glitter and be gay! » (Que ça brille et sois gaie!)

« Je veux vivre…! »

Pour Madeleine

à qui je souhaite fraternellement d’entrevoir – rêve désespéré –  un instant seulement le chemin vers son « inaccessible étoile ».

ψ

 

Glitter and be gay! (Leonard Bernstein – Candide)

C’est un extrait de l’opérette de Léonard Bernstein, Candide, très inspirée du conte éponyme de Voltaire qui exprimait à travers lui, après le tremblement de terre de Lisbonne en 1755, son puissant refus de l’optimisme outré de son époque où fleurissaient à foison les catastrophes, les guerres et l’inquisition.  (Le monde, jadis, était-il si différent du nôtre?)

Candide est chassé du château où il est hébergé, pour avoir imité avec Cunégonde, la fille du Baron, les jeux particuliers que pratiquaient son maître de philosophie, Pangloss, et la jeune servante de la baronne.

Après une série de péripéties tragiques, Candide retrouve Pangloss devenu misérable à cause de la maladie peu avouable qu’il a reçue de la jolie servante, et part avec lui à Paris. Il y retrouve Cunégonde qui est devenue à la fois la maitresse du Cardinal de Paris et celle d’un riche marchand juif.

Elle chante sa déchéance et sa fortune avec grâce et… humour :

Pas dans la boîte les diamants… Dans la voix!

La gaité? Dans la salle, partout!

C’est la partie que je joue
Ici, je suis à Paris, en France
Forcée de plier mon âme
A un rôle sordide
Victime d’amères, amères circonstances
Hélas pour moi, j’ai dû rester auprès de Madame ma mère
Ma vertu est resté sans tache
Jusqu’à ce que ma main de jeune fille soit prise par certains grand-ducs,
Ou autres

Ah, la vie n’était pas simple
La dure nécessité
M’a conduite dans cette cage dorée
J’étais vouée à des choses plus élevées
Ici, je replie mes ailes
En chantant ma peine
Rien ne peut l’apaiser

Et pourtant, bien sûr, j’aime assez me régaler, ha, ha!
Je n’ai aucune objection pour le champagne, ha, ha
Ma garde-robe est chère comme le diable, ha, ha
Peut-être que c’est ignoble de se plaindre?
Assez, assez,
De verser des larmes
Je vais vous montrer ma noble énergie
En étant lumineuse et agréable

Ha, Ha, Ha –

Perles et bagues de rubis
Ah, comment les choses du monde prennent la place de l’honneur perdu?
Sauraient-elles compenser ma déchéance par leur terrible prix

Bracelets, lavalieres, peuvent-ils sécher mes larmes?
Peuvent-ils aveugler mon regard de honte!
Le brillant des broches m’épargnera-t-il tout reproche?
Le plus pur diamant peut-il purifier mon nom?

Et pourtant, bien sûr, ces bijoux sont attachants, ha, ha!
Je suis si heureuse mon saphir est une étoile, ha, ha.
J’aime assez une boucle d’oreille de 20 carats, ha, ha!
Si je ne suis pas pure, au moins mes bijoux le sont

Assez, assez, je vais prendre ce collier de diamants
Et de montrer ma noble énergie
En étant gai et insouciante!
Ha, Ha, Ha!

Voyez comme bravement je cache la honte terrible qui est la mienne!

ψ

Je veux vivre…!  (La valse de Juliette in « Roméo et Juliette » de Gounod)

JULIETTE
Ah!
Je veux vivre
Dans ce rêve qui m’enivre;
Ce jour encore,
Douce flamme,
Je te garde dans mon âme
Comme un trésor!
Cette ivresse
De jeunesse
Ne dure, hélas! qu’un jour!
Puis vient l’heure
Où l’on pleure,
Le cœur cède à l’amour,
Et le bonheur fuit sans retour.
Je veux vivre, etc
Loin de l’hiver morose
Laisse-moi sommeiller
Et respirer la rose
Avant de l’effeuiller.
Ah!
Douce flamme,
Reste dans mon âme
Comme un doux trésor
Longtemps encore!

ψ

Pour Madeleine…

Pour nous tous,

les voeux de cette prière profane :

Je vous souhaite des rêves à n’en plus finir
Et l’envie furieuse d’en réaliser quelques-uns.
Je vous souhaite d’aimer ce qu’il faut aimer
Et d’oublier ce qu’il faut oublier,
Je vous souhaite des passions,
Je vous souhaite des silences,
Je vous souhaite des chants d’oiseaux au réveil
Et des rires d’enfants,
Je vous souhaite de résister à l’enlisement,
A l’indifférence et aux vertus négatives de notre époque,
Je vous souhaite d’être vous…

 Jacques Brel

Boris, Jean-Louis… qui « voudraient pas crever… »

Jean-Louis Trintignant accompagné à l’accordéon par l’excellent musicien de jazz Daniel Mille et le violoncelliste classique Grégoire Korniluk.

Je voudrais pas crever…

Je voudrais pas crever
Avant d’avoir connu
Les chiens noirs du Mexique
Qui dorment sans rêver
Les singes à cul nu
Dévoreurs de tropiques
Les araignées d’argent
Au nid truffé de bulles
Je voudrais pas crever
Sans savoir si la lune
Sous son faux air de thune
A un coté pointu
Si le soleil est froid
Si les quatre saisons
Ne sont vraiment que quatre
Sans avoir essayé
De porter une robe
Sur les grands boulevards
Sans avoir regardé
Dans un regard d’égout
Sans avoir mis mon zob
Dans des coinstots bizarres
Je voudrais pas finir
Sans connaître la lèpre
Ou les sept maladies
Qu’on attrape là-bas
Le bon ni le mauvais
Ne me feraient de peine
Si si si je savais
Que j’en aurai l’étrenne
Et il y a z aussi
Tout ce que je connais
Tout ce que j’apprécie
Que je sais qui me plaît
Le fond vert de la mer
Où valsent les brins d’algues
Sur le sable ondulé
L’herbe grillée de juin
La terre qui craquelle
L’odeur des conifères
Et les baisers de celle
Que ceci que cela
La belle que voilà
Mon Ourson, l’Ursula
Je voudrais pas crever
Avant d’avoir usé
Sa bouche avec ma bouche
Son corps avec mes mains
Le reste avec mes yeux
J’en dis pas plus faut bien
Rester révérencieux
Je voudrais pas mourir
Sans qu’on ait inventé
Les roses éternelles
La journée de deux heures
La mer à la montagne
La montagne à la mer
La fin de la douleur
Les journaux en couleur
Tous les enfants contents
Et tant de trucs encore
Qui dorment dans les crânes
Des géniaux ingénieurs
Des jardiniers joviaux
Des soucieux socialistes
Des urbains urbanistes
Et des pensifs penseurs
Tant de choses à voir
A voir et à z-entendre
Tant de temps à attendre
A chercher dans le noir
Et moi je vois la fin
Qui grouille et qui s’amène
Avec sa gueule moche
Et qui m’ouvre ses bras
De grenouille bancroche
Je voudrais pas crever
Non monsieur non madame
Avant d’avoir tâté
Le goût qui me tourmente
Le goût qu’est le plus fort
Je voudrais pas crever
Avant d’avoir goûté
La saveur de la mort…

Boris Vian

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Voici une interview que Jean-Louis Trintignant a donnée à l’occasion de son spectacle de poésie à Lyon il y a quelques années. Si l’on me demandait de signer la première minute de sa réponse au journaliste, je le ferais volontiers, sans changer une seule virgule. Une belle façon de laisser à JLT le soin de faire le commentaire de JLT…

A la vie!

Rosa Luxemburg (1871-1919)

Rosa Luxemburg (1871-1919)

« Une seule chose me fait souffrir : devoir profiter seule de tant de beauté. Je voudrais crier par-dessus le mur : je vous en prie, faites attention à ce jour somptueux ! N’oubliez pas, même si vous êtes occupés, même si vous traversez la cour à la hâte, absorbés par vos tâches urgentes, n’oubliez pas de lever un instant la tête et de jeter un œil à ces immenses nuages argentés, au paisible océan bleu dans lequel ils nagent. Faites attention à cet air plein de la respiration passionnée des dernières fleurs de tilleul, à l’éclat et la splendeur de cette journée, parce que ce jour ne reviendra jamais, jamais ! Il vous est donné comme une rose ouverte posée à vos pieds, qui attend que vous la preniez, et la pressiez contre vos lèvres. »

***

Portraits de l’Omo

Non! Trop facile! Vous ne tomberez pas dans ma provocation d’étudiant attardé, vous ne ferez pas de mauvais jeu de mot, influencé par les chaleurs (politiques seulement) de l’actualité.

Peut-être accepterez-vous plutôt de m’accompagner un moment, loin de notre pauvre réalité quotidienne – le temps d’une respiration – sous des climats plus ardents, plus durs aussi, pour rendre visite (sans les déranger) à des êtres si différents de nous et qui nous ressemblent tant. Aussi beaux que nous pouvons l’être, parfois, mais d’une autre beauté.

Ethiopie carte

Le fleuve Omo, depuis  les abords d’Addis-Abeba, jusqu’à l’immense lac Turkana, traverse le plateau éthiopien, au sud-est de ce pays. La vallée qu’il forme entre Soudan et Kenya est sans doute un des berceaux de nos tout premiers ancêtres, comme l’affirment les découvertes anthropologiques majeures faites sur ce site.

Sur ses rives huit peuples essaient de survivre, appliquant depuis des siècles les mêmes méthodes traditionnelles. Pasteurs semi-nomades, ils cultivent le sorgho et le millet, recueillent le miel des ruches, et s’abreuvent du lait des animaux sauvages, nombreux dans ses régions.

Toutes ces ethnies, s’opposant d’ailleurs les unes les autres régulièrement – preuve de leur humanité -, attachent une grande importance à l’esthétique et chacun veille à soigner son apparence, usant d’atours comme la scarification du corps ou l’insertion corporelle d’objets, le port d’étoffes colorées ou de bijoux de pacotille (confectionnés avec divers objets dont certains ne nous sont pas étrangers), ou encore la peinture corporelle élaborée avec les ingrédients extraits des nombreux minéraux environnants. Bien évidemment, l’esthétique n’est pas la seule motivation de tels agissements, la croyance prend souvent sa part d’influence.

Pendant plusieurs années, le photographe Hans Silvester a parcouru cette région, participant au programme d’aide aux populations indigènes menacées, et a capté la beauté de ces êtres simples, habitants de cette vallée, en une série de portraits touchants, émouvants.

En voici une diaporama choisie dans la large offre du web :

Sous les splendides maquillages de ces visages que jamais un sourire ne traverse, les regards semblent tristes, mélancoliques. Peut-être la conséquence de la légitime crainte que chacun là-bas pourrait ressentir de la disparition programmée de sa famille. Le prédateur est en marche au nom du « Progrès », qui veut édifier à cet endroit un immense barrage hydroélectrique qui transformera totalement la région : l’homme.

Celui-là même que nous rencontrons chaque jour, dans le bus, en photo sur les pages politiques ou économiques de notre quotidien, au fond du miroir de notre salle de bains peut-être. Celui qui veut, pour accroître sa vaine domination du monde, occuper une place misérable et cependant enchantée au prix bien modique, hélas, de la mort de son frère.

Naïfs, pensez-vous! Et si les « Hommes » c’étaient eux? Ceux dont il faudra bientôt dire aussi, comme Jean Raspail l’écrivait à propos des Alakalufs de la Terre de Feu : « Qui se souvient des Hommes? »

Le héros de cette tragédie, Lafko, après avoir été bafoué et balloté dans le monde »civilisé » des explorateurs qui l’ont « prélevé » au milieu des siens comme on arrache à la colline un échantillon de basalte, est enfin de retour sur les rives désolées de son bout du monde, à la pointe extrême des Amériques, au sud. – Encore quelques mots à lire pour terminer le livre mais pas l’histoire. –  Il est seul. Une voix lui parle :

« Te voilà. Sois le bienvenu chez toi, Lafko. C’est vrai que tu est petit et laid, que tu as l’intelligence misérable, que tu sens mauvais, que tu es sale.

« Mais vois comme tu me ressembles… » (Jean Raspail – « Qui se souvient des Hommes? » – Ed. Robert Laffont)

♣♣♣

Pour en savoir plus ou pour agir : SURVIVAL

Le Chenoua

Albert Camus (1913-1960)

Albert Camus (1913-1960)

« Depuis cinq jours que la pluie coulait sans trêve sur Alger, elle avait fini par mouiller la mer elle-même. Du haut d’un ciel qui semblait inépuisable, d’incessantes averses, visqueuses à force d’épaisseur, s’abattaient sur le golfe. […]

De quelque côté qu’on se tournât alors, il semblait qu’on respirât de l’eau, l’air enfin se buvait. Devant la mer noyée, je marchais, j’attendais, dans cet Alger de décembre qui restait pour moi la ville des étés. […]

pluie sur mer agrandie

Le soir, dans les cafés violemment éclairés où je me réfugiais, je lisais mon âge sur des visages que je reconnaissais sans pouvoir les nommer. Je savais seulement que ceux-là avaient été jeunes avec moi, et qu’ils ne l’étaient plus. […]

Certes c’est une grande folie, et presque toujours châtiée, de revenir sur les lieux de sa jeunesse et de vouloir revivre à quarante ans ce qu’on a aimé ou dont on a fortement joui à vingt. […]

Alger la Blanche vue du balcon St Raphaël

Alger la Blanche vue du balcon St Raphaël

Élevé d’abord dans le spectacle de la beauté qui était ma seule richesse, j’avais commencé par la plénitude. Ensuite étaient venus les barbelés, je veux dire les tyrannies, la guerre, les polices, le temps de la révolte. Il avait fallu se mettre en règle avec la nuit : la beauté du jour n’était qu’un souvenir. […]

Djebel Chenoua

Le mont Chenoua – Tipasa

Je désirais revoir le Chenoua, cette lourde et solide montagne, découpée dans un seul bloc, qui longe la baie de Tipasa à l’ouest, avant de descendre elle-même dans la mer. […]

Aucun bruit n’en venait : des fumées légères montaient dans l’air limpide. La mer aussi se taisait, comme suffoquée sous la douche ininterrompue d’une lumière étincelante et froide. […]

Il semblait que la matinée se fût fixée, le soleil arrêté pour un instant incalculable. […]

[…] Il y a pour les hommes d’aujourd’hui un chemin intérieur que je connais bien pour l’avoir parcouru dans les deux sens et qui va des collines de l’esprit aux capitales du crime. Et sans doute on peut toujours se reposer, s’endormir sur la colline, ou prendre pension dans le crime. Mais si l’on renonce à une part de ce qui est, il faut renoncer soi-même à être ; il faut donc renoncer à vivre ou à aimer autrement que par procuration. […]

Tipasa - tombeau de la chrétienne

Tipasa – tombeau de la chrétienne

Parfois, à l’heure de la première étoile dans le ciel encore clair, sous une pluie de lumière fine, j’ai cru savoir, je savais en vérité, je sais toujours, peut-être. […]

Tipaza - Stèle d'Albert Camus

Tipaza – Stèle d’Albert Camus

Aussi je m’efforce d’oublier, je marche dans nos villes de fer et de feu, je souris bravement à la nuit, je hèle les orages, je serai fidèle. J’ai oublié, en vérité : actif et sourd, désormais. Mais peut-être un jour, quand nous serons prêts à mourir d’épuisement et d’ignorance, pourrai-je renoncer à nos tombeaux criards, pour aller m’étendre dans la vallée, sous la même lumière, et apprendre une dernière fois ce que je sais. »

Stele Camus inscription

« Je comprends ici ce qu’on appelle gloire, le droit d’aimer sans mesure. »

Extraits de « Un été » – « Retour à Tipasa » 1954

Slauerhoff

Jan-Jacob Slauerhoff (1898-1936)

Jan-Jacob Slauerhoff (1898-1936)

Si l’on m’avait demandé il y a quelques années de citer un seul poète néerlandais, j’avoue que je serais resté bien silencieux, même après une longue recherche au plus profond de ma mémoire. Je ne suis pas certain que beaucoup sauraient aujourd’hui lancer un nom en réponse à cette même question, et je doute que soit spontanément évoquée, à cette occasion, la mémoire de Jan-Jacob Slauerhoff. Ayant découvert le poète, je ne peux que regretter l’extrême discrétion dans laquelle il a été tenu jusqu’à ces dernières années.

Inscrit à la faculté de médecine à partir de 1916 à Amsterdam, il publie déjà quelques poèmes dans un journal étudiant. Très tôt il fait le choix d’une vie de bohème ; plus proche de Rimbaud que des mentalités estudiantines de l’époque.  Après avoir fait paraître dans une revue d’étudiants certains poèmes de jeunesse, Slauerhoff, quelques années plus tard, se voit offrir par le journal littéraire « La marée » de publier de nouveaux poèmes où s’exprime une véritable maturité. En 1923 est publié son premier recueil « Archipel ».

Dissuadé par les difficultés du temps de s’installer comme médecin , il choisit d’exercer sur les navires, au gré des compagnies de navigation, ses employeurs. Le goût du voyage ne le quittera plus. Et bien que de santé fragile, il parcourt le monde et ne cesse de « bercer suivant le rythme de la lame, son infini sur le fini des mers » (Baudelaire). Toutes les mers.

Poète de la désillusion et du désenchantement, sentiments qu’il traduit tant dans ses vers que dans sa prose de romancier, il sera considéré souvent par ses contemporains comme « rebelle » et « provoquant », heurtant sans doute par une modernité certaine. En permanente errance, ne trouvant nulle part en ce monde ce qu’il cherchait – dont il n’avait pas vraiment défini la teneur – celui qui devait se hisser parmi les tout premiers auteurs néerlandais ne se « posa » que contraint par sa santé fragile. La malaria contractée en Afrique du Sud se surajoutant aux dégâts déjà sérieux causés par la tuberculose qui le poursuivait depuis longtemps, l’obligea à revenir aux Pays Bas en 1936, où il fut accueilli dans une maison de santé, sa dernière adresse. Il avait 38 ans.

&

CristinaslauerhoffC’est en écoutant le CD « O descobridor » (L’explorateur), enregistré en 2002 par  Cristina Branco  – la captivante interprète du fado moderne – que je découvre le poète Slauerhoff. Ce Cd lui est en effet consacré, et c’est une douzaine de ses poésies, traduites du néerlandais en portugais, mises en musique « fado », que chante avec bonheur Cristina.

De découverte en exploration, j’ai fini par trouver sur la toile, ces vidéos que je vous propose pour vous approcher de Jan Jacob Slauerhoff d’une part, et du fado envoûtant de Cristina, d’autre part.

Les solitaires

Dans la steppe, je suis immobile,
Le soleil pâle se couche,
Frêle, la lune apparaît.

Humide, gluante, l’herbe fume.
Le sol reste gelé en profondeur
Durant la brève chaleur de l’été.
C’est encore l´hiver en été.

On entend encore le tintement des cloches.
On voit encore les traces à demi effacées,
La carriole a déjà disparu.

Oui, tout s’en va, disparu
Ce qui reste
Est tendresse mais trop peu
Pour en vivre

&

L’explorateur

Il aimait le pays pour lequel il s’embarquait

Comme une femme son secret caché.

Planté sur le gaillard avant,

Il rêvait déjà en y songeant

Et lorsque la proue se souleva


Il eut l’impression que cette terre approchait

Dans le lointain où elle somnolait

Tandis que le vaisseau, fendant les flots,

Pressait la voile pour la délivrance imminente

 

Mais lorsque la terre parut, la tromperie se révéla

Ils n’étaient pas reliés par ce cordon invisible

Il voulut cacher le fait – trop tard !

La chose était patente. Il ne lui restait plus

Qu’à continuer sa course, sans but, désolé,

Sans entrain, seul sur des mers désertes.

&

Slauerhoff a écrit directement en français un petit recueil de poésies, « Fleurs de marécage », alors qu’il était aux Indes néerlandaises en 1928, corrigé par quelques uns de ses amis plus familiers de notre langue. Sans doute voulait-il faire plaisir à quelques proches, dont sa maîtresse, qui ne pratiquaient pas le néerlandais. Slauerhoff a souvent été comparé à Victor Segalen, l’auteur de « Stèles », lui aussi médecin de bord.

&

Quelques liens pour approcher Jan Jacob Slauerhoff :

Brumes

Flandres – Hollande

Matricule des anges

Ω


On ne badine pas…

Tous les hommes sont menteurs, inconstants, faux, bavards, hypocrites, orgueilleux et lâches, méprisables et sensuels ; toutes les femmes sont perfides, artificieuses, vaniteuses, curieuses et dépravées ; le monde n’est qu’un égout sans fond où les phoques les plus informes rampent et se tordent sur des montagnes de fange ; mais il y a au monde une chose sainte et sublime, c’est l’union de deux de ces êtres si imparfaits et si affreux.

On est souvent trompé en amour, souvent blessé et souvent malheureux ; mais on aime, et quand on est sur le bord de sa tombe, on se retourne pour regarder en arrière et on se dit : j’ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois ; mais j’ai aimé. C’est moi qui ai vécu, et non pas un être factice créé par mon orgueil et mon ennui.

Alfred de Musset

Illustration musicale : Vivaldi – Concerto pour hautbois

Enregistrement obligatoire!

visage-du-diable-sur-fond-noir

Il y a de nombreuses années – je n’avais pas encore obtenu mes galons de « Web-navigator » -, j’avais découvert avec plaisir, lors d’une traversée tourmentée de la « toile », le texte de cette petite poésie humoristique juste signée des initiales JLW. N’ayant pu retrouver son auteur, je m’octroyais la liberté de l’enregistrer à destination de mes amis.

Si cette publication permettait à  l’auteur de se faire connaître, j’en serais ravi.

Exister sans vivre?

Victor Hugo

Victor Hugo (1802-1885)

Comédienne : Anaïs Gabay

Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent

Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent ; ce sont
Ceux dont un dessein ferme emplit l’âme et le front.
Ceux qui d’un haut destin gravissent l’âpre cime.
Ceux qui marchent pensifs, épris d’un but sublime.
Ayant devant les yeux sans cesse, nuit et jour,
Ou quelque saint labeur ou quelque grand amour.
C’est le prophète saint prosterné devant l’arche,
C’est le travailleur, pâtre, ouvrier, patriarche.
Ceux dont le cœur est bon, ceux dont les jours sont pleins.
Ceux-là vivent, Seigneur ! les autres, je les plains.
Car de son vague ennui le néant les enivre,
Car le plus lourd fardeau, c’est d’exister sans vivre.
Inutiles, épars, ils traînent ici-bas
Le sombre accablement d’être en ne pensant pas.
Ils s’appellent vulgus, plèbe, la tourbe, la foule.
Ils sont ce qui murmure, applaudit, siffle, coule,
Bat des mains, foule aux pieds, bâille, dit oui, dit non,
N’a jamais de figure et n’a jamais de nom ;
Troupeau qui va, revient, juge, absout, délibère,
Détruit, prêt à Marat comme prêt à Tibère,
Foule triste, joyeuse, habits dorés, bras nus,
Pêle-mêle, et poussée aux gouffres inconnus.
Ils sont les passants froids sans but, sans nœud, sans âge ;
Le bas du genre humain qui s’écroule en nuage ;
Ceux qu’on ne connaît pas, ceux qu’on ne compte pas,
Ceux qui perdent les mots, les volontés, les pas.
L’ombre obscure autour d’eux se prolonge et recule ;
Ils n’ont du plein midi qu’un lointain crépuscule,
Car, jetant au hasard les cris, les voix, le bruit,
Ils errent près du bord sinistre de la nuit.

Quoi ! ne point aimer ! suivre une morne carrière
Sans un songe en avant, sans un deuil en arrière,
Quoi ! marcher devant soi sans savoir où l’on va,
Rire de Jupiter sans croire à Jéhovah,
Regarder sans respect l’astre, la fleur, la femme,
Toujours vouloir le corps, ne jamais chercher l’âme,
Pour de vains résultats faire de vains efforts,
N’attendre rien d’en haut ! ciel ! oublier les morts !
Oh non, je ne suis point de ceux-là ! grands, prospères,
Fiers, puissants, ou cachés dans d’immondes repaires,
Je les fuis, et je crains leurs sentiers détestés ;
Et j’aimerais mieux être, ô fourmis des cités,
Tourbe, foule, hommes faux, cœurs morts, races déchues,
Un arbre dans les bois qu’une âme en vos cohues !

                                                                                Victor Hugo (Châtiments)

Je suis mort…

Je suis mort parce que je n’ai pas le désir,
Je n’ai pas le désir parce que je crois posséder,
Je crois posséder parce que je n’essaye pas de donner ;
Essayant de donner, on voit qu’on n’a rien,
Voyant qu’on n’a rien, on essaye de se donner,
Essayant de se donner, on voit qu’on n’est rien,
Voyant qu’on est rien, on désire devenir,
Désirant devenir, on vit.

                                                                                        René Daumal – Mai 1943

Un lien vers un excellent article de Gil Pressnitzer : « René Daumal – L’homme à l’envers »